Commentant la décision de la Commission européenne d’inclure Maurice sur la liste des pays à haut risque concernant le blanchiment d’argent, l’ancien ambassadeur de Maurice à Paris Joël Rault considère qu’elle devrait repousser sa décision une date ultérieure. « Il y a un besoin pour des raisons humanitaires, en respect pour nos partenaires et pour des raisons d’équité, de repousser cette décision à une date ultérieure, lorsqu’on sera dans un environnement plus serein pour discuter », affirme-t-il dans un entretien accordé au Mauricien. Pour lui, le gouvernement devrait agir promptement afin d’empêcher « un désastre » dans notre secteur financier.

Vous êtes engagés dans la promotion des investissements à Maurice à partir de Paris. Comment avez-vous accueilli le fait que la Commission européenne ait classé Maurice sur la liste de pays à haut risque en matière de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme ?

Tout le monde s’accorde à dire que les raisons qui ont motivé la décision de la Commission européenne sont le classement de Maurice sur la liste grise du GAFI en février dernier et le durcissement des critères de la Commission européenne par rapport au blanchiment d’argent. C’est sur la base de ces deux raisons qu’on se retrouve sur la liste des pays à risques, aux côtés du Zimbabwe. Je considère qu’on ne devrait pas l’être. Nous sommes le « odd » parmi tous ces pays. Mais le fait est que nous sommes dans une situation délicate. Il faudrait apporter les corrections nécessaires avant le 1er octobre.

Une fois de plus, la faiblesse de Maurice en termes de lobbying, celle de nos services de renseignement et celle de notre diplomatie, a été exposée au grand jour. Ce n’est pas normal qu’un ministre des Services financiers affirme avoir appris la nouvelle par la presse. Nous avons un ambassadeur à Paris. Il est supposé être au courant de ce qui se passe dans les juridictions où il est accrédité. La décision de la Commission européenne n’a pas été écrite en un jour. La liste n’a pas été constituée du jour au lendemain. Ce qui veut dire qu’il y a un problème au niveau de notre service de renseignement diplomatique. Cette habitude que nous avons de réagir plutôt que d’être proactif me révolte.

En deuxième lieu, le lobbying ne fonctionne pas au niveau de notre service diplomatique. Si on avait un lobbying qui fonctionnait, si on avait des gens crédibles qui nous représentaient quotidiennement et hebdomadairement à l’Union européenne ou à l’OCDE, et qui avaient l’entregent nécessaire pour créer un environnement où les gens qui siègent dans les institutions et organisations internationales sont au courant de ce qui se passe à Maurice autrement que dans des réunions « one to one » que l’on a l’habitude d’avoir, la situation aurait pu être différente. Mais on dirait que ce n’est pas le cas.

Le fait est que nous sommes sous la menace d’intégrer la « Black List » de la Commission européenne si on ne réagit pas rapidement…

Cette question de liste noire est un sujet qui me désespère à plusieurs niveaux. Le centre financier mauricien s’est construit sur plusieurs décennies. On a gagné la confiance de milliers de sociétés étrangères, une à une. On leur a promis qu’on serait une plateforme d’excellence pour leur permettre d’agir dans leurs relations transfrontalières.

L’inclusion sur une liste noire vient rompre cette confiance dans la destination mauricienne. De nombreux investisseurs et de nombreuses structures éviteront notre juridiction à cause du risque « réputationnel » que cela engendrera. De plus, les investisseurs qui auront des transactions financières avec leurs partenaires à Maurice feront l’objet d’une « due diligence » importante. On vient donc rompre une confiance qu’on a créée depuis des années avec nos clients pour leur dire que nous avons un problème. Il faut agir vite. Il faut être proactif. Nous avons un feu à éteindre, mais on court le risque d’en avoir d’autres. Qui nous dit que l’OCDE ne s’aligne pas sur la position européenne et enfonce le clou encore plus profondément. Ce travail avec l’OCDE doit se faire maintenant.

Que faut-il faire ?

Ces décisions sont des décisions politiques. Il est important qu’on éduque l’opinion publique européenne sur ce qu’est l’offshore, ce qu’est un centre financier. Dans quelle mesure on est utile pour les pays en voie de développement, comment on est utile pour l’Afrique, comment on est utile pour l’Asie dans la sécurisation des flux financiers, comment on est utile dans la sécurisation des contrats. On a une valeur ajoutée. Tant qu’on n’a pas expliqué cela aux gens, on ne pourra jamais convaincre les décideurs en notre faveur parce qu’ils subissent une pression politique. Il y a tout un cheminement et une stratégie à mettre en place, et un mécanisme de communication de lobbying et de veille à développer.

L’ambassadeur de l’UE insiste sur la nécessité pour Maurice d’avoir un système de surveillance étanche. Qu’en pensez-vous ?

On a un cahier des charges défini par le GAFI et auquel on doit répondre, et on est tombé d’accord sur le calendrier dans lequel on l’appliquerait et qu’on se conformerait à un certain nombre de desiderata. Par contre, le calendrier de la Commission européenne n’est pas approprié. Elle a choisi de faire éclater cette bombe en plein milieu d’une pandémie mondiale. On sait très bien qu’il y a une restriction sur la mobilité des personnes et qu’il y a une difficulté à pouvoir venir s’expliquer et à apporter un certain nombre d’informations qui nous sont demandées. On a beau dire que cette décision n’entrera pas en vigueur avant le 1er octobre et qu’on a le temps pour essayer d’arranger la situation, et je suis bien réceptif à cela, mais il ne faut pas oublier que nous sommes aujourd’hui à la mi-mai. On est encore confiné à Maurice pour encore un bon moment. On n’aura pas de vols commerciaux à destination de l’Europe de sitôt. Il y a un certain nombre de pays qui sont déconfinés, mais en travail partiel. On arrivera très vite aux mois de juillet et d’août, qui sont les mois de vacances en Europe. Dire qu’il faut initier des discussions à un moment où les gens sont soit confinés, soit en vacances, en attendant la reprise en septembre, n’est pas réaliste. Il faut reconnaître que c’est un calendrier très serré pour nous. Il y a un besoin pour des raisons humanitaires, en respect pour nos partenaires et pour des raisons d’équité, de repousser cette décision à une date ultérieure, lorsqu’on sera dans un environnement plus serein pour discuter. Actuellement, le pays est en train de parer au plus urgent et de freiner le nombre de morts, et d’empêcher la propagation du virus tout en relançant les activités économiques. Être inclus sur la liste noire au mois d’octobre 2020 ou au mois de février 2021 ne change pas grand-chose pour l’UE. Par contre, cela change énormément de choses pour nous. Les conséquences sur les flux des devises et la valeur de la roupie sont des préoccupations de premier ordre pour tous.

Pensez-vous que c’est la position que devrait adopter le gouvernement mauricien ?

Tout à fait. C’est la position que devrait adopter Maurice. Il pourrait dire : « Nous considérons que nous ne devrions pas être sur cette liste. Nous avons fait des efforts. Vous avez revu les règles du jeu, qui ont fait que nous sommes sur une liste à un mauvais moment, alors que nous sommes en plein dans la pandémie. Le calendrier n’est pas bon. Faites une pause ! Attendez que la pandémie soit derrière nous. Nous reprendrons les discussions et verrons dans quelle mesure nous sommes conformes ou pas par rapport à ce que vous estimez et ce que vous attendez de nous. »

Que pensez-vous de la réaction mauricienne jusqu’ici ?

Tout d’abord, je suis dépité de voir le peu d’intérêt que cela suscite auprès des décideurs politiques. Il y a eu une déclaration fade du ministre des Services financiers et de la Bonne gouvernance, Mahen Seeruttun, suivi d’un communiqué très creux du ministère. Ce qui me pousse à me demander si ces derniers mesurent l’ampleur du désastre qui nous attend. D’autre part, les relations avec l’OCDE et l’UE sont épisodiques, alors qu’elles devraient être permanentes. Maurice a tout intérêt à se rapprocher d’institutions telle que l’OCDE aujourd’hui, et qui peuvent être des alliés de choix, car elle adopte une position contraire à l’Union européenne. Il faut faire l’éducation de ces institutions pour qu’elles prennent des décisions éclairées. Malheureusement, on ne le fait pas. On est dans l’absurde lorsque le ministre réagit en disant qu’il a ouvert un canal de communication avec l’UE dès qu’il a eu vent que la liste a été publiée. Cette réaction me sidère. Cela démontre qu’ils n’ont pas compris l’importance du lobbying et du maintien de relations. Un ministre ne devrait pas découvrir une telle bombe dans la presse. Ses diplomates et émissaires auraient dû être au parfum bien avant la publication.

Il s’agit pour moi de l’échec d’une diplomatie faible, inexistante, transparente, timide, pas qualifiée et complètement à côté de la plaque. Les diplomates concernés ne comprennent pas leur rôle ! J’ai été témoin de cela.

Que faire alors ?

J’ai si souvent déploré que les prestataires opérant dans le centre financier mauricien puissent confier leur avenir aux institutions publiques uniquement. Il y a un urgent besoin d’avoir une diplomatie parallèle (et non pas contraire) pour aider en ce sens. C’est ce pourquoi mon cabinet a été créé en 2017, où je venais répondre à des manques et des faiblesses que j’avais notées pendant presque 15 ans de vie publique, politique et diplomatique. Il est souhaitable de rallier les institutions publiques mauriciennes et les associations de professionnels du secteur financier à ce genre d’actions.

Trop souvent, par complaisance et par peur de la réaction du gouvernement, le secteur privé mauricien s’est abstenu de telles initiatives. Bien que les intérêts de tous convergent, les différents acteurs ne participent pas, à mon avis, de la même façon. Il est essentiel que le centre financier mauricien gère sa communication de façon plus efficace, en dehors des carcans des autorités publiques. Une communication permanente et intelligente (alors qu’aujourd’hui nous ne communiquons que lorsqu’il y a des crises ou des sujets sensibles) est primordiale pour « éduquer » et séduire l’opinion publique, en Europe et ailleurs. Tout un plan d’action pragmatique doit être mis en place, que ce soit pour l’éducation, pour la communication, pour une veille stratégique et pour le lobbying.

Que faites-vous en ce moment à Paris ?

Cela fait pratiquement 25 ans que je fais la promotion de Maurice et je vois tellement de choses nous échapper. De Paris, j’ai un regard encore plus précis, surtout quand je compare notre présence à celle de nos compétiteurs. Aujourd’hui, je représente les intérêts de sociétés mauriciennes, africaines et européennes, et certaines filières économiques précises à travers ma société Hermès Advisory, qui a été créée pour cela.

Êtes-vous disposés à apporter votre aide à Maurice ?

J’ai toujours apporté mon aide à Maurice sur tous les fronts et quel que soit le secteur d’activité : touristique, immobilier, offshore ou agro-industrie. Je suis un patriote. J’aime mon pays. Je considère que je sais où va Maurice. Cela fait 25 ans que je fais la promotion de Maurice sous toutes ses coutures et sous tous ses angles. Je sais vendre Maurice. Ici, à Paris, c’est un avant-poste de choix pour veiller sur ce qui se passe et interagir avec les institutions avant que le problème ne soit soulevé.

Suivez-vous la situation à Maurice ?

Je suis la situation avec beaucoup d’intérêt et je suis content que Maurice soit épargnée par le fléau. Je suis content de voir que beaucoup de pays africains ont été épargnés comme nous par ce fléau. Je souhaite que cela dure. Cela dépendra de la rigueur, de la discipline et aussi, beaucoup de la chance. Je croise les doigts et espérons que tout se passe bien.