Une semaine après une manifestation qui a fait grand bruit, Johnny Latour, porte-parole du groupe Zanfan Roche Bois, revient sur cet événement. Il explique sa démarche et réitère sa détermination pour que les habitants de la localité soient considérés lors des recrutements à la Cargo Handling Corporation Limited. Il rappelle que les dockers recrutés dans différents quartiers de Port-Louis ont aidé au développement du port et estime légitime que leurs enfants aient le droit d’y travailler à leur tour.

Pourquoi le groupe Zanfan Roche Bois a manifesté devant la Cargo Handling Corporation Ltd (CHCL) la semaine dernière ?

Cela fait plusieurs années que nous réclamons le droit pour un emploi à la CHCL, qui se trouve dans notre région. Personnellement cela fait deux ans depuis que j’ai repris le combat. D’autres avant moi l’avaient déjà fait depuis longtemps, peut-être il y a 10 à 13 ans. De notre côté, en deux ans, nous avons écrit plusieurs lettres aux autorités concernées et tenu plusieurs manifestations, mais cela n’a rien donné. La semaine dernière, nous avons décidé de descendre dans la rue une nouvelle fois car les dernières négociations avec les autorités nous avaient fait croire qu’il y aurait un développement, mais tel n’a pas été le cas. Alors que les procédures de recrutement sont en cours à la CHCL, aucun d’entre nous n’a reçu de lettre pour les interviews.

Nous avons même écrit au Premier ministre en plusieurs occasions. Il nous a répondu une fois, disant qu’il prenait notre lettre en considération. Nous avons par la suite eu une réunion avec le Permanent Secretary du ministère du Travail. Ce dernier nous a laissés entendre que si la CHCL devait recruter 50 personnes, il peut augmenter le nombre pour inclure les enfants de Roche-Bois. Vu cette position, nous avons alors annulé tous nos projets de manifestations. Mais quand nous nous adressons à la CHCL, on nous dit que c’est le ministère qui envoie la liste des recrues. On nous fait tourner en rond. Quand nous avons appris que l’exercice de recrutement se poursuivait, nous n’avons eu d’autre choix que de redescendre dans la rue. Et je précise que nous avions une autorisation de la police pour cela.

Vous dites que vous aviez une autorisation, mais la police vous a quand même interpellé le lendemain pour manifestation illégale…

Nous avions été autorisés à manifester entre 10h et midi. Nous avons attendu en vain qu’un responsable de la CHCL vienne à notre rencontre pendant ce temps. À midi, un officier de police est venu nous dire : “Pa pou ena negosiasion, ramas bagaz ale.” Nous avons décidé de rester. Nous voulions faire entendre notre voix. Nous ne demandons pas la charité, nous voulons travailler pour nourrir nos familles. Ce n’est pas possible que les lettres de recrutement aient été distribuées à travers l’île et que les enfants de Roche- Bois aient été une nouvelle fois mis sur la touche, et ce alors même que le développement est devant notre porte. Pourquoi personne n’est venu nous voir entre 10h et midi ? Je considère que c’est une injustice de venir nous arrêter quand nous réclamons nos droits. Je ne crois pas que les Mauriciens approuvent cette façon de faire.

Il nous a fallu attendre jusqu’à 15h. C’est un sergent de police qui est venu me voir en disant qu’il allait négocier avec la direction de la CHCL pour une rencontre. J’en profite d’ailleurs pour le remercier. Autrement, nous étions déterminés à aller jusqu’au bout. Nous allions commencer une grève de la faim sur l’autoroute.

Pourquoi estimez-vous avoir la légitimité d’être recruté pour travailler dans le port ?

Comme je l’ai dit, le port est devant notre porte. Nos pères et grands-pères ont travaillé pour faire de ce secteur ce qu’il est aujourd’hui. Quand il fallait recruter des dockers pour soulever des “bals” longtemps, on recrutait à Roche-Bois, Sainte- Croix, Cité La Cure… dans les quartiers pauvres. On avait besoin de leur force. Mais aujourd’hui, quand le travail est différent, on va chercher les gens ailleurs. Il y a des bus spécialement dédiés à transporter les gens d’autres régions pour venir travailler au port alors que nous habitons à deux pas.

Quand on a commencé à développer le port, sir Aneerood Jugnauth, qui était Premier ministre à l’époque, avait dit que priorité serait accordée aux enfants des dockers et stevedores pour les recrutements dans le port. Depuis, il semble avoir oublié sa parole. Qui plus est, quand il y a du bruit dans le port le soir, quand il y a de la pollution, ou de la poussière soulevée par les camions qui traversent la région, ce sont les gens de Roche-Bois qui en souffrent. Ce sont nos enfants qui respirent cet air. Ceux qui travaillent dans le port dorment tranquillement chez eux. Mer Rouge était notre patrimoine. Nous allions y pêcher pour nourrir nos familles. Aujourd’hui, on ne peut plus y mettre les pieds. On nous a tout pris. Il y a de la pollution partout. La moindre des choses était de nous compenser en nous donnant un travail dans le port.

Avez-vous déjà postulé pour un emploi à la CHCL ?

Cela fait 19 ans que je fais estampiller ma carte de chômeur. Auparavant, je travaillais dans la sécurité à L’Amicale de Port-Louis. Quand il y a eu l’incendie en 1999, j’ai aidé à faire sortir 80 personnes. J’ai sauvé des vies. Le gouvernement m’avait d’ailleurs récompensé pour cela. Mais aujourd’hui, je dois mendier pour avoir un travail… Pour répondre à votre question, l’année dernière, nous avons envoyé une liste de 52 personnes de Roche-Bois désireuses d’obtenir un emploi dans le port. Mais aucune d’entre elles n’a jamais été contactée.

Vous voulez dire qu’il n’y a aucun habitant de Roche-Bois qui travaille dans le port ? Non. Il y en a bien quatre ou cinq qui sont pris quand il y a des recrutements, mais ce sont surtout ceux qui ont des connexions politiques. Qu’en est-il des autres ? Devons-nous, nous aussi, travailler pour les partis politiques pour être considérés ?

Avez-vous été approché par des partis politiques dans votre combat ?

Il y a des gens qui nous ont contactés, mais nous avons bien fait comprendre que nous menons un combat social et non pas politique. La seule personne qui nous aide, c’est Eliézer François, qui est avant tout un résident de la région et qui a une expérience avec les travailleurs du port. Même s’il a un parti politique, nous lui avons bien fait comprendre qu’il ne faut pas parler politique quand il est avec nous. En revanche, je peux vous dire que nous avons eu beaucoup de soutien des citoyens, de travailleurs sociaux, de religieux…

On dit souvent que lorsqu’on ne recrute pas certaines personnes, c’est parce qu’elles n’ont pas les compétences nécessaires. Qu’en est-il pour vous ?

Nous n’avons pas demandé un poste à responsabilité dans le port. Quand on recrutait des managers ou des ingénieurs, nous n’avons pas réagi car nous savions que nous n’avions pas les qualifications. Il s’agit là de recrutement de general workers, de stevedores. On n’a pas besoin de grand diplôme pour balayer ou pour décrocher des conteneurs.

Quelle sera la prochaine étape de votre combat ?

Nous avons un rassemblement prévu sur la Place Taxi de Roche-Bois, ce mercredi à 17h. Si d’ici là nous n’avons aucune indication sur la réunion promise conjointement avec la CHCL, le bureau du Premier ministre et le ministère du Travail, nous aurons une décision importante à prendre. Pour l’heure, on nous a demandé d’attendre, alors nous attendons. Notre négociateur a déjà envoyé une lettre avec nos requêtes à la direction de la CHCL.

J’en profite pour lancer un appel au Premier ministre pour qu’il prenne le dossier en main ou qu’il nous rencontre pour comprendre nos revendications. Les Zanfan Roche Bois ont trop souffert. Nous voulons nous aussi permettre à nos enfants d’avoir un meilleur avenir. Nous ne voulons plus voir nos jeunes tomber dans la drogue ou la prostitution. En tout cas, je peux vous dire que les Zanfan Roche Bois ne baisseront pas les bras.

Ne craignez-vous pas des dérapages dans toute cette histoire ? S’il y a des dérapages, ce ne sera pas à cause des Zanfan Roche Bois, mais à cause de ceux qui font la sourde oreille. Nous, nous sommes pacifiques. Nous sommes pour la paix, nous ne voulons pas de bagarre, particulièrement en ce temps de carême. D’ailleurs, quand nous avons manifesté la semaine dernière, nous l’avons fait pacifiquement. Si une seule personne avait usé de violence, j’aurai été le premier à demander à la police de l’arrêter.