JOSÉ FRANÇOIS: « 1971 demeure dans l’histoire du port une année sombre »

Président de la Port-Louis Harbour and Docks Workers Union (PLHDWU), José François, qui a commencé à travailler au port dès l’âge de 15 ans en même temps qu’il se rendait à l’école, revient sur les principaux faits ayant marqué son histoire. Pour lui, « 1971 demeure dans l’histoire du port une année sombre, mais elle aura aussi été l’année où la classe des travailleurs aura appris que l’unité est la clé de tout succès pour une meilleure société ». Il se souvient de l’époque, où « nous travaillions nu-pieds et où nous apportions nos propres vêtements ». Le salaire était alors de Rs 5. « J’ai débuté avec Rs 3  ! On ne savait plus comment continuer pour survivre. »

José François, vous êtes engagé dans le syndicalisme au niveau du port depuis près d’un demi-siècle. Comment votre histoire avec le syndicalisme a-t-elle commencé  ?
Je donnais un coup de main de temps à autre en tant que militant en 1969. Mais je suis vraiment entré dans le cœur du syndicalisme en 1980, à l’époque où nombre de travailleurs furent licenciés. La Port-Louis Harbour and Docks Workers Union (PLHDWU) a été créée le 21 juin 1971 avec Paul Bérenger comme négociateur. Parmi les membres de l’exécutif, il y avait plusieurs types d’employés : docker, lumper, batelage, chauffeur, aide-chauffeur, watchman, shoreworker, artisan, vrac, cleaner-sewer... Moi, j’étais affecté au département du batelage. J’ai gravi les échelons pour devenir foreman des shoreworkers. Depuis trois ans, je suis à la retraite mais je donne encore tout mon soutien au syndicat.

Pouvez-vous nous faire un historique de l’action syndicale au port et de son évolution au fil des années  ?
La PLHDWU a une base politique. Nous étions rattachés à la General Workers Federation et le MMM. La lutte syndicale à l’époque n’était guère facile dans la mesure où les patrons ne donnaient pas l’occasion aux employés de se syndiquer. Il y avait des répressions sur les travailleurs, qui avaient peur. Ensuite, Eliezer François les a aidés à connaître leurs droits. Deux mois à peine après avoir été créée, la PLHDWU a entamé une grève dans le port suite au refus des employeurs de reconnaître le nouveau syndicat. Ce qui devait se solder en une victoire. Toute l’année durant, le port a connu des mouvements de revendication en vue de meilleurs salaires et de meilleures conditions d’emploi.
Le 4 septembre, il y eut une grève totale aux docks. Les travailleurs exigeaient le départ d’Eliezer François et la grève devait continuer jusqu’au 20 septembre lorsqu’un référendum a eu lieu en Cour suprême entre la PLHDWU et la Port Authority and Other Workers Union d’Eliezer François. Le 21 septembre, la PLHDWU remportait avec 2 764 voix, contre 107 pour la PAOWU et 17 cas d’abstention. Nous combattions pour nos droits car, depuis très longtemps, nous n’obtenions pas d’augmentation salariale. Le 29 septembre 1971, un award du tribunal nous était attribué par le juge Ramphul.
Le travail reprit normalement en octobre et les travailleurs au port obtinrent 12% d’augmentation.  Le 22 novembre, on repartait en grève car nous combattions pour que tous les secteurs bénéficient de cette augmentation de 12%. Cette grève a fait qu’en décembre, les membres de la SMF sont venus exercer notre travail à notre place en débarquant les marchandises. Le 16 décembre 1971, une grève générale a eu lieu dans plusieurs secteurs du port et, suite à cela, nous avons assisté à une vague de licenciements dans plusieurs secteurs. Nous avons eu à montrer plus de vigilance. L’année 1971 demeure dans l’histoire du port une année sombre, mais elle aura aussi été l’année où la classe des travailleurs aura appris que l’unité est la clé de tout succès pour une meilleure société. Ce que je veux dire, c’est que, sans unité, rien ne marchera. À l’époque, il y avait comme syndicats la DAWSEA, la SAMSEA, la PLHDWU et un autre syndicat. On était uni. Mais beaucoup de personnes avaient été licenciées, et pas uniquement au niveau du port.  

Qu’en est-il de la modernisation du port et l’impact qu’elle a eu sur les employés  ?
En 1979 et 1980, le port a connu deux principales révolutions : l’entrée en opération des nouveaux quais en 1979 et l’introduction du chargement du sucre en vrac en 1980. Avec l’entrée en opération des nouveaux quais début 1979, les conditions de manutention dans le débarquement des marchandises devaient être bouleversées. Les bateaux ne débarquaient plus les marchandises sur les chalands, mais sur les nouveaux quais. On gardait les chalands seulement pour débarquer le riz.
Mais nous, avec ce bouleversement, nous ne disposions d’aucun équipement pour nous protéger. Nous travaillions nu-pieds, nous apportions nos propres vêtements... Nous ne pouvions continuer ainsi. Le salaire était de Rs 5  ! J’ai débuté avec Rs 3  ! On ne savait plus comment continuer pour survivre. Sans parler des difficultés du métier. On rentrait à 7h le matin et à 15h/16h, en principe, on arrêtait de travailler. Mais il n’y avait pas d’heure pour finir. Les travaux sur les bateaux pouvaient se terminer à minuit, une heure du matin, deux heures du matin… Et si vous habitiez loin, il vous fallait trouver un endroit au Jardin de la Compagnie pour dormir. Plusieurs y restaient pour trouver un peu de sommeil. Ils ne pouvaient alors pas se doucher.
Avec l’arrivée des nouveaux quais, il n’y avait plus que 1 300 travailleurs dans le port sur les 3 200 qui y travaillaient jusqu’en 1980. Mais le syndicat a milité à travers des manifs de rue, des grèves, pour que ceux perdant leur emploi soient compensés de manière adéquate et reçoivent une pension.

Les combats des syndicats ont pu changer tout cela ?
Oui ! On aime toujours le souligner. Sur ce point, on a un grand respect pour Paul Bérenger, car c’est grâce à lui que nous avons pris connaissance de nos droits, de nos valeurs et de notre dignité. Mais à un moment donné, quand il a vu que nous pouvions voler de nos propres ailes, il a préféré se retirer. Nous avons quand même connu d’autres moments difficiles, mais nous avons poursuivi et réussi dans nos luttes. Nous avons toujours cru au dialogue. C’est à travers les négociations et le dialogue que les travailleurs sont sortis gagnants.

Quel est le moment qui vous aura plus marqué durant toutes ces années de lutte syndicale  ?  
Pour moi, c’est quand on devait militer pour une pension pour tous les travailleurs. Paul Bérenger était Premier ministre et, dans l’opposition, il y avait Ramgoolam et nous avons eu le soutien des deux côtés pour un plan de pension pour tous les travailleurs du port. Mais ce qui est important, c’est qu’en 1983, sir Anerood Jugnauth décidait d’introduire la Cargo Handling Corporation dans l’intérêt des travailleurs. En 1982, lorsqu’il y a eu cassure, sir Anerood Jugnauth a tenu parole et a privatisé le port. Aujourd’hui, c’est une fierté pour nous, syndicalistes, qu’après tant de lutte, nous avons pu avoir trois portiques, ensuite deux autres et maintenant deux additionnels arrivent aujourd’hui.

Le syndicat détient-il encore aujourd’hui le pouvoir de faire avancer les choses  ?
Dans notre syndicat, nous avons notre négociateur, Rama Valaydon. L’ancien Managing Director avait fait pression sur lui et il avait été suspendu de ses fonctions. Nous avons été en cour, suite à quoi il a pu réintégrer son travail. Parallèlement, on avait suspendu Alain Edouard, de la PLMEA. Nous avons donné un coup de main pour l’aider à réintégrer son travail, ce qui a abouti. Aujourd’hui, on peut dire que cela a apporté une unité syndicale entre la PLHDWU et la PLMEA. Nous travaillons en étroite collaboration pour régler des situations difficiles. Les jeunes profitent aujourd’hui de nos luttes. Nous insistons aujourd’hui pour que des formations continuent à être dispensées aux employés du port, d’autant que les avancées technologiques surviennent rapidement.

En décembre 2016, vous réclamiez que les recommandations faites par la Commission de conciliation et de médiation dans son rapport soient mises en application. Près d’un an après, les a-t-on mises en œuvre  ?
Il y avait une division parmi les travailleurs à un moment donné. Mais depuis qu’il y a cette entente syndicale et que nous travaillons en étroite collaboration, nous partageons une même vision. Il y aura des corrections qui seront apportées à des choses qui étaient mal faites. Il y aura des promotions. C’est une question de temps.

La PLHDWU se réjouissait aussi de l’entrée au pouvoir de Pravind Jugnauth et voyait en lui un « jeune Premier ministre » qui devrait, disiez-vous, « rendre au secteur portuaire ses lettres de noblesse ». Aviez-vous raison sur ce point  ?
Parfaitement ! J’ai vu bien des premiers ministres et ministres qui avaient la tutelle du port, mais nous n’avons pas vu un Premier ministre comme Pravind Jugnauth. Nous avons beaucoup négocié avec des ministres et premiers ministres. Même Paul Bérenger, en tant que Premier ministre, n’était pas comme Pravind Jugnauth. Il sait dialoguer ouvertement avec les travailleurs. Nous croyons en lui parce qu’il a une vision pour développer le port en un Island Container Terminal.

Qu’a accompli le Premier ministre concrètement pour le port  ?
Il y avait une baisse au niveau de la productivité, mais nous pouvons dire que le travail reprend. Ensuite, il nous a donné des garanties. Avant, nous avions des appréhensions quand on parlait de partenaires stratégiques. Notre port est déjà privatisé. Que voulait-on, une privatisation dans une privatisation  ?

Qu’est-ce qui fait que vous soyez aussi sûrs de ces garanties  ?
Peut-être n’a-t-il pas trop d’expériences, mais par le biais de son conseiller, Prakash Maunthrooa, qui a travaillé au port depuis très jeune et qui est un des plus anciens techniciens dans le port, il connaît très bien le port. Aujourd’hui qu’il est conseiller du Premier ministre, nous sommes sûrs que le travail sera fait. Quand Prakash Maunthrooa était directeur général de la Mauritius Ports Authority, il avait tout fait pour les travailleurs et les syndicats.

Paul Presley a succédé à Robert Pallamay comme chairman de la CHCL. Est-ce que les choses se passent bien avec lui  ?
Nous lui avons dit que s’il adopte la ligne dure avec les travailleurs, nous manifesterons. Il fait son travail et nous faisons le nôtre. Nous faisons notre travail dans l’intérêt de la compagnie et du pays. Quand un chairman arrive, nous ne connaissons pas bien ses conditions de travail. Certains ont des allocations de voyage, une voiture coûtant plusieurs millions et autres privilèges. Mais cela leur fait parfois penser qu’ils sont propriétaires de la compagnie. Alors que d’autres sont là depuis bien longtemps et attendent toujours un de ces avantages. Il a droit à une voiture, mais quand il quitte la compagnie, il ne devrait pas partir avec la voiture. Elle n’est pas à lui. J’ai dit au nouveau chairman que la compagnie a beaucoup de dettes après avoir acheté des grues et autres équipements. Ce n’est pas le gouvernement qui les a achetés, mais c’est la compagnie qui a été s’engager auprès de la Banque mondiale et d'autres banques pour emprunter de l’argent. Ce sont les efforts et les sacrifices des travailleurs qui rapportent de l’argent pour payer ces dettes.

Vous avez qualifié le dernier exercice budgétaire de « meilleur budget post-indépendance ». Visiblement, le courant passe très bien avec ce gouvernement…
On peut le dire. En fait, même avec des personnes auxquelles on était plus attaché, il n’y a pas eu ce courant… Quand sir Anerood Jugnauth était président de la République, nous avons souvent eu l’occasion de le rencontrer, de lui parler et de recevoir ses conseils. Aujourd’hui, son fils n’est pas allé contre les paroles de son père. Il sait que la PLHDWU est un syndicat historique. Il a beaucoup de respect pour nous.

Combien de fois avez-vous eu des rencontres avec lui depuis qu’il est Premier ministre  ?
Nous avons eu une rencontre officielle pour présenter nos membres. Nous gardons le contact par le biais de Prakash Maunthrooa.

Est-ce que tous ces encensements sont un moyen de gagner la faveur du gouvernement suite aux échecs que vous avez essuyés avec les précédents au pouvoir  ?
Non, nous tenons à faire comprendre que nous avons fait beaucoup de concessions et de sacrifices dans le but de l’amélioration des conditions des travailleurs. Pour que ceux-ci aient encore plus d’acquis.

Quels sont ces autres acquis que vous cherchez aujourd’hui pour les employés du port  ?
Les jeunes qui arrivent contribuent à un plan de pension. C’est bien, mais ils doivent aussi avoir des pensions de veufs et de veuves, ainsi qu'une assurance santé. Les travailleurs doivent disposer d’un dortoir bien aménagé pour se reposer. Autrefois, un bateau transportant du charbon d’un volume de 4 000 tonnes environ passait trois mois au port et les travailleurs disposaient de trois mois pour débarquer ce charbon. Aujourd’hui, un bateau de 45 000 tonnes environ arrive et reste trois jours. Cela demande une rapidité de travail  ! N’y a-t-il personne pour prendre conscience du travail abattu par ces employés  ? N’a-t-on pas de reconnaissance  ? Sans compter qu’ils respirent le charbon.

A quel âge avez-vous commencé à travailler dans le port  ?
J’ai commencé à 15 ans. J’en ai aujourd’hui 66. J’allais à l’école en même temps car c’est seulement pendant la coupe qu’on trouvait du travail.

La PLHDWU ne semble plus faire de conférences de presse comme dans le passé pour dénoncer les abus. Est-ce à dire que tout est rentré dans l’ordre  ?
Il nous faut voir de quelle manière évolue la situation. Si c’est positif, il n’y a pas de problème. Jusqu’ici, c’est positif.

Que pensez-vous de la grève de la faim comme moyen utilisé par certains syndicalistes dans le cadre de leurs revendications  ?
La grève de la faim, c’est le dernier recours qu’un humain devrait avoir. C’est offrir son corps. On ne doit pas jouer avec la vie. La vie est sacrée. Même dans les moments les plus difficiles, on trouve d’autres moyens. Avoir recours à cette méthode, non. La vie vaut de l’or. Aujourd’hui, au vu de la situation dans laquelle se trouve le pays, je pense que les meilleurs politiciens sont les syndicalistes. Ils savent tout. Il y a eu de vrais syndicalistes à la tête du pays, à l’instar de Guy Rozemont. Si aujourd’hui, les syndicalisent unissent leurs forces et constituent un parti unique, il y a peu de chance pour qu’il n’y ait pas de changement dans le pays. Malheureusement, chacun crée un parti politique pour soi.