L’organisation non-gouvernementale Affirmative Action soumettra aux Nations unies un rapport alternatif sur la discrimination raciale à Maurice. L’avocat José Moirt, l’une des chevilles ouvrières de l’organisation, parle de l’objectif d’une telle démarche. Selon lui, ce rapport, issu de la société civile, exposera la situation réelle sur ce sujet, contrairement à celui présenté par l’État. Il décode également les risques d’une bagarre « raciale » dans le pays, en se référant à plusieurs événements survenus depuis le début de l’année. Affirmative Action, ajoute-t-il, œuvre, justement pour éviter une réaction violente à ces événements.

Pourquoi avez-vous lancé Affirmative Action ?
Le nom Affirmative Action est un terme qui existe. Il implique trois objectifs : combler les inégalités qu’il y a entre les groupes dans une société, éliminer toute forme de discrimination et promouvoir la diversité.

La création de notre groupe s’est imposée à nous. Il y a une recrudescence du racisme et de la discrimination raciale dans le pays. Il y a eu l’épisode de Soodhun entre autres… Il fallait faire face à ça. Il fallait réagir. On ne pouvait laisser les choses entre les mains des politiciens. Il fallait trouver une autre forme pour contrer cette forme de racisme et de discrimination raciale. Il faut bien noter : je ne parle pas de « communalisme ». Pour nous, les politiques utilisent ce terme – il y en a qui ont même utilisé « communalisme scientifique » – expressément, pour cacher le diable. Nous, on l’appelle par son nom. C’est le racisme et la discrimination raciale.

Le 21 janvier de cette année, le père Véder était venu me voir pour autre chose et quand on avait fini de discuter, il m’a montré des “posts” à caractère raciste sur Facebook. Des “posts” extrêmement violents. On parlait notamment d’extermination contre un groupe, une communauté. Quand j’ai vu ça, j’ai dit qu’il n’y avait qu’une chose à faire : une déposition à la police. C’est ce qu’a fait le père Véder et par la suite, il y a eu deux policiers responsables de l’ordre et de la paix dans le pays qui ont été arrêtés. Face à ça, on s’est réuni et c’est là qu’Affirmative Action a vu le jour. Parce qu’il fallait réagir. Si on ne le faisait pas, c’est le peuple qui allait réagir. Il y a un point où l’on peut tenir et après, ça explose. On sentait que ça allait venir et on voulait prévenir ça.

Que voulez-vous faire concrètement ?
Notre objectif est de lutter contre les inégalités, de promouvoir la diversité. C’est cela notre richesse. Affirmative Action est un mouvement de droits civiques. Le 21 mars, c’était la Journée internationale contre la discrimination raciale. Nous avons fait notre lancement officiel. Et nous étions le seul mouvement à commémorer cette journée. C’est parlant, ce fait. Quelques semaines avant, on célébrait la Journée de la femme. Il y a eu de nombreuses activités à différents niveaux. Mais contre la discrimination raciale, rien. Cela montre à quel point on garde ça sous le tapis.

Ce jour-là, nous avons aussi lancé notre plan d’action. Nous réalisons un rapport alternatif sur la discrimination raciale à Maurice, que nous allons soumettre au comité des Nations unies contre la discrimination raciale. Nous avons fait un appel à témoin car nous ne voulions pas que ce soit un exercice académique ou légal. Les auditions étaient privées.

Comment ont réagi les gens à cet appel ?
Nous voulions faire ces auditions pour le rapport. Mais il y a eu tellement de personnes qui ont voulu y participer que nous réfléchissons à une formule pour que ces auditions deviennent permanentes. Il y a tellement de larmes, tellement de souffrances… Ce sont des gens qui ont frappé à toutes les portes et qui n’ont pas trouvé de solution. On ne peut pas les abandonner. Ils doivent avoir quelqu’un qui les écoute au moins.

Au niveau de l’État, y a-t-il des personnes qui vous ont contacté ?
Non, personne.

Dans le public, à part ceux qui sont venus témoigner, y a-t-il eu des réactions à votre mouvement ?
Un des éléments du plan d’action, c’était d’aller vers les gens. Nous avons organisé des soirées de réflexion. On fait les gens comprendre qu’il faut cesser de réfléchir à travers les boîtes qu’on a mises dans leurs cerveaux. On les a formatés à réfléchir d’une certaine façon. Dans ces soirées de formation, on fait les gens réfléchir autrement. On apporte des informations, des explications, on les fait réagir. Ce n’est pas un meeting. Dans un meeting politique, on s’assoit, on écoute, tap lamin apre al lakaz.

Ici, il y a un enseignement. On sait que nous avons une histoire. Nous sommes venus ici des quatre coins du monde, mais où va-t-on ? Vers où se dirige-t-on comme un peuple ? On apprend aussi qu’il ne faut pas réagir avec violence. On fait comprendre aux gens que ce qu’ils subissent, s’agissant du racisme et de discrimination raciale, est structurel. C’est un jeu bien subtil, en termes de domination politique, d’exploitation économique et de discrimination aux niveaux culturel, social etc.

C’est un système bien huilé, bien structuré et qui fait qu’à chaque fois, ce sont les mêmes qui exploitent, qui oppressent, qui profitent. Et ce sont tout le temps les mêmes qui subissent. On sent que le peuple a atteint un point où il ne veut plus subir. C’est pour cela qu’on est sur le terrain pour leur expliquer qu’il ne faut pas réagir avec violence. Il y a un sentiment d’insécurité grandissant dans le pays. Le samedi d’avant, par exemple, les centres commerciaux de Jumbo et de Bagatelle étaient vides. Il y a une espèce de peur qui s’installe. Petit à petit, on le fait. On est en train d’opprimer les gens mentalement, psychologiquement. On installe la peur dans la tête des gens.

Pourquoi monter une Ong pour lutter contre la discrimination raciale alors qu’il y a des instances comme la National Human Rights Commission et l’Equal Opportunities Commission ?
Il ne s’agit pas d’instances, mais de structures qui font partie du système. Elles sont là pour maintenir ce désordre établi. Parce que cela profite à certains et ce sont toujours les mêmes, depuis l’indépendance. C’est pourquoi je parle de structures, parce que ce sont les mêmes qui ont créé ces lois-là. Ils ne l’ont pas fait pour démanteler quelque chose qui est dans leur intérêt. C’est la raison pour laquelle nous nous sommes tournés vers les Nations unies. Étant donné la situation dans le pays, il fallait avoir recours à une institution indépendante.

Qu’attendez-vous,après que le rapport alternatif aura été soumis ?
Pas grand-chose. Mais sous la Convention internationale, Maurice a des choses à respecter. La 92e session du comité contre la discrimination raciale aura lieu en août à Genève, Suisse. Le cas de Maurice sera considéré le mardi 14 août. Nous allons déposer par vidéo conférence. Le rapport sera déjà soumis à la fin du mois de juin. On va s’organiser de façon à permettre à tous ceux qui ont déposé, ouvertement ou confidentiellement, de pouvoir assister aux “hearing”. On va confirmer où cela se fera.

Vous parlez d’un rapport alternatif. Cela veut-il dire que vous ne faites pas confiance au rapport qui sera soumis par l’État ?
L’État a déjà soumis son rapport. Le nôtre sera alternatif, parce qu’il vient de la société civile. C’est l’autre face de la médaille. L’État a toujours présenté le pays comme un univers paradisiaque. Mais nous, on met les réalités, on met les faits. Ce que les gens ont vécu, ce qui se passe réellement. Le comité fera ses recommandations, noir sur blanc. On aura un rapport jusqu’à la fin de l’année. On appelle cela des “concluding observations”.

Que comptez-vous faire par la suite ?
Il faudra forcer la main aux autorités. Et c’est cela notre deuxième étape. Parce que ces gens-là ne vont rien faire par eux-mêmes, malgré les obligations constitutionnelles. Et pour cela, on va utiliser des actions non-violentes. L’État a tous les moyens à sa disposition pour écraser toute manifestation, toute contestation. D’ailleurs, là actuellement, l’État mauricien ne veut absolument pas que le peuple manifeste. Mais il y a d’autres façons de manifester. Et c’est cela qu’on va apprendre aux gens. Il faut savoir que la non-violence a renversé des dictateurs, a vaincu l’apartheid qui était légal en Afrique du Sud. Si ça a marché là-bas, je ne vois pas comment on ne peut pas renverser cette violence structurelle sur le peuple par la non-violence. Mais il faut éduquer les gens à cela.

Quel constat de la situation faites-vous à la lumière des auditions ?
Le racisme, la discrimination raciale est institutionnelle à Maurice. C’est systémique. C’est pour cela que, même si vous changez les 70 députés au Parlement, le résultat sera le même. Donc, on n’est pas en train de lutter contre X ou Y, mais contre le système. Il ne faut pas se tromper d’ennemi. C’est le système qu’il faut démanteler. La pire situation se trouve dans les corps para-étatiques. Ils sont des hors-la-loi eux. On y fait la pluie et le beau temps.

Vous parlez en termes de recrutement ?
Pas seulement. En termes de promotion et de condition de travail, aussi. Je vous donne un exemple. A la municipalité de Curepipe, il fallait recruter un “Attendant”. Le LGSC a recruté quelqu’un. Ce dernier est “overqualified”. Mais il a pris le poste parce que son objectif est de devenir “Chief Executive” de la municipalité. Quand il a pris son emploi, il avait déjà dit à tout le monde qu’il n’allait pas faire le travail d’“Attendant”, qu’il n’était pas là pour cela. Pourquoi ? Parce qu’il est protégé. Si on n’est pas protégé, on n’agit pas comme ça. Alors, il va attendre chaque année qu’il soit promu, jusqu’à ce qu’il atteigne son objectif. Voilà comment ça fonctionne. Et vous voulez que le pays progresse ! Si on appliquait ces mêmes principes-là à une équipe de football, par exemple, quel résultat qu’on aurait ?

Pouvez-vous nous citer des exemples de discrimination raciale que vous avez enregistrés au cours des auditions ?
Agalega est un cas flagrant. Gouvernement après gouvernement, c’est la même chose. Ce peuple est autochtone. Il y a des lois pour ces personnes. Mais on n’en parle pas, on les appelle les Agaléens. Personne n’est propriétaire de là-bas. Le bail expire en 2027. Si avant cette date, le détenteur décède, le bail est annulé. Nous avons un cas actuellement. Il y a quelqu’un qui a accompagné son papa à Maurice. Entre-temps, ce dernier est décédé et il ne sait plus ce qu’il doit faire. D’autre part, savez-vous que pour aller à Agalega il faut la permission de l’OIDC ? Plus une lettre d’hébergement de quelqu’un là-bas. C’est un pays étranger alors. Ne sommes-nous pas sur le territoire mauricien ?

Pour en venir à cette affaire d’aéroport, ça a commencé sous l’ancien régime, avec Ramgoolam, qui a refusé un projet de 450 M USD d’un groupe sud-africain en vue d’établir un village éco-touristique qui aurait inclus les habitants. Il a préféré se tourner vers l’Inde. Le nouveau gouvernement n’a rien changé quand il est venu au pouvoir. On est allé signer un accord qu’on ne veut rendre public. Pourquoi ? Actuellement, il y a cinq militaires indiens qui sont postés à l’OIDC à Port-Louis. Que font-ils là, sous un accord secret ? On change de gouvernement, mais rien ne change.

La présence de prêtres dans votre mouvement n’en donne-t-elle pas une perception sectaire ?
C’est un fait que la communauté créole est la plus discriminée dans la République. Tout le monde le sait. Nous avons trois prêtres dans l’organisation et honnêtement, c’est un privilège de les avoir avec nous pour discuter et “voice out ”son opinion. Ces réunions ne se dérouleraient pas de la même façon sans prêtre. Venir dire que c’est sectaire est une impossibilité à la fois théologique, parce que l’Évangile est pour toutes les nations, et une impossibilité pastorale, parce que l’Église n’est pas communale. Et puis, cette action, ce n’est pas pour notre intérêt personnel. On travaille pour le bien commun, pour la paix sociale dans le pays, pour plus de justice. Tout le monde sortira gagnant quand il y a la paix. Travailleurs, acteurs économiques, politiciens…

Vous faites vos séances de formation uniquement dans les paroisses ?
On va partout où on nous invite. Après le rapport, on va continuer la formation à la non-violence. Il faut s’attaquer au feu et non pas à la fumée. La non-violence ne veut pas dire ne rien faire. D’ailleurs, Gandhi disait cela. Pour aller à la guerre, il faut d’abord savoir se battre. La non-violence, c’est de pouvoir canaliser cette frustration, cette colère, dans une action non-violente. Il faudra trouver les moyens de mettre les bâtons dans les roues des injustices.

On se souvient d’un autre mouvement qui voulait rassembler les créoles. Allez-vous vous intéresser aussi à la politique, donner des mots d’ordre ?
Ce n’est pas notre objectif. S’il y a des actions à mener demain, ce sera contre le système.

Comment Affirmative Action observe-t-elle ce qui s’est passé à la Place d’Armes le samedi d’avant ?
C’est une question de droits humains. En décembre, nous allons célébrer le 70e anniversaire de la Déclaration universelle des droits humains. L’article 1er dit que tout être humain est né libre, égal en dignité et en droit. Est-ce que ce qui s’est passé ce jour-là correspond à cette définition ? Je vais m’arrêter là pour le moment. Nous allons en parler plus longuement bientôt. Ce qu’il faut surtout comprendre, c’est qu’il y a la partie visible et la partie invisible. C’est cela le plus important. Il ne faut pas se concentrer sur ce qui est visible. Il faut aussi comprendre cette partie invisible de l’iceberg. Parce que les choses n’arrivent pas par hasard. De ce qui est visible, on croit que c’est un problème de religion. C’est ce qu’on a voulu faire croire. Mais qu’est-ce qu’il y a sous le tapis ? Ce n’est pas du tout un problème de religion.

Vous voulez dire qu’il y a des choses qui se trament ?
C’est pour cela que je dis qu’Affirmative Action s’est imposée à nous. Voyez ce qui s’est passé de janvier à ce jour. Cela vient confirmer ce que nous avions senti. Il y a des personnes qui ont intérêt à ce qu’une bagarre raciale éclate dans ce pays.

C’est pour cela que nous sommes en train de préparer les gens à la non-violence. Ne réagissez pas. Collin Powell dit que quand vous ne savez pas ce qu’il faut faire, ne faites rien. Simple, mais efficace. On dit aux gens de ne pas réagir car on cherche une bagarre raciale. Pour pouvoir oppresser. Aujourd’hui, on a la SMF dans les centres commerciaux. Winston Churchill a dit : « Vaut mieux prendre le changement par la main, avant qu’il ne vous prenne par la gorge. » C’est ce qu’on essaye de faire. La violence structurelle que l’État impose sur les gens va exploser à un certain moment. Viendra ensuite la violence policière. On n’invente rien. Dom Camara, un évêque brésilien, explique cela bien. Il dit : « Vous constaterez que partout, les injustices sont une violence. C’est la violence numéro un. Cette violence installée attire la violence numéro deux, celle commise par ceux qui se révoltent contre ces règles du jeu injustes, mais maintenues et imposées par les plus forts. Et quand la violence numéro deux tache de faire face à la violence numéro un, les autorités se jugent dans l’obligation de sauver l’ordre public, même s’il faut employer les moyens forts. C’est la violence numéro trois. »

Vous êtes de ceux qui disent que nous sommes assis sur un volcan ?
Les puissants du jour sont en train de jouer avec le feu. Et nous, on est en train d’investir notre temps en amont pour avertir la population et protéger le pays. Aujourd’hui, avec les derniers événements, l’économie mauricienne est en danger. Quand des “shopping centres” sont déserts un soir de fin de mois, cela dit beaucoup.

Vous avez fait appel aux syndicats pour qu’ils vous rejoignent. Comment cela s’est passé ?
Pas pour nous rejoindre, mais à participer à une table ronde. On voulait savoir comment cela se passe dans le monde du travail. Ils ont soumis leurs mémoires qui seront pris en considération. L’exploitation économique doit aussi être démantelée. Ils ont soulevé un point, sur les travailleurs migrants, qui est un gros souci, sous le tapis social de Maurice. On les utilise même aujourd’hui dans des meetings politiques.

Comptez-vous rendre votre rapport public ?
On va soumettre le rapport aux Nations unies fin juin. Au même moment, il faut le communiquer à l’État pour lui donner la possibilité de répondre devant les Nations unies. Nous allons aussi le rendre public.