Les clameurs des 10es Jeux des Iles de l’Océan Indien se sont tues depuis une semaine. L’occasion pour Week-End de faire un bref survol de ces dix jours de compétitions intensives qu’aura connu le pays, tant sur le terrain que dans les gradins. Pour cela, nous avons choisi de donner la parole à Judex Lefou, ancien athlète de haut niveau et surtout premier athlète mauricien à remporter une médaille d’or à l’international, soit au 110m aux Jeux d’Afrique de 1987 à Nairobi au Kenya. À travers l’interview qui suit, Judex Lefou nous partage ses émotions en tant que membre du public surtout. Selon lui, le sport a, une fois encore, prouvé qu’elle pouvait rassembler, mais il trouve aussi dommage qu’on doit attendre un événement très important pour connaître ce même élan de patriotisme. C’est aussi avec beaucoup de tact qu’il parle du manque de respect des autorités par rapport aux anciennes gloires, lui qui n’avait même pas été invité à la cérémonie d’ouverture et encore moins aux compétitions.

I En tant qu’ancien athlète de haut niveau comment avez-vous vécu ces 10es JIOI ?

Ces Jeux je l’ai vécu de façon très intense. D’abord, j’ai eu l’occasion d’aller vers les jeunes des écoles comme «ambassadeur» pour créer cet engouement autour des Jeux. J’en ai ensuite fait de même au sein du groupe Attitude où je travaille. L’objectif était de sensibiliser les employés des neuf hôtels du groupe par rapport aux Jeux et de les amener à soutenir le Club Maurice. Dans l’ensemble, cela a été une réussite. Je dirai aussi avoir vécu ces Jeux de deux façons différentes. Pour avoir été athlète, j’ai ressenti ce que les athlètes ressentent sur la piste et en tant que membre du public, j’ai vécu cette attente par rapport à la performance du sportif.

I Il y a eu un sursaut de patriotisme pendant ces Jeux. Qu’en pensez-vous ?

Je suis très fier et très content que le sport a réuni toute une nation. En revanche, je trouve dommage qu’on ne voit ce patriotisme que lorsqu’il y a un événement. C’était également le cas lors des 6es Jeux en 2003. Sincèrement, je ne pensais pas voir autant de ferveur autour de ces 10es Jeux où il n’y a eu aucune barrière de culture, de race et de politique. J’espère que cela servira de déclic et que la nation mauricienne en profitera pleinement. J’espère aussi qu’on conservera cette ferveur patriotique au moment de la venue du Pape en septembre et que cela aidera davantage à une société de fraternité et de paix.

I Il y avait-il cette même ferveur en 1985 ?

Maurice organisait les JIOI pour la première fois et tout le monde était réuni comme un seul peuple. Oui, la ferveur était bien là. A l’époque j’étais athlète et j’ai connu ce bonheur de courir dans un stade qui était plein à craquer. Cette année toutefois, j’ai constaté qu’il y avait plus d’engouement. J’aurai bien aimé voir cela plus souvent et non seulement pendant les Jeux des Iles.

I Vous avez brillé aux JIOI en 1985. Pensez-vous que la ferveur et la solidarité ont perduré par la suite ?

Malheureusement non. Tout le monde est retourné à ses occupations, à son train-train quotidien. On a eu des hauts et des bas. Nous athlètes, étions à nouveau seuls à concourir dans des stades vides, avec pour seul supporter nos familles et nos amis. Il y a définitivement un gros travail à faire pour vendre nos compétitions au public, afin de remplir nos stades comme pendant les JIOI. L’athlète doit être valorisé comme on l’a fait en vue des JIOI sur les billboards. J’estime aussi très important que les fédérations mettent en valeur l’organisation de leurs compétitions. À titre d’exemple, le basket-ball réunionnais a disputé 80 matchs et la question que je me pose est de savoir si nous avons fait autant à Maurice ? Comment peut-on alors être à la hauteur dans ces conditions ?

I Que retenez-vous de l’après 1985 ?

Ce que je retiens, ce sont les facilités de l’ère Michael Glover. Nombreux sont ceux qui, comme moi d’ailleurs, ont pu profiter des bourses sport-études à l’étranger. On participait à beaucoup de compétitions à l’échelle internationale et cela nous faisait progresser. Il y avait aussi les inter-collèges. Malheureusement, tout a basculé après 2003. Il n’y avait plus cet engouement. Les jeunes n’étaient plus intéressés à faire du sport pour une raison ou une autre, alors que les bourses sports-études avaient cessé à un moment donné. Ce que je préconise, c’est que parmi ce public aux JIOI, il y avait beaucoup de représentants de compagnie. L’idéal serait que chaque entreprise recrute un ou deux jeunes athlètes et qu’on leur donne la chance de s’épanouir dans leur travail et dans le sport. On doit arrêter de voir l’athlète que lorsqu’il est reconnu.

I Quel a été, selon vous, le moment fort de ces Jeux ?

J’ai été très touché par Noemi Alphonse. Une «petite fille», mais qui sur la piste a montré beaucoup de détermination. Ce que j’ai beaucoup apprécié chez elle c’est son fair-play notamment lorsqu’elle est partie encourager son adversaire, une Réunionnaise. C’était très touchant. C’était aussi beau à voir tous ces athlètes qui se sont donnés à fond pendant les compétitions. Personne n’a démérité. Je dirai aussi qu’on a vécu quelque chose de grand au cours des dix jours de compétition.

I Vous attendiez-vous à ce que Maurice remporte ces Jeux aussi facilement que cela ?

Non, je ne m’y attendais pas et ce, même si au départ, on voulait tous la gagner ces Jeux. Bravo donc aux athlètes, mais aussi au public, qui les a soutenu du début à la fin et qui a su être un élément catalyseur. Il y a également l’organisation, quoique j’estime qu’il y a eu des hauts et des bas. Je voudrai ouvrir une parenthèse pour ce qui est de la vente des billets qui est à revoir, selon moi. Vous imaginez que des gens sont mêmes venus me voir en pensant que j’avais des billets d’entrée, alors que moi-même je n’en avais pas ! En revanche, d’autres personnes avaient des billets qui n’ont pas servi et qu’ils partageaient ou revendaient ensuite. Il y a eu beaucoup de cafouillage à ce niveau et je pense que le dossier a été mal géré. J’aurai préféré qu’on fasse la vente à l’ancienne et que les gens viennent au stade la veille pour acheter leurs billets aux guichets comme c’était le cas dans le passé.

I Et que pensez-vous de la performance réunionnaise ?

La Réunion a connu une baisse de régime dans certaines disciplines, en natation par exemple. En athlétisme, elle n’a pas présenté une équipe forte. Il n’empêche que nos athlètes ont tout de même progressé. Maurice possède des équipements beaucoup plus sophistiqués et je pense que nos athlètes ont su en tirer profit.

I Quel conseil donneriez-vous à ces jeunes qui ont vécu ce moment euphorique de remporter les Jeux ?

Mon conseil est très simple. C’est bien de vivre ces moments- là, mais il faut aussi savoir garder la tête froide. Ce n’est que le début. C’est qu’il faut se dire surtout c’est que ce ne sont que les JIOI et qu’il faudra travailler très dur si on veut un jour briller aux Jeux d’Afrique, aux championnats du monde et aux Jeux olympiques. Je dirai aussi qu’il faut faire du sport sa passion et ne surtout pas prendre la grosse tête après un tel moment euphorique.

I L’athlétisme a remporté 18 médailles d’or, soit un de moins que son record de 2003. Quelle lecture faites-vous de ce résultat ?

Nos athlètes ont réalisé une belle performance. Je trouve cependant dommage que le niveau des Jeux a baissé en athlétisme. Dans le passé, on commençait par les préliminaires, alors que maintenant, c’est direct finale pour certaines épreuves. Je trouve que c’est un peu dommage pour la beauté du spectacle quand certaines épreuves n’affichent pas complet.

I En tant qu’ancien hurdler détenant toujours le record du 110m haies (13″91), que pensez-vous de la performance de Jérémie Lararaudeuse ?

Tout ce que je souhaite, c’est qu’il progresse davantage. Depuis que je le suis, il ne cesse de franchir les étapes. Il faut qu’il garder la tête bien sur les épaules, car les JIOI ne sont pas les championnats du monde. On compte beaucoup sur lui. Mon record national est toujours là 27 ans après et j’espère que Jérémie le portera encore plus loin dans les années à venir. Mais ce qui est aussi important, c’est qu’il soit bien encadré et qu’il puisse obtenir une bourse sport-études. Et s’il aime ce qu’il fait et qu’il le fait surtout avec passion, alors il ira très loin. J’aurai surtout aimé voir un athlète transformé, voire épanoui, lors des années à venir. C’est bien de voir des jeunes émerger, mais c’est encore mieux que ceux qui brillent soit toujours visibles dans quatre ans. Le contraire serait inquiétant.

I Vous qui avez été athlète de haut niveau, est-il difficile de se reconvertir après une carrière sportive ?

J’ai eu la chance de profiter d’une bourse sport-études de sept ans aux Etats Unis. Le sport m’a aussi permis de beaucoup voyager, ce que je n’aurai pu faire si je n’étais pas athlète. J’ai aussi su ensuite m’arrêter au bon moment pour me reconvertir dans le spa et bien-être qui est un domaine que j’aime beaucoup. En revanche, ce sera difficile pour certains athlètes s’ils n’ont pas l’encadrement adapté que j’ai eu. Je dirai aussi que ce n’est pas évident de faire du sport de haut niveau à Maurice étant donné que les conditions ne sont pas réunies.

I Venons-en maintenant aux Comores qui n’ont, une fois encore, pas obtenu l’organisation des JIOI (2023) en quarante ans. Qu’en pensez-vous ?

C’est dommage que les Comores n’ont pas été choisis et ce, si on se base sur l’esprit-même des JIOI. J’ai beaucoup d’amis comoriens et je sais qu’ils sont déçus. Peut-être n’ont-ils pas toutes les infrastructures pour organiser les Jeux ? Pour leur part, les Maldives ne possèdent pas une très grande superficie et la question est de savoir s’ils vont pouvoir organiser ces Jeux en 2023.

I Le fait de n’avoir pas été invité à la cérémonie d’ouverture vous laisse-t-il un goût amer ?

Je dirai d’abord que si j’ai pu assister à cette cérémonie, c’est par rapport à une couverture médiatique. Je ne blâme personne, mais cela m’a touché d’y aller en espérant que quelqu’un me reconnaisse pour me faire entrer au stade. C’est ce qui s’est ensuite passé. Je ne blâme ni le COJI et encore moins l’Association mauricienne d’Athlétisme, mais je trouve cela navrant. On a tellement fait pour le pays qu’on réclame uniquement un peu de respect, pas de privilège. C’est dommage qu’on ait tendance à très vite oublier ceux qui ont fait honneur au pays.

I Pour conclure, ils sont nombreux à avoir déploré la politisation des JIOI. Êtes-vous de cet avis ?

Je partage ce point de vue et cela s’est fait ressentir à l’heure où la flamme des Jeux parcourait villes et villages. Je précise que cette flamme est l’âme, voire le cœur-même des Jeux. C’est un symbole. J’ai eu l’occasion de porter la flamme, mais pas dans ma ville, à Vacoas/Phoenix, où je n’ai pas été invité. Je l’ai fait dans le nord de l’île où je travaille dans la mesure où les forces vives avaient insisté pour que je la porte. Ce qui est désolant, c’est de voir comment on s’est bousculé pour porter cette flamme. On a voulu donner la chance aux Mauriciens de porter la flamme. Ce qui est bien. Mais il ne faut pas oublier ce que représente cette flamme notamment pour les anciens qui ont participé aux JIOI. Je constate malheureusement que les politiciens ont fait perdre à la flamme tout son symbolisme.

JEAN-MICHEL CHELVAN

«Je suis très fier que le sport a réuni toute une nation. En revanche, je trouve dommage qu’on ne voit ce patriotisme que lorsqu’il y a un événement»

«Tout a basculé après 2003. Il n’y avait plus cet engouement»

«J’ai été beaucoup touché par Noemi Alphonse. Une «petite fille», mais qui sur la piste a montré beaucoup de détermination»

«Faire du sport sa passion et ne surtout pas prendre la grosse tête après un tel moment euphorique»

«Mon record national tient toujours 27 ans après et j’espère que Jérémie Lararaudeuse, le portera encore plus loin dans les années à venir»

«C’est dommage qu’on a tendance a très vite oublier ceux qui ont fait honneur au pays»

«Je constate malheureusement que les politiciens ont fait perdre à la flamme tout son symbolisme»