JUDEX RAMPAUL (PRÉSIDENT DU SYNDICAT DES PÊCHEURS) : « Qui sont les bénéficiaires de l’allocation destinée aux pêcheurs ? »

Depuis quelques jours, le président du Syndicat des Pêcheurs, Judex Rampaul, arpente les couloirs du ministère de tutelle en vue de trouver une réponse à sa question. Ayant appris que trois coopératives de pêche ont obtenu l'allocation pour l’achat de bateau semi-industriel, en vue d’aller pêcher hors du lagon, il exige de connaître leur identité, et ce pour « une question de transparence ». Ce faisant, il affirme surtout vouloir s’assurer que ce qui est destiné aux pêcheurs « ne soit pas attribué à d’autres ».

Vous réclamez la liste des bénéficiaires de l'allocation pour les bateaux de pêche semi-industriels. Pourquoi  ?
Il faut d’abord savoir que les pêcheurs ont toujours émis le souhait d’avoir la possibilité d’aller pêcher en haute mer, car notre lagon s’est appauvri. La pêche artisanale ne rapporte plus grand-chose aujourd’hui. Je pense que notre appel a été entendu puisque, lors de la présentation du budget, l’année dernière, Pravind Jugnauth était venu avec une allocation en vue d’aider les coopératives de pêcheurs à acheter un bateau pour pêcher hors du lagon. Une allocation à hauteur de 50% du coût du bateau, soit Rs 4 millions, a été prévue pour trois coopératives pour l’année financière 2016-2017. Or, l’année financière s’est écoulée sans qu’aucun bénéficiaire ne soit désigné. Ce n’est que récemment que nous avons appris que trois coopératives ont obtenu nos allocations. Nous nous sommes renseignés auprès de nos membres pour savoir qui en avaient bénéficié. Mais, pour l'heure, seul Gandhi (Mohamed Mustapha, Ndlr) est connu du milieu de la pêche. Nous voulons savoir qui sont les deux autres.

Vous émettez des doutes à l'effet qu’il ne s’agisse pas de pêcheurs ?
Vous savez, dès le départ, nous avions insisté pour que les coopératives de pêche regroupent de véritables pêcheurs. Souvent, dans le passé, il y a eu des pratiques où des gens hors du métier fondent une coopérative et invitent deux ou trois pêcheurs à les rejoindre. C’est une astuce pour se faire passer pour une coopérative de pêcheurs et avoir droit à ce qui devait revenir à la communauté.

Avez-vous vérifié cela auprès du ministère des Coopératives  ?
Nous avons eu une réunion, surtout d'information, au ministère des Coopératives quand on a lancé le projet. On nous a donné les critères à respecter. Il a fallu, pour beaucoup, réformer de nouvelles sociétés pour se conformer aux nouvelles règles. Nous avions dès ce moment émis le souhait que les coopératives de pêche soient constituées de pêcheurs, et non de bailleurs de fonds. Il faut, selon nous, au moins cinq pêcheurs professionnels, enregistrés et détenant la carte de pêcheur. Autrement, ce serait fausser le but même de cette subvention, qui est d’aider les pêcheurs locaux à se tourner vers la pêche semi-industrielle. Malheureusement, nous n’avons pas les moyens de vérifier qui composent ces coopératives.

Pourquoi, selon vous, l'allocation n’a pas été attribuée pour l’année financière écoulée  ?
Je ne saurai vous dire car aucune raison ne nous a été donnée. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a eu trois appels d’offres différents pour cette subvention. On nous a dit, dans un premier temps, qu’on n’avait pas reçu suffisamment d’offres ou que les sociétés coopératives n’avaient pas respecté les critères. Or, si nous ne savons pas lesquels, comment allons-nous pouvoir les corriger et soumettre un nouveau dossier ? Le ministère aurait dû envoyer une lettre officielle à tous ceux dont les demandes n’ont pas été retenues pour leur donner les raisons du rejet de leur dossier. Ainsi, cela nous aurait permis de rectifier le tir la fois suivante.
En ce qui nous concerne, le syndicat a fait appel à Eric Mangar, du Mouvement pour l’Autosuffisance Alimentaire, pour rédiger nos dossiers. Il avait déjà monté le projet pour Serenity, le bateau qui a été acheté par la Med Fishing Cooperative Society avec l’aide du gouvernement sous le Food Security Fund. Ce qui est plus intrigant, c’est que Eric Mangar avait rédigé trois projets, y compris celui de Gandhi, qui a été retenu. Qu’est-ce qui n’était pas bon avec les deux autres  ? C’est ce que nous voulons savoir du ministère de la Pêche.

Pensez-vous que Gandhi a été privilégié parce qu’il habite la circonscription du Premier ministre  ?
Je ne sais pas si le fait d’habiter la circonscription du Premier ministre a été un avantage pour lui. Toujours est-il que nous n’avons rien contre Gandhi. Nous ne contestons pas le fait qu’il ait obtenu la subvention, car Gandhi est connu du milieu de la pêche. Il a d’ailleurs fait plusieurs grèves pour réclamer de meilleures conditions pour les pêcheurs. Ce qui nous intrigue, c’est de savoir pourquoi le ministère ne veut pas révéler l’identité des deux autres bénéficiaires. S’agit-il de coopératives de pêche “genuine”  ? Ont-ils leurs cartes de pêche  ? Et si oui, depuis quand  ? Est-ce que des cartes de pêche ont été données récemment uniquement dans le but de respecter les critères  ? Quelle est leur expérience  ? Ceci étant, s’il s’avère que ces deux autres sociétés regroupent des pêcheurs “genuine”, nous n’avons rien à redire. Mais nous aimerions qu’on nous dise ce qui n’allait pas avec nos projets afin que nous puissions rectifier le tir.

On dit que vous faites du bruit parce que votre projet n’a pas été retenu…
Je dois rappeler que cette subvention est destinée aux pêcheurs. En tant que pêcheur détenant une carte professionnelle, c’est tout à fait mon droit de soumettre une demande pour quelque chose qui doit nous revenir légitimement. Avec quelques amis, nous avons fondé la Yeye Offshore Fishing Cooperative Society. J’ai d’ailleurs confié les responsabilités à d’autres et ne suis personnellement qu’un membre. Mon objectif est d’aider ces pêcheurs à s’organiser pour s’en sortir. Comme je l’avais déjà dit dans le passé, réformer le secteur de la pêche, c’est combattre la pauvreté. La pêche hors du lagon est une manière de repenser la pêche.
Pour ce qui est de faire du bruit, je crois que les Mauriciens savent que je n’ai pas attendu de me voir refuser l'allocation pour ouvrir ma bouche. Cela fait dix ans que je milite pour les pêcheurs. Je fais du bruit tous les jours et cela continuera tant que notre voix ne sera pas entendue.

L’un des critères pour obtenir cette allocation était d’avoir Rs 400 000 dans les caisses. Comment avez-vous fait pour réunir cette somme  ?
Les membres ont dû cotiser. Certains ont dû emprunter. Ces Rs 400 000 représentent les 10% des Rs 4 millions qu’on doit emprunter de la MauBank pour compléter la somme de Rs 8 millions, coût estimé d’un bateau semi-industriel. Selon les règlements de la banque, il faut prouver qu’on a les 10%, car elle n’accorde que 90% du montant.

Combien de coopératives de pêcheurs ont soumis une demande pour cette allocation  ?
Selon nos renseignements auprès de la communauté, sept pêcheurs avaient l’intention de soumettre leurs projets. De notre côté, il y avait les trois projets rédigés par Eric Mangar, dont celui de Gandhi, qui a été retenu. Ce qui veut dire qu’il y a nos deux autres qui n’ont pas été retenus et quatre coopératives encore. Mais quand nous nous sommes renseignés auprès de nos membres, seul Gandhi avait eu une réponse, et personne d’autre. D’où notre requête pour que soient révélés les noms des autres bénéficiaires. Le ministère dit également qu’il y a deux projets qui ont été sélectionnés pour la prochaine année financière. Nous ne savons pas non plus de qui il s’agit.

Pourquoi avez-vous écrit une lettre au Premier ministre à ce sujet  ?
Le Premier ministre, qui est aussi le ministre des Finances, est celui qui a initié cette allocation. C’est lui qui donne de l’argent pour ce projet. Nous pensons qu’il doit être au courant de ce qui se passe. Lors de la présentation du budget, il avait bien dit que ce projet était destiné aux pêcheurs locaux afin de leur permettre d’aller pêcher hors du lagon. Nous avons fait appel à lui pour intervenir sur ce dossier afin que tout se fasse dans la transparence.

Avez-vous la garantie que les coopératives de pêche peuvent mener à bien un si gros projet  ?
J’ai évoqué plus tôt le cas du Serenity. Ce bateau opère maintenant depuis quelques années et ses campagnes de pêche sont très encourageantes. Le bateau va jusqu’à Saint-Brandon et la société a même commencé à faire du poisson salé. Il n’y a donc aucune raison que nous ne puissions nous aussi réussir. Ce qu’il faut surtout, c’est de l’expérience, et nous en avons déjà. Nos amis du Serenity sont aussi disposés à nous aider. Nous avons une zone économique exclusive immense. Il y a beaucoup d’étrangers qui pêchent dans notre mer, alors pourquoi pas nous  ?