JULIEN AUDIBERT, CEO of Freight & Transit Ltd : « Le port doit être attractif pour devenir une plateforme régionale »

À l’occasion de la semaine de la logistique organisée par la MEXA la semaine dernière , nous avons rencontré un opérateur engagé pleinement dans le domaine de la logistique, Julien Audibert, CEO of Freight & Transit Ltd. Il considère que pour que le port devienne une plateforme régionale compétitive, celui-ci doit absolument être attractif.

La MEXA organise actuellement une semaine de la logistique. Comment se définit le secteur de la logistique ?
La logistique est un domaine assez vaste. En fait chaque entreprise a, d’une manière ou d’une autre, besoin de faire de la logistique. Celle-ci concerne le flux matériel ou financier. Le but de la logistique est de faire voyager de la marchandise d’un endroit à un autre et s’assurer qu’elle arrive en quantité nécessaire, au prix approprié à l’endroit où il faut localement ou à l’international. Ce secteur génère une quantité de métiers génériques comme les comptables etc., ou plus spécifiques dans les opérations ou au niveau de la douane qui demande une compétence spécialisée. C’est un ensemble de métiers qui permettent de livrer ces services. Nous avons recours aux navires, aux avions. Nous utilisons des conteneurs. Il y a la partie douanière et des permis auprès des ministères et autorités concernées. Nous avons aussi besoin d’espace pour entreposer les produits ou marchandises avant leur livraison. Nous traitons des marchandises de toutes les dimensions et extrêmement variées.

Qu’est-ce qui se fait durant la semaine de la logistique ?
Le but est de mettre l’accent sur le métier de la logistique et expliquer aux gens les secteurs que nous couvrons. Il nous faut également encourager les jeunes à épouser le métier afin d’assurer la relève. C’est un secteur qui est appelé à se développer.

Vous opérez vous-même dans le domaine du “freight forwarding”, la logistique portuaire occupe une place importante dans vos activités. Est-ce que les services offerts à Maurice sont adéquats ?
On peut toujours mieux faire. L’agrandissement du quai et l’accroissement de la profondeur à 16,5 mètres sont très importants. Il faudrait cependant travailler davantage sur l’attractivité, c’est-à-dire pouvoir traiter les navires plus rapidement à des coûts compétitifs afin d’attirer plus de trafic. Le traitement des conteneurs au niveau du débarquement mais aussi à quai est extrêmement important et, pour cela, il faut que la CHC s’équipe. Notre quai à conteneurs (MCT) est exposé à la pleine mer, ce qui fait qu’il n’est pas opérationnel à certains moments de l’année. C’est un problème auquel il faut remédier.

Le port a-t-il besoin d’un partenaire stratégique ?
Un partenaire stratégique est une bonne chose à condition qu’il permette un transfert technologique, apporte un savoir-faire et des investissements nécessaires au développement d’un outil qui est le poumon de notre économie et qui nous permet d’être plus compétitifs dans cette partie du monde. La compétitivité se mesure en vitesse de rotation des bateaux, c’est-à-dire la mise à quai, le débarquement, l’embarquement, la qualité des infrastructures portuaires (capacité, planification, nombre de conteneurs traités à l’heure…) et le coût. Cependant, vu la portée stratégique que revêt le port, surtout pour Maurice qui n’en dispose que d’un seul, il faut bien voir quelles sont les concessions qui devront être faites en retour et il ne faudrait pas comme dirait l’adage que « proprieter vinn lokater ».

Et quid du port franc ?
Le port franc est extrêmement important pour Maurice. Dans le discours du budget 2016, on parle de Free Zone Framework, qui un concept encore plus large en vue d’encourager le développement du secteur manufacturier dans le freeport.

Ce secteur fait également partie du domaine de la logistique…
Bien sûr. Il y a une logistique du port franc. Pour vous citer quelques chiffres : les investissements dans le port franc en 2016 se sont élevés à Rs 7 milliards. Les échanges et les volumes sont en hausse et sont estimés à Rs 715 millions et 20 000 tonnes en 1994. Nous avions atteint un chiffre d’affaires de Rs 61 milliards et un volume de 562 000 tonnes en 2015.
Les exportations totales du port franc en 2015 représentaient plus de 8 000 “teus” (équivalent conteneur 20’), soit 10 % d’augmentation par rapport aux chiffres de 2010. Les transactions totales du port franc en 2015 totalisaient 13 352 teus, soit environ 4 % du trafic total de conteneurs à Maurice en 2015. Les principales commodités traitées sont les seafood products, les electronics appliances (mobile, TV…) le LPG et les ships repairs Ajouté à cela, le port franc génère environ 2 000 emplois directs.

L’ambition des autorités locales de faire du port une plateforme régionale est-elle réalisable ?
Pour que le port devienne une plateforme régionale, il faut être attractif. Nous devons pouvoir offrir toute une panoplie de services logistiques et manufacturiers qui feront de Maurice le rond-point de la région. Cela passe bien sûr par la modernisation et l’attractivité du port mais aussi de l’aéroport et surtout de la connectivité de notre port avec les autres ports de la région. C’est sur ce point principal que le bât blesse, nous avons aujourd’hui un avantage géographique dans la région mais nous ne pouvons pas toujours l’exploiter par manque de connectivité maritime, car les volumes sont trop faibles et c’est un « chicken and egg issue ». La connectivité aérienne, elle, est bien meilleure. Avec l’arrivée récente de nouveaux opérateurs comme Turkish Airline ou Emirates, qui opère deux vols de A380 par jour, la capacité et la connectivité aérienne ont été grandement améliorées. Il faut cependant continuer à moderniser notre douane et utiliser davantage les plateformes comme MACCS pour offrir plus de traçabilité et de sécurité. Il nous faut miser davantage sur la technologie afin de réduire le « cost of doing business » et susciter l’attractivité. Il faut comprendre que pour gagner ce pari, les marchandises entre l’aéroport et le port doivent pouvoir bouger rapidement et de manière fluide et continuer avec le moins de tracasseries administratives possibles. Et ce 24/7, tout en offrant aux autorités le contrôle et le monitoring nécessaire.

Quelles sont les nouvelles activités qui peuvent être développées dans le port franc ? Quelle est la situation actuellement ?
La principale nouvelle activité est le bunkering, c’est-à-dire la fourniture de carburant aux bateaux. Pour les attirer, il faut que notre carburant soit compétitif et que les services associés à sa livraison et au traitement des bateaux dans le port ou dans les eaux mauriciennes soient rapides, efficaces et compétitifs pour justifier qu’ils passent par chez nous plutôt que d’aller à Durban par exemple.
Aujourd’hui, pour le manufacturier dans le port franc, 50 % des marchandises doivent obligatoirement être vendues à l’étranger. Ce qui, à mon sens, est un facteur limitatif.

Pourquoi un pays comme la Chine devrait avoir recours au port franc mauricien pour réexporter ses produits vers les pays du continent ?
Pour la bonne et simple raison que nous avons aujourd’hui des accords de libre-échange (Free trade agreements) avec plusieurs pays de la région dont l’Afrique qui est le marché qui intéresse le plus la Chine. En ayant des filiales à Maurice, elle bénéficie de facto de ces accords. Cependant, on revient au point évoqué précédemment qui est la connectivité. Avoir ces accords sans les navires pour transporter les marchandises dans des délais acceptables et réguliers ne sert pas à grand-chose.
Les porte-conteneurs de plus en plus grands peuvent transporter les produits manufacturés en Chine, centre manufacturier du monde, pour être ensuite acheminés directement vers le continent.

Cela ne « defeat » pas « the puropose » de modernisation du port ?
Oui sur une base logistique c’est tout à fait faisable, mais comme expliqué précédemment, il faut que les pays exportateurs bénéficient de conditions spéciales qui feront que leurs produits seront moins taxés à leur entrée sur le territoire choisi.

Le transbordement est-il une activité viable ?
Le transbordement est indispensable dans toutes les stratégies visant à faire de Maurice une plateforme régionale. Il faut pouvoir attirer les lignes avec des gros bateaux afin qu’ils se servent de Maurice pour éclater leurs marchandises sur la région. Cela garantirait à Maurice de rester un port de premier choix avec des gros bateaux qui touchent sur une base régulière, cela permettrait ainsi aux acteurs locaux de bénéficier de transit time courts et de dessertes régulières à des taux de fret plus compétitifs par rapport à un feedering port. Il nous faut nous attacher à développer et moderniser rapidement notre port, tant en termes d’infrastructures et d’équipements, qu’en termes de formation pour les opérateurs afin qu’ils soient plus performants.

On reproche souvent aux petits opérateurs d’expédier leurs cargaisons de produits dans le port avec beaucoup de retard. Est-ce que c’est vrai ?
On pourrait parler du potentiel en matière de bunkering et d’alimentation des navires. Il me semble que les jeunes ne s’intéressent pas particulièrement aux secteurs portuaires.

Quels sont les métiers dans lesquels ils peuvent s’engager ?
Pour avoir commencé ma carrière il y a 14 ans en travaillant dans le port, je peux vous assurer qu’il y a plein de choses intéressantes à découvrir. Il y a des postes génériques comme dans toutes les entreprises mais il y a aussi à mon sens plein de nouveaux postes à créer avec l’utilisation des nouvelles technologies et il faut en parler aux jeunes. Le transit, le bunkering sont un des secteurs, le ship agency, mais il y a aussi le courtage maritime (affrètement de bateaux), la réparation de bateaux et les activités annexes, le ship handling, la planification portuaire, l’opération portuaire, plein de domaines où nous aurons besoin dans les années à venir de personnes formées et maîtrisant de nouvelles technologies. Il faut bien comprendre les challenges qui nous attendent car je pense que ce que nous connaissons aujourd’hui de la gestion de ces activités va beaucoup évoluer et il y a moyen de créer de l’emploi pour les jeunes à condition qu’ils soient au courant de ces opportunités et qu’ils puissent faire les études qu’il faut. Il faut donner bonne presse au port et à l’aéroport et encourager les jeunes à s’y intéresser.
Le privé et le public doivent pouvoir avoir des forums de discussions et d’échanges réguliers sur ces sujets car la compétitivité de notre pays pour les années à venir se joue maintenant. Nous sommes en compétition avec la région mais aussi avec le monde.

Quid des infrastructures routières ?
Les infrastructures routières restent un problème tant en termes de quantité que de qualité et c’est un problème qui ne va pas s’améliorer avec le temps, tous les clients veulent être livrés dans les heures de bureau avec les inconvénients que cela impose en termes d’embouteillage, de pollution… Il faut dès à présent commencer à changer le modèle. En Europe par exemple, beaucoup de clients sont livrés après les heures de bureau quand le trafic est plus fluide. Je pense que nous n’y échapperons pas.