Kee Chong Li Kwong Wing, député du MMM au parlement, est connu pour son franc parler. Dans l’interview qu’il a accordée au Mauricien cette semaine, il soutient que l’Inde aurait dû se réjouir que Maurice lui apporte tant d’argent, soit 40 % de son investissement direct étranger. Il estime que Maurice n’obtient pas plus d’avantages que beaucoup d’autres pays dans le traité de non-double taxation entre les deux pays. Le député mauve rappelle qu’un senior tax officer indien est basé à Maurice et a accès à tous les documents nécessaires. Il se demande si, en fin de compte, l’Inde n’a pas un agenda caché et estime que les perceptions évoquées par la presse doivent être résolues à travers le dialogue politique.
M. Li Kwong Wing dit également sa déception par rapport au ministre des Finances. Il considère qu’au lieu de parler contre les banques privées, le gouverneur de la banque centrale aurait dû appliquer sa vision sur les banques de l’État en premier lieu. Finalement, il estime qu’au lieu de parler d’alliance des partis, des leaders ou de personnalités, on aurait dû parler d’alliance de bonne volonté et d’intelligence pour que la transparence et la méritocratie règnent à tous les niveaux et dans toutes les sphères.
Peut-on dire qu’on a connu une année difficile sur le plan économique ?
Certainement. Nous sommes au bord de l’éclatement de la zone euro et même nous ne savons pas si l’euro ne va pas s’effondrer. On se demande si des pays périphériques comme la Grèce seront en mesure de résister à ces genres d’obligations que des pays comme la France et l’Allemagne exigent d’eux. Il y a un accord de principe en ce qui concerne la dette et le déficit budgétaire et l’harmonisation fiscale. Mais ce n’est pas fini. Je me demande s’ils pourront résister à cette pression.
Ce sont autant de mesures aléatoires afin d’empêcher un éclatement. Il n’y a rien de durable et structurellement soutenable qui permettra à l’euro de tenir le coup. Les risques sont là. Nous sommes sous la menace d’une grave récession et de la dégradation économique et sociale, qui est plus grave que le downgrading des institutions monétaires.
On prévoit des licenciements massifs, des retards dans les paiements des pensions. Tous les biens accumulés risquent de voler en éclats. Tout cela se répercutera sur Maurice et nous avons des raisons d’avoir peur parce que nous n’avons pas envisagé et planifié notre diversification demandée depuis belle lurette.
Voulez-vous dire que face à ces menaces les autorités ne réagissent pas comme il le faut ?
Il est déjà trop tard et ce que nous faisons est “too little and too late”. Nous sommes en face de chocs externes en termes de diminution de nos marchés d’exportation, de nos prix de manière à être compétitifs vis-à-vis d’autres pays. Nos coûts de production sont en hausse parce que l’inflation est encore très élevée. Face à cela, il y a une érosion des marges, pas seulement des marchés. Si la situation internationale continue à se dégrader, les entreprises ne pourront forcément pas tenir le coup. Ce qui est grave est que nous n’avons pas planifié d’avance. C’est-à-dire que nous n’avons pas identifié de nouveaux créneaux. Nous n’avons pas développé de nouveaux produits, de nouveaux services et de nouveaux marchés. Nous n’avons pas suffisamment diversifié nos gammes de produits et nos marchés avec prévoyance pendant tout ce temps et nous le paierons très cher. Nous avons toujours privilégié le court terme, les gains et les calculs politiques à court terme et les calculs d’intérêt personnel au plus haut niveau des décisions politiques, où chacun se soucie de sa survie personnelle.
Vous avez donc l’impression que la politique a jusqu’ici eu le dessus sur l’économie ?
Absolument. Depuis l’arrivée au pouvoir de ce gouvernement c’est la politique qui a primé parce que le gouvernement est né d’un mariage forcé basé sur les intérêts à court terme. Puisque chacun a voulu assouvir ses intérêts, forcement le mariage devait éclater. Ce n’était pas une union conclue dans un consensus, avec une harmonie, une vision commune. Par conséquent, chacun a voulu colmater et rapiécer jusqu’à l’éclatement…
Vous êtes très actif au parlement sur les questions économiques. Avez-vous une ligne directrice ?
Je suis membre d’un parti qui doit jouer son rôle d’opposition et de chien de garde vis-à-vis des pouvoirs en place, notamment vis-à-vis des abus, des passe-droits, de la corruption. Notre devoir est d’alerter l’opinion publique sur ces questions. Je crois que tous les membres de l’opposition ont très bien joué ce rôle. D’autre part une opposition est également un gouvernement alternatif. Elle est porteuse de la vision d’une autre société, d’un projet de société plus proche des 44 % de personnes qui n’ont pas accepté et épousé la vision du parti au pouvoir. Nous avons fait beaucoup de propositions dans beaucoup de domaines, avons demandé l’institution de Select Committees, nous avons même proposé que le gouvernement amende les règlements du parlement afin de permettre aux comités parlementaires d’avoir un droit de regard sur les affaires de l’État.
Avez-vous l’impression d’avoir été entendu ?
Malheureusement les autorités ont été plus intéressées à obtenir des “cheap points” et s’engager dans des règlements de comptes personnels. Ce sont des “petty considerations” qui ont primé tout le temps. Donc le système électoral mauricien ne permet pas une participation et un approfondissement de l’utilisation de toutes les intelligences du pays au bénéfice de celui-ci.
Après le passage de Pravind Jugnauth aux Finances, tout le monde s’attendait à ce que Xavier Duval, qui a eu toutes les facilités pour se faire la main dans tous les ministères clés du gouvernement, s’intègre avec aisance aux Finances. À ce qu’il donne un nouveau souffle à un gouvernement qui a été ébranlé par la rupture de sa coalition et le départ des ministres clés. Cela n’a pas été le cas et nous avons eu affaire à un poids léger. On n’a qu’à voir son attitude la semaine dernière vis-à-vis de la dette publique. Il ne sait pas si les engagements par rapport aux prêts contractés à l’étranger sont comptabilisés dans la dette publique. Il n’est pas intéressé à savoir le montant des prêts en devises susceptibles de mettre l’avenir du pays en péril. Il ne comprend pas l’enjeu du hedging. Il a peur du hedging à cause des problèmes à la STC. Il n’a pas montré qu’il est un professionnel expérimenté qui maîtrise ses dossiers.
Voulez-vous dire que les mesures fiscales introduites dans le budget 2012 ne permettront pas la relance de l’investissement ?
En vérité il a fait un grand travail d’externalisation. Il a hérité d’une économie dont le redressement nécessitait la prise de mesures drastiques et structurelles face à une crise qui s’aggrave et une menace de double dip. Cela a été confirmé lors de son passage au FMI. Malgré le soutien de son secrétaire financier qui s’est frotté pendant des années aux décideurs du FMI et du soutien du secteur privé, il n’a introduit que deux mesures. Il a défait tout ce que Pravind Jugnauth avait fait pour plaire au secteur immobilier à Maurice. Il a externalisé tous ces problèmes, que ce soit le village touristique de Belle-Mare, la Cargo Handling Corporation, les Casinos au secteur privé. De plus, il a donné plus de pouvoir au BOI pour améliorer le business facilitation. Il a donné un budget de Rs 900 M aux campagnes de promotion et aux road shows.
Quid des mesures pour relancer les petites entreprises ?
Il annonce un grand plan Marshall entrepris par aucun ministre dans le passé. Je ne sais pas qui de lui ou de Sithanen “ki kapav plus tap l’estomac qui so camarade”. Comparons son action avec celle de ses prédécesseurs. Il a appelé la MBA et conclu un accord sur le déblocage de Rs 3 milliards, soit un milliard par an, pour aider les petites entreprises à 8,5 %. Dans cet accord il donne des concessions : il accorde une garantie de 35 % dans l’Equity Fund pour ceux qui ne peuvent rembourser. Si les entrepreneurs ne remboursent pas, ce pourcentage sera effacé des dettes. De plus, les bad depts pourront être déduites de la taxe. Je souligne que ce n’est pas une nouvelle injection de prêts accordée aux petites entreprises. De plus, le renouvellement des overdrafts existants pourra également être inclus dans le montant d’un milliard de roupies. Est-ce qu’il aide la banque ou les petites entreprises ? Il est normal que les banques demanderont à leurs clients préférentiels de renouveler leur overdraft à 8,5 %. De plus, les bad loans figurant dans les livres de la banque seront transférés aux fonds gouvernementaux. Rama Sithanen avait fait beaucoup plus en concluant un MoU avec les banques leur demandant d’aider les petites entreprises et en même temps il a demandé à la BDM d’accorder des prêts entre 3 et 5 %. La BDM avait été forcée à mettre en place un Amnesty Scheme permettant d’effacer les dettes des petites entreprises. Malgré cela les petites entreprises n’ont pas pu bénéficier de ces mesures. C’est la raison pour laquelle je dis que le plan annoncé par XLD est une vaste escroquerie. Si ce n’était pas le cas il aurait dû commencer par lui-même en forçant la DBM et la MPCB, que le gouvernement va toujours “bail out”, à accorder des prêts. Il aurait obtenu l’accord du gouverneur de la Banque centrale qui veut à tout prix donner une leçon aux banques qui affichent des profits exagérés. Malheureusement il a failli totalement vis-à-vis des petites entreprises. Ajouté à cela, on ne peut compter sur Xavier Duval pour créer tous les mécanismes de support aux petites entreprises car c’est lui qui a dissout la chambre des métiers créée par Rama Sithanen.
En matière de politique monétaire, pensez-vous que la Banque de Maurice applique des mesures qui répondent aux besoins de l’économie ?
Lorsqu’on parle de politique monétaire, il faut savoir que la loi a été amendée en vue de l’institution d’un Monetary Policy Committee qui doit agir de façon indépendante en vue de la mise en œuvre de cette politique. Malheureusement, il se contente actuellement de pratiquer une politique de taux d’intérêt. Il ne tient pas compte de la politique vis-à-vis de l’inflation et de la croissance, du taux de change et de la politique monétaire. Étant donné que nouveau ministre des Finances est un économiste et un comptable, nous nous attendions à ce qu’il prenne en considération et introduise une meilleure coordination entre sa politique fiscale et la politique monétaire. Surtout que d’après la loi, le ministre des Finances est en mesure de donner certaines guidelines au MPC. Il lui revient d’expliquer au gouverneur de la Banque de Maurice comment il aurait souhaité que la politique fiscale converge vers la politique monétaire. La loi lui permet cela. Mais le ministre des Finances a institué un comité pour discuter avec la banque.
Or, lorsqu’on regarde les problèmes financiers internationaux, l’on voit que ce sont les gouverneurs de la banque centrale européenne, des gens comme Mervyn King ou Jean Claude Trichet qui sont à l’avant plan et qui discutent avec leurs gouvernements notamment David Cameron et Sarkozy. Mervyn King est tenu à écrire à son Premier ministre et son Lord Chancellor pour faire part de ses appréhensions. Le chef du gouvernement doit faire état de cette correspondance devant le parlement et expliquer la ligne qu’il compte suivre. We are far below this level.
Le gouverneur de la BoM Manou Bheenick a récemment fait une sortie contre certaines banques commerciales, qu’en pensez-vous ?
C’est du Bheenick tout craché. C’est son style à lui. Il a utilisé tout son pouvoir de persuasion. Il y a une règle au niveau de la banque centrale qui affirme que la banque peut utiliser la “moralsuasion”. Cela veut dire qu’il ne force pas la main de ses interlocuteurs mais fait comprendre son point de vue, par exemple sur les crédits au logement.
Manou Bheenick n’a pas recours non plus à la “moralsuasion” mais il invite les banquiers chez lui et n’hésite pas à leur faire des remarques en public. Si Bheenick voulait appliquer la politique gouvernementale, il aurait dû commencer par les banques de l’État. Il dispose de la State Bank et de la MPCB. Il aurait pu mettre en pratique ce qu’il souhaiterait faire. Il ne suffit pas de dire mais il faut prendre des mesures. Quelles sont les mesures qui ont été prises afin d’encourager la compétition ? Les CEOs des banques reçoivent des bonus faramineux avec des salaires mensuels allant jusqu’à Rs 3 millions. À l’instar des banques centrales internationales, Manou Bheenick aurait dû fixer le taux de bonus. Est-ce que le gouvernement donne le bon exemple lorsqu’il recrute des étrangers à la tête de ses banques avec des salaires faramineux.
Dans ce cas il fait le contraire d’Alan Greenspan, directeur de la banque fédérale américaine, qui refuse d’intervenir auprès des banques qui payent les bonus qu’elles veulent et spéculent sur les marchés immobiliers comme elles le souhaitent.
Le Joint Working Group Maurice/Inde se rencontre à Maurice cette semaine. En tant que professionnel du secteur financier qu’attendez-vous de cette réunion ?
D’un point de vue technique, Maurice n’obtient pas plus d’avantages que beaucoup d’autres pays dans le traité de non-double taxation avec l’Inde. Chypre et Dubaï offrent beaucoup plus d’avantages que nous. L’Inde a signé un traité de non-double taxation avec beaucoup de pays. Il n’a rien de plus spécial. Maurice a apporté plus de 40 % des investissements étrangers directs effectués en Inde
C’est très petit de la part des médias et du public non informé de cracher dans la soupe. Ils auraient dû se réjouir que Maurice leur apporte tant d’argent. De plus, il y a beaucoup d’emerging tax jurisdictions qui sont jalouses de la percée effectuée par Maurice vis-à-vis de l’Inde. Ce sont elles qui sont à l’origine des campagnes préjudiciables vis-à-vis de Maurice et qui sont répercutées en Inde parce qu’elles ont des ambassades, des réseaux en Inde qui attaquent insidieusement Maurice. Or que faisons-nous à Maurice ? Nous avons laissé notre chancellerie en Inde vacante pendant plus d’une année. Le bureau du BOI en Inde a été démantelé. Nous avons laissé le terrain libre en Inde pour que nos adversaires minent notre crédibilité. De plus, Maurice a souffert un peu de notre proximité avec l’Inde à cause des politiciens qui viennent à Maurice pour un oui pour un non, certains en vacances. C’est un pays où la population est très sensible à la lutte contre la corruption, qui est très répandue. Lorsque des ministres ont été mis en prison, un va-et-vient entre Maurice et l’Inde crée un doute. Pour l’Inde, Maurice est un bon bouc émissaire. Si l’on n’est pas en mesure de régler ses problèmes et mettre de l’ordre dans son secteur, l’on tient Maurice pour responsable. C’est pourquoi Maurice s’est retrouvée dans une situation délicate et que le traité de non-double taxation a été mis en exergue comme un instrument condamnable. Le traité n’est pas un problème technique, pas un problème économique et la solution aux problèmes évoqués dans la presse se trouve dans le dialogue politique. C’est seulement le gouvernement qui peut jouer le jeu. Au niveau des opérateurs nous avons tout fait pour collaborer et nous conformer aux normes les plus strictes.
Toutes sortes d’accords ont été signés avec le département responsable de la taxe en Inde, avec la Reserve Bank indienne, avec la bourse des valeurs indienne, avec le gouvernement concernant les échanges d’informations. Tout a été fait pour que nous respections les normes les plus élevées et établir toutes sortes de transparences. De plus la FSC a été autorisée à réclamer toutes les informations sur les “securities transactions”, sur l’identité de tous les bénéficiaires. Nous nous sommes mis à nu.
C’est pourquoi nous disons que c’est une affaire purement politique. L’Inde utilise ce traité comme un “bargaining chip”, ce qui nous permet de nous interroger sur son agenda caché sur le plan géopolitique. Je ne crois pas que les révélations du dossier Ambani soient étrangères à cette démarche.
Qu’est-ce qui doit être amélioré dans ce traité ?
On peut toujours renforcer le contrôle et les échanges d’informations. Je ne crois pas qu’on puisse faire mieux que de permettre à un senior income officer d’être posté en permanence à l’ambassade de l’Inde et à la MRA afin de prendre n’importe quel dossier et n’importe quand pour enquêter sur tout problème qui pourrait surgir. C’est comme si un officier de police était posté dans votre résidence. Je crois qu’à Maurice toutes les institutions réglementaires sont d’accord et ont intérêt à coopérer.
Avez-vous des appréhensions ?
Comme dans tout business nous nous attendons au pire. S’il y a quelque changement dans le traité avec l’Inde ce ne sera pas la fin du secteur financier. Il nous faut planifier en avance pour savoir quelles sont les alternatives.
Vos vœux pour cette fin d’année ?
Mes vœux en cette fin d’année sont qu’au lieu de parler à longueur de journée d’alliance de partis politiques, de leaders politiques ou personnalités politiques, nous parlions de bonnes volontés, de réunir toutes les intelligences pour que la transparence et la méritocratie règnent à tous les niveaux et dans toutes les sphères. Le peuple demande que toutes les forces du progrès mettent la tête ensemble pour engager une profonde réforme de la structure de la société et de l’économie à travers la réforme électorale, à travers le système d’éducation, à travers le système de propriété foncière, à travers le système de coopération et d’autres sujet d’importance nationale tout en permettant à chaque partie prenante de garder sa propre identité.
Reza Uteem déplore l’inaction de la BOI
Reza Uteem, avocat spécialisé dans le secteur financier et député du MMM, a souligné, dans une déclaration au Mauricien, la nécessité de mener une campagne systématique pour démontrer que Maurice est une juridiction propre.
« Il existe un puissant lobby anti Maurice en Inde alors que Singapour fait un effort spécial pour grignoter dans notre marché dans la Grande Péninsule. C’est pourquoi nous déplorons qu’au lieu de contre-attaquer, de vanter la juridiction de Maurice et montrer que nous sommes une juridiction propre et qu’il n’y a pas de blanchiment d’argent chez nous, les autorités ont adopté une approche tiède. Il nous faut faire des « road shows ». Or, nous constatons que le BOI n’a rien entrepris en ce sens. De plus, une taxe de 10 % qui avait été imposée sur l’industrie, a été enlevée par le ministre des Finances après protestation de la part des opérateurs. Ce qui démontre qu’il y a un manque de coordination entre le BOI et le ministère des Finances. Il déplore également la campagne en vue de créer une perception que Singapour est un centre financier alors que Maurice est une paradis fiscal.