Celui que nous surnommons Kevin est dépendant à l’héroïne. Âgé de 29 ans, il a touché le fond et se sent coupable. Après être passé par le déni de son problème, il envisage aujourd’hui sa vie autrement. Mais la remontée est dure. Le jeune homme est conscient d’avoir raté une partie de sa vie. Kevin nous reçoit dans sa maison pour nous raconter son histoire.

Avez-vous consommé de l’héroïne ce matin ?

J’ai consommé de l’héroïne ce matin, comme tous les matins. Cela fait cinq ans que j’en prends. J’essaie de ne pas laisser la drogue me contrôler. Mais mon corps en a besoin. Elle fait hélas partie de mon quotidien : je la consomme comme un diabétique qui est obligé de prendre ses médicaments chaque matin. Je suis devenu comme un zombie. Si j’ai pris dix doses d’héroïne la veille, je dois prendre la même dose le lendemain. Ce matin, en me droguant, je n’ai pas été satisfait avec la poudre. Je suis parti en acheter un peu plus loin. Si mo pa ti gagn seki mo pe bizin mo pa ti pou rant kot mwa.

D’où vient votre dépendance ?

Ils sont nombreux dans mon entourage à être sous l’emprise de drogues dures. Quelques-uns de mes amis se droguaient et certains se droguent toujours. Il m’arrive parfois de me shooter avec eux. Certains ont tendance à entraîner les autres dans leur chute quand ils savent qu’ils n’ont plus rien à perdre. J’ai connu ce genre d’amis qui me disaient : fim enn brown pour augmenter les performances sexuelles, et dieu sait à quel point j’aime les femmes. Aujourd’hui, je ne fais porter le chapeau à personne.

Est-ce que vos proches ou vos amis se droguaient autour de vous quand vous étiez enfant ?

Dans ma famille, mon oncle se droguait. Il consommait de l’héroïne. Je ne dis pas que c’est à cause de lui que je suis toxicomane, mais quand j’étais enfant, je l’ai vu plusieurs fois se droguer. Il était toxicomane avant ma naissance. Mes parents n’étaient pas d’accord qu’il le fasse devant mes frères et moi. S’il ne se droguait pas à la maison, il le faisait à l’extérieur. Comme tous les enfants, nous jouions partout et c’était impossible de ne pas tomber sur lui. Je suis tombé dans la toxicomanie; mes frères mènent une vie normale.

Quelles sensations éprouvez-vous en vous shootant ?

Au début, la montée était intense; tout était beau, magique et incroyable. J’avais des picotements agréables dans tout le corps. Je ressentais comme une détente du corps. Je me sentais posé et puissant. À l’époque, je chantais. En me shootant, cela me permettait d’avoir plus confiance en moi et de développer certains points sensibles en moi.
Tout a changé. La drogue est devenue un mal-être psychique, une souffrance et un besoin. Si pena li dan lekor, problem. J’entends des bruits dans ma tête si je ne consomme pas. Je ne peux plus mener une vie normale. Avant, je passais inaperçu. Personne ne se doutait que je me droguais. J’avais de l’argent, je travaillais et je ne faisais pas mauvaise impression.

Combien de fois vous shootez-vous par jour ?

Pena ler pena minit. Tan ki mo gagn kas mo res droge. Je l’achète à quelques pas de chez moi et parfois dans les autres quartiers. La vie serait mieux s’il n’y avait pas de dealers. C’est en partie de leur faute si nous sommes prisonniers de la drogue.
Beaucoup de personnes sont mortes à cause de la drogue ou se sont retrouvées sans rien du jour au lendemain.

 

Comment subvenez-vous aux besoins de votre famille ?

À 18 ans, j’exerçais comme technicien. Un an plus tard, j’ai quitté ce poste pour vendre du gandia afin de me faire plus d’argent facilement. Jeune, je ne pensais qu’à des bêtises. J’ai également fait du jardinage pour pouvoir me procurer de la drogue. Je ne peux pas subvenir aux besoins de ma famille. Ma mère et ma concubine s’occupent de mes enfants. À bientôt 30 ans, j’aurais aimé avoir un emploi comme tout le monde, travailler le jour et rentrer la nuit. Avoir une paie tous les mois et avoir une vie stable. Avec le recul, je regrette tout ce que j’ai pu faire durant toutes ces années.

Vous avez été à l’école jusqu’à quel âge ?

J’ai connu une scolarité compliquée. J’ai échoué à deux reprises. Comme je ne réussissais pas à avoir mon certificat de cycle primaire, ma mère m’a fait admettre dans une école payante pour avoir de meilleurs résultats. Mais j’ai à nouveau échoué. Elle m’a fait entrer dans une école catholique jusqu’à mes 16 ans. Même si l’école était réputée pour sa discipline, j’ai succombé à la tentation de la drogue. Ma mère m’en a empêché, j’ai persisté. Mon père ne pouvait pas faire grand-chose car il était souffrant.

Pensez-vous avoir raté votre vie ?

Je suis passé à côté de beaucoup de choses. J’estime avoir été absent pendant cinq ans. Je n’étais pas là pour mes enfants et ma famille. Mes deux filles ont entre six et quatre ans. Quand je suis devenu toxicomane, elles étaient encore bébés. Je regrette énormément de n’avoir rien fait et de ne pas avoir passé plus de temps avec elles. J’ai échoué dans mon rôle de père. Je passe plus de temps à dénicher de la drogue qu’avec mes filles. Dès mon réveil à 7h, je ne m’occupe pas d’elles mais je m’en vais acheter de l’héroïne. Aussi longtemps que je serai sous l’emprise de la drogue, je n’arriverai à rien dans la vie.

Pourquoi souhaitez-vous décrocher maintenant ?

J’essaie tant bien que mal de combattre mes démons. Tout est dans la tête. Cette année, j’ai décidé de me battre pour sortir de la toxicomanie. Je veux que mes filles aient un avenir. C’est mon but. J’ai perdu cinq ans de ma vie. Mes frères et ma mère sont à mes côtés et veulent que je sorte de cet enfer. À cause de la drogue, j’ai été arrêté deux fois pour délit de violence. Je me suis souvent très mal comporté avec les membres de ma famille et j’ai menacé des amis. J’étais devenu agressif. Je réalise enfin que j’ai ruiné ma vie.

Vos filles sont-elles au courant de votre toxicomanie ?

Il nous arrive souvent de nous disputer, ma concubine et moi, devant mon aînée. À 6 ans, elle arrive à capter certains mots, même si elle ne comprend pas tout. Li apel sa fer pikir. Certains l’ont expliqué mon quotidien. Je lui ai dit que je faisais des injections à la maison pour guérir, car je suis malade. Mes filles se doutent bien de quelque chose, mais je ne me drogue pas devant elles. Je ne répéterai pas ce que mon oncle a fait devant moi.
Un jour, mon aînée m’a dit : “aret droge, Pa !”. Parfois, quand mes deux filles me demandent de leur acheter quelque chose et que je ne peux le leur offrir, elles me disent : “parski to droge”.

Pour finir, que souhaitez-vous dire aux jeunes pour qu’ils ne sombrent pas dans la drogue ?

S’il y avait un moyen de retourner en arrière, je le ferais pour effacer mes erreurs. Je ne souhaite à personne mon malheur. Je ne conseille à personne de toucher à la drogue. Dealer de la drogue, douce ou dure, n’est pas un métier pour avoir un bel avenir si vous avez envie de construire quelque chose ou fonder une famille. Fode pa krwar ki bann gran labous, bann gangster ek larzan fasil ki serye. Tousala zis pou enn tan…

Un pas pour sortir de la toxicomanie

Conscient des conséquences sur sa vie familiale et de sa dépendance à l’héroïne, Kevin suit des traitements au centre Idrice Goomany à Plaine Verte. Un centre qui offre un soutien médical et psychologique aux usagers de drogues. Il a également du soutien de sa mère. “Elle m’y a emmené la première fois.” Kevin suit actuellement des traitements à la codéine de phosphate pour soigner sa dépendance à l’héroïne.

De la marijuana à l’héroïne

À 12 ans, il fumait du gandia. À 19 ans, il a commencé à prendre des psychotropes. “Je prenais des sirops et des comprimés.” Cinq ans après, il est devenu accro à l’héroïne. “J’ai fumé de l’héroïne pendant six mois. Petit à petit, j’ai commencé par me shooter pour avoir plus directement l’effet euphorisant. J’avais 25 ans lors de mon premier shoot.”