KEZIAH JONES : “Me présenter en tant que moi-même était très important pour moi”

Keziah Jones, une des têtes d’affiche du festival Sakifo à La Réunion cette année, a régalé son public avec son blufunk, un style qu’il a créé en se produisant dans la rue lorsqu’il était plus jeune. Cette légende vivante d’origine nigériane nous livre quelques secrets sur ce fameux blufunk, tout en partageant sa philosophie de la musique.
Keziah Jones, c’est la classe. Chapeau classique incliné, lunettes de soleil, jeans slim et pull aux couleurs chaudes. Sa présence intimide mais sa chaleur vocale détend rapidement l’atmosphère. Ouvert à la conversation, il se livre volontiers aux questions, répondant avec une précision rigoureuse, prenant le temps de bien réfléchir avant de répondre. “Being a live musician is what it’s all about”, dit-il d’emblée. “Tu as une réaction naturelle du public quand t’es en live; c’est ce que j’aime. C’est pour cela que je suis à ce festival.”
Très attendu et acclamé lors de sa prestation au Sakifo, avec un groove qui tue, le chanteur est connu pour sa musique très dansante, mélangeant plusieurs styles. Il a d’ailleurs donné un nom spécifique à sa musique, le blufunk. “Le blufunk, c’est se réapproprier l’héritage africain. Les esclaves qui furent embarqués pour l’Amérique ont créé des musiques : le blues, le jazz, le gospel. Je les considère comme spécifiquement yoruba, de l’Afrique de l’Ouest. C’est de là que je viens. Dans ces musiques, j’entends la culture yoruba. Je peux l’entendre dans les percussions et dans les voix. Je me la réapproprie. C’est ce que je dois faire pour présenter la culture africaine dans la forme dans laquelle tout un chacun peut comprendre.”

Jouer dans la rue, à Londres et à Paris.
La percée de Keziah Jones dans l’univers musical s’est faite en dehors des sentiers battus. Il a été repéré en jouant dans la rue et dans le métro, à Londres et à Paris. “C’est probablement une façon peu orthodoxe de devenir un musicien professionnel, mais pour moi, c’était la façon la plus sensée. Je m’exprimais pleinement; quelqu’un a vu cette expression et a voulu exactement cela. Je n’ai pas eu le même problème que beaucoup de musiciens quand ils signent avec des producteurs et qu’ils doivent passer par le processus d’échange de musique, de devoir être vendus d’une certaine façon. J’ai sauté toutes ces étapes. Me présenter en tant que moi-même était très important pour moi.”
Ceux qui ont eu l’occasion de le voir sur scène ont sans doute remarqué son style particulier à la guitare. Un toucher ressemblant à celui d’un bassiste. “Quand j’ai quitté l’école, j’ai commencé à jouer dans la rue, à Londres et à Paris. Je devais surmonter le bruit du trafic routier mais aussi le son des autres musiciens qui avaient, eux, des amplis. Je devais également créer un genre de spectacle pour que les gens s’arrêtent et m’écoutent, au lieu d’aller écouter quelqu’un d’autre. Je faisais tout avec ma guitare : la basse, les percussions, la ligne mélodique, et je chantais aussi. Je n’y ai pas pensé, j’ai seulement réagi à ce qui se passait autour de moi quand je jouais dans la rue.”

Héritage africain.
Très attaché à ses origines, le natif de Lagos s’est fixé comme règle de partager sa culture africaine. “Indépendamment de l’époque où vous vivez, de votre nom ou de la partie du globe où vous êtes né, du moment que vous avez un héritage africain, vous vous devez d’exprimer cette culture africaine. C’est ton boulot de trouver ce qui est africain en toi si tu es né en Australie, en Suède, en Jamaïque, à Haïti ou au Brésil.”
Il confie que son message à travers la musique est “d’utiliser tous les outils que tu peux et les montrer au monde”. “Un enfant quelque part dans le monde peut se demander qui il est, d’où il vient, pourquoi il est comme cela et pourquoi les gens le regardent de cette façon. Il peut avoir un outil à utiliser pour trouver son chemin vers quelque chose de fondamental. Tu peux le faire avec une chanson, un mot, par une guitare. Tu peux le faire à travers la musique parce qu’elle contient des informations dans une forme compacte. Ce serait le message le plus profond. Pour ce qui est du message plus léger, il serait le suivant : nous sommes nés libres, nous devrions être autorisés à voyager librement. C’est comme ça que je vis et j’aimerais que tout le monde en fasse autant. C’est comme cela que le monde deviendra meilleur, que tout le monde sera libre et qu’on aura de la meilleure musique, des meilleures relations, de la meilleure nourriture…”  


Bio
Né à Lagos au Nigeria et fils d’une grande famille de Lagos, Keziah Jones est d’abord pris en charge par son oncle travaillant dans la région de Constantine en Algérie. Ensuite, ce sera le départ pour l’Angleterre, où il commence à jouer du piano à l’âge de treize ans, avant d’adopter la guitare, trois ans plus tard. C’est dans le métro parisien qu’il se fait remarquer par un directeur artistique de Delabel France, en 1991. Largement influencé par la personnalité politique et morale du musicien nigérian Fela Kuti (dont il recueille la dernière interview, en 1996, à Kalakuta), par le jeu de Jimi Hendrix et de Prince, il signe en 1992 le disque-manifeste Blufunk Is A Fact!, un mélange de funk et de blues acoustique, porté par le succès planétaire du single Rhythm is love. Le relatif échec commercial d’African Space Craft (1995), dans lequel il évoque les problèmes de l’artiste africain contemporain, et de Liquid Sunshine (1999) l’éloignent des feux de la rampe, jusqu’en 2003. Année durant laquelle la publication de Black Orpheus lui permet de retrouver la faveur des médias.
Il prépare en 2007 un nouvel album, Nigerian Wood, sorti le 1er septembre 2008 et inauguré par une série de concerts “surprises” dans les stations du métro parisien. Il s’y produit à quatre reprises dans le cadre de l’opération Destination musique, organisée par la RATP.
En 2008, il enregistre la chanson One du groupe rock U2, disponible sur l’album In The Name Of Love: Africa Celebrates U2.