KRISHNA LUCHOOMUN : “C’est à travers l’art que l’on peut voir en profondeur ce qui se passe dans un pays”

Krishna Luchoomun, artiste et Senior Lecturer in Fine Arts à l’école des beaux-arts du MGI, répond à nos questions à propos de l’activité artistique à Maurice. Il estime que l’artiste est une sorte de thermomètre qui prend la température d’une société. Apprendre à gérer et à donner la liberté est primordial car l’artiste véritable a une mission à accomplir.

Commençons par le commencement pour ceux qui ne vous connaîtraient pas. Comment êtes-vous devenu artiste ?
Il faudrait me disséquer pour le savoir (rires). Quand j’analyse mon passé, je me rends compte que mon père avait la fibre artistique. Il était la seule personne à donner un avis sur les couleurs pour repeindre les murs. Je l’aidais à découper des photos de famille pour ensuite réaliser des collages. Mais le déclic est venu au collège grâce à une prof, Mlle Lisette Lin Fat, qui a révolutionné l’enseignement de l’art avec de nouvelles techniques. C’est grâce à elle que je suis artiste aujourd’hui. Après, ce fut le grand voyage en URSS…

Nombre de plasticiens aujourd’hui semblent à côté de la plaque avec des créations qui, au-delà de l’esthétisme, n’interpellent pas grand monde. Quel est votre avis sur la question ?
L’art contemporain aujourd’hui ne repose pas sur l’esthétisme; le plus important dans une œuvre d’art de nos jours, c’est le concept. Il faut savoir ce que l’artiste veut dire à travers son œuvre, qu’importe la technique ou le moyen utilisé par celui-ci pour véhiculer ses pensées. Ce qui importe est ce que l’œuvre suscite en termes de questionnements et de réflexions. C’est cela qui constitue la force d’une œuvre contemporaine. Des connaissances de base, par rapport à ce qui se passe autour de soi, sont aujourd’hui nécessaires afin de lire correctement une création : un brin d’histoire et une ouverture sur la société et sur le monde. Autant de choses qui ressortent dans le travail de l’artiste.

Où situez-vous l’art plastique dans l’île Maurice du 21e siècle ?
Les artistes mauriciens n’ont pas le soutien voulu : pas de musée ni de galerie d’art national où l’on pourrait voir les réalisations d’artistes mauriciens du passé. L’art dépend beaucoup de ce qui a été fait dans le passé, car cela inspire les jeunes artistes pour pouvoir avancer. Je pense que l’art nourrit l’art; on ne crée pas du néant.
L’art à Maurice est divers et varié. Les artistes créent dans plusieurs directions : art contemporain, impressionnisme et peinture pour touristes… Je n’ai rien contre, car le marché est assez grand. Cela dit, une création à visée touristique ne pourrait en aucun cas figurer dans une exposition mondiale. Ailleurs, les galeries sont spécialisées : certaines exposent que de la peinture contemporaine; d’autres se concentrent sur la vidéo ou des installations. On englobe tout sous la même enseigne à Maurice car nous n’avons pas de galerie qui soit utilisée comme une plate-forme. Nous n’avons pas non plus de galeriste qui aide l’artiste à exposer à l’extérieur; pour un travail de fond afin de soutenir l’artiste et assurer la promotion de ses travaux. Nous n’avons pas non plus de critique d’art assurant le suivi de l’artiste. C’est pour cela que l’artiste expose en désordre.

Quel devrait être le rôle de l’artiste au sein de notre société ?
L’artiste est quelque part un travailleur social. Il a le besoin de créer pour dire quelque chose à travers des formes et des couleurs, des mots ou du son, pour ce qui est des musiciens. Qu’importe la forme, il exprime un ressenti aux autres. Le rôle de l’artiste est d’amener les gens à réfléchir, sans pour autant se transformer en donneur de leçon ni pour faire la morale. Mais davantage pour susciter une réflexion et amener le public à trouver ses propres réponses.

Le public ne devrait-il pas aussi être “formé” ?
Une éducation de base est primordiale afin de pouvoir lire une création. Cela dépasse la connexion émotionnelle avec un tableau que l’on trouve joli. D’où l’importance de l’histoire de l’art et le fait d’être sensible à ce qui se passe au niveau social, politique, environnemental, ici et ailleurs. Sans cela, aucune connexion entre l’œuvre et le public ne s’établit. C’est pour cela que les enfants doivent être exposés à l’art dès leur plus jeune âge, tant dans la pratique qu’au niveau visuel.

Que dire de l’art tel qu’il est pratiqué par vos contemporains ?
L’on peut être jeune et pratiquer l’art comme cela se faisait au 19e siècle. On peut au contraire avoir un âge certain et faire de l’art contemporain. Je peux illustrer mon propos en citant l’exemple de Roger Charoux, qui est un paysagiste qui évolue vers un art beaucoup plus intéressant. Une sorte d’abstraction, alors que d’autres continuent à répéter les mêmes choses. L’art ne saurait demeurer statique. Certains sont dictés par le marché et produisent des tableaux comme des petits gato pima pour vendre. Mais l’art authentique est quelque chose qui évolue avec le temps. Qui évolue avec l’artiste et avec ce qui se passe dans le monde autour de nous.

Cela ne se résume pas aux petits bateaux ni aux cocotiers… Et l’académisme du Salon de Mai, dans tout cela ?
L’école des beaux-arts du MGI est aujourd’hui comme un atelier ouvert où les jeunes se rencontrent et apprennent des techniques à être utilisées comme des moyens de création après avoir terminé leur apprentissage. Il faut voir dans le Salon de Mai une sorte de jardin qui commence à fleurir. La plupart des élèves empruntent la voie de l’expérimentation, mais une fois qu’ils ont quitté l’école, la plupart deviennent profs ou se tournent vers la publicité, oubliant qu’ils ont été formés pour devenir des artistes. Même si on sait qu’étudier les beaux-arts ne constitue pas une assurance de devenir artiste. Le véritable travail commence après l’école. C’est après l’école que commence la démarche pour devenir artiste et commencer à créer.

Est-ce une lourde tâche que de former les éventuels artistes de demain ?
Dans le contexte culturel actuel, c’est assez lourd comme tâche. Nous avons des jeunes intéressés par l’art et qui souhaitent devenir artistes. Mais beaucoup peinent à entreprendre le passage du secondaire au tertiaire. Ils sont toujours sous la responsabilité des parents et s’accommodent sous une sorte de dôme qui les isole du monde. Je pense que pour devenir artiste, on a besoin de se sentir indépendant. Apprendre à se tenir debout sur ses propres jambes et faire l’apprentissage de la vie. L’apprentissage artistique est aussi un apprentissage de la liberté; apprendre à gérer et à donner la liberté.
Beaucoup de jeunes organisent une expo et finissent par ranger les pinceaux. Ils arrêtent de peindre et de créer parce qu’ils n’ont rien vendu. Et, peu à peu, ils oublient leur formation dans le train-train quotidien. C’est aussi cela qui empêche le bourgeonnement de l’art à Maurice.

Est-ce le devoir de l’artiste d’exprimer à travers ses œuvres ce que les autres ne peuvent pas dire ?
L’artiste est une sorte de thermomètre qui prend la température d’une société. C’est à travers l’art que l’on peut voir en profondeur ce qui se passe dans un pays. Beaucoup de gens ont plein de choses à dire, mais tous ne disposent pas d’un art pour exprimer leurs pensées. La sensibilité est très importante. Si l’on n’est pas ému par quelque chose, pas touché par une fleur et le parfum qu’elle exhale ou par un fruit écrasé au sol… on ne peut pas être artiste. La sensibilité est très importante.

Comment expliquer qu’aucune création mauricienne ne se soit signalée durablement à travers le temps ?
C’est vrai. Depuis l’indépendance, qu’avons-nous connu en termes d’art et de culture ? Nous avons un ministère qui a tout divisé et qui se concentre davantage sur l’aspect cultuel et non culturel. Les artistes dans tous les domaines sont négligés. Il n’y a toujours pas un plan réfléchi dans le temps. Nous n’avons à ce jour pas un statut d’artiste et les artistes gagnent leur vie comme ils le peuvent. C’est peut-être cela qui freine le bourgeonnement de quelque chose de plus solide pour notre île. Nous n’avons pas non plus les moyens de nous frotter avec ce qui se passe ailleurs. Voyager, voir, rencontrer, faire des choses en commun…

Si vous étiez ministre de la Culture ?
J’abolirais en priorité les centres culturels, établis selon les communautés. Avoir un centre qui regroupe toutes les communautés du pays : un centre culturel mauricien. Construire une nation, c’est faire les gens se rencontrer dans un croisement de cultures. Sinon, on n’arrivera jamais à construire cette nation mauricienne, à bientôt cinquante ans d’indépendance. Il y a une tolérance des autres, mais pas d’amour…