KUGAN PARAPEN : « Maurice risque l’endettement jusqu’à en perdre sa souveraineté »

Kugan Parapen, de Rezistans ek Alternativ, analyse le budget 2017-18. Il tire la sonnette d’alarme sur les gros enjeux autour des prêts accordés par l’Inde et qui financent en grande partie ce budget. Il se demande s’il n’y a pas « connivence » entre l’État mauricien et la grande péninsule, et ce « derrière le dos de la population ». Car l’incapacité à rembourser ses dettes peut résulter en la perte de sa souveraineté, dit-il. Pour lui, l’Inde veut reproduire avec Maurice ce qui s’est déjà passé ailleurs avec les grandes puissances. De même, la dérégularisation peut mener à l’affaiblissement de nos institutions et le risque de nouveaux scandales financiers.

Rezistans ek Alternativ a qualifié le présent budget de « dangereux pour la souveraineté ». Pourquoi ?
Pravind Jugnauth est un fils à papa qui a toujours obtenu ce qu’il voulait et quand il le voulait de son père, y compris le poste de Premier ministre. Il a tout obtenu dans la facilité. C’est cette même philosophie qu’il a implémenté sur l’État mauricien. Ce présent budget est financé en grande partie par l’Inde. Cela vient officialiser le fait que nous vivons au-dessus de nos moyens. Ce qui est applicable pour un individu est aussi applicable pour un État. Si quelqu’un vit au-dessus de ses moyens pendant plusieurs années consécutives, il y a un jour où il doit payer. Nous sommes encore au début de ce processus. Un jour, nous saurons quel est le prix à payer pour ce cadeau indien.
Il paraît qu’il y a un plan bien ficelé dans lequel on a l’impression qu’il y a connivence entre l’État mauricien et l’Inde. Il est clair que l’Inde veut faire de Maurice un satellite. On a vu déjà ce modèle pour les États-Unis avec Hawaï, la Chine avec Macao et l’Angleterre avec les Îles Caïmans. L’Inde se positionne pour que Maurice tombe un jour sous sa tutelle. Mais comme il sait que démocratiquement le peuple mauricien ne sera pas d’accord, il est en train de privilégier la tactique que d’autres ont déjà utilisée avant lui : l’endettement. C’est-à-dire de nous mettre à genoux et, lorsqu’il sentira que le moment est approprié, il  passera à l’attaque. L’Inde n’a rien à perdre en nous accordant Rs 100 milliards. Comparé avec une présence dans l’océan Indien et le contrôle d’une bonne partie de ce territoire océanique, ce n’est pas cher payé. C’est à travers ce budget, où il a accueilli à bras ouverts le financement indien, que Pravind Jugnauth sera l’architecte de la perte de souveraineté d’une république mauricienne libre et indépendante.

Beaucoup attendaient un budget de relance économique. Est-ce qu’il y a quand même quelque chose en ce sens ?
Pravind Jugnauth a présenté son budget de façon à nous faire oublier ces deux dernières années catastrophiques écoulées. Il vient cette fois avec un “three year rolling plan”. Mais quand on analyse le budget en détail, on voit que c’est une continuité de celui de l’année dernière. Pour nous, c’est une continuité dans la mauvaise direction. Outre l’aspect financement, ce budget fait la part belle à la dérégularisation et au libéralisme économique. Un exemple simple : la baisse de la taxe par 3% sur les entreprises exportatrices. Ce n’est pas une création de Pravind Jugnauth, mais du vulgaire copier-coller d’une mesure que Donald Trump avait évoquée lors de sa campagne électorale mais qui, probablement, ne passera pas à travers la Chambre des représentants ou le Sénat américain car les membres de ces institutions ont des appréhensions sur la manière dont cette mesure pourrait affecter les revenus étatiques américains. Mais ici, sans aucun débat, avec un lobby du supposément “think tank” du secteur privé, voilà que la mesure a été adoptée à travers le budget. Cela vient remettre l’emphase sur le manque de séparation des pouvoirs à Maurice. Aux Etats-Unis, si le président a une idée, elle doit recevoir l’aval des deux chambres. À Maurice, le Premier ministre fait passer ses idées au parlement comme “kouto dan diber”.
La façon dont le budget mauricien est présenté relève d’un amalgame de propositions découlant des consultations prébudgétaires. Au final, quand on voit les budgets présentés par divers ministres des Finances, ce n’est qu’une liste de demandes. Il n’y a pas de vision globale selon laquelle on veut diriger l’économie. Il y a forcément des incohérences inévitables quand on présente un budget de cette façon.
Pour revenir à la question de la relance, je dirai qu’il n’y a rien dans ce sens. La croissance sort de 3,8% pour aller à 4,1%, ce qui est bien loin de ce qu’on avait promis pendant la campagne électorale, et encore plus loin du miracle économique. Mais même la croissance prévue ne profitera pas à tout le monde. C’est une croissance qui émanera principalement du secteur foncier et de la construction. Cela ne suffit pas pour créer un “feel good factor” au sein de la population.

Vous avez dénoncé la spirale de la dérégularisation. Comment peut-elle impacter notre économie ?
Les lois sont faites pour être respectées. Les cadres légaux sont des garde-fous contre des potentiels abus de personnes qui veulent intégrer le système mauricien. Quand on affaiblit le système à travers la dérégularisation, on augmente la probabilité que les agents malveillants intègrent le système mauricien. C’est comme si on désactivait son antivirus sur son ordinateur. On sait ce qui nous attend. C’est ce genre de dérégularisation qui ont amené des gens comme Sobrinho aux portes du secteur financier mauricien, qui ont fait que la BAI a adopté des pratiques totalement irresponsables ou qui ont fait que Betamax se soit offert un contrat en béton.
La dérégularisation est synonyme de notre dépendance et de notre vulnérabilité économique. La façon dont l’économie mauricienne a été orientée ces dernières années, en axant la croissance principalement sur le flux de capitaux étrangers. Ce qui fait qu’aujourd’hui on est complètement dépendant de ce modèle. D'une certaine façon, avec le cap qu’a pris ce gouvernement, la seule façon de maintenir la croissance c’est en affaiblissant progressivement et continuellement toutes les institutions publiques. Son impact sur le long terme ne pourra qu’être catastrophique.

Nous risquons donc d'autres scandales financiers et des critiques à l'international...
Le gouvernement a avoué qu’il se sert de subterfuges pour cacher des choses. Par exemple, au niveau de la dette, le ministre des Finances dit qu’on a contracté des dizaines de milliards de roupies de dettes additionnelles auprès de l’Inde et, en même temps, il vient dire que la dette publique, par rapport au PIB, va diminuer. C’est un cas flagrant de “window dressing”. Quel exemple donne-t-il à la population mauricienne ? En d’autres mots, il légitimise la triche. Dans cette même perspective, il y a beaucoup de failles dans la société mauricienne qui sont masquées par des “loopholes”.

Revenons à l’affaire Betamax. Si l’État doit vraiment rembourser ces Rs 5 milliards, quel pourrait en être l’impact sur les finances publiques ?
Rendre de l’argent équivaut forcément à augmenter la dette. L’autre solution serait de faire comme l’Islande en mettant tous les politiciens corrompus en prison et en ne remboursant pas ces deals foireux dans lesquels ils nous ont embarqués. Il paraît clair maintenant que la nouvelle phase d’enrichissement de la bourgeoisie d’État, c’est à travers les poursuites contre l’État. Hormis Betamax, il y a Rawat, Navin Ramgoolam, Soornack… tous réclament de l’argent à l’État. Alors qu’au contraire, c’est l’État qui aurait dû leur réclamer des dommages. Si l’île Maurice de 2017 est à genoux, c’est en grande partie de leurs fautes. Or, nous nous trouvons dans une situation complètement loufoque où c’est nous qui devons à nos bourreaux.
D’un point de vue plus philosophique, notre Constitution doit être renforcée. D’où l’idée d’une nouvelle Constitution. Il n’est pas possible que nos politiciens prennent toutes sortes de décisions irresponsables et potentiellement criminelles et qu’ils ne soient pas impliqués. Le jour où un politicien se retrouve derrière les barreaux, on pourra alors dire que la société mauricienne est passée à un autre niveau.

Y a-t-il la possibilité d’introduire de nouvelles taxes à l’avenir pour rembourser ces dettes ?
Qui dit dette dit forcément remboursement, sur papier. L’autre possibilité est de s’endetter jusqu’à en perdre sa souveraineté. D’un point de vue purement fiscal, l’île Maurice aujourd’hui a un système des plus libéraux. Or, plus un système est libéral, plus sa population souffre. Par exemple, près de 75% des recettes fiscales proviennent de taxes indirectes. En sachant que les taxes indirectes sont des taxes régressives, c’est-à-dire que le fardeau de la taxe est plus élevé pour ceux qui se trouvent au bas de l’échelle.
L’élite économique mauricienne a une obsession en tête : le démantèlement total de l’État providence. Ils ne voient pas pourquoi ils doivent contribuer dans les services publics gratuits alors qu’ils ne s’en servent pas. Ils ont leurs écoles privées, leurs “gated communities”, leurs voitures avec chauffeur, leurs cliniques privées… À travers la relation malsaine qui existe entre l’élite économique et la politique via le financement opaque, l’élite a presque abouti dans son plan machiavélique pour exterminer l’État providence.
Ce qui se passe à Maurice s’est déjà passé dans d’autres îles tropicales. Par exemple aux Îles Caïmans, où la taxe sur le profit et sur le salaire sont à 0%, tous les revenus fiscaux proviennent de la TVA. Un système comme cela ne pose pas de problème aux milliardaires, mais les personnes avec des salaires fixes sont vulnérables. Le prix d’un paquet de “fish fingers”, là-bas, coûte Rs 450 alors qu'il s'agit d'îles, et qu'elles sont donc entourées de la mer.
Ce modèle de milliardaire est importé petit à petit à Maurice. C’est un processus qu’on appelle la “gentrification”, qui fait que les lieux populaires et qui ont du charme deviennent la convoitise de l’élite mondiale. Les signes ici ne sont pas trompeurs. On n’a qu’à voir le coût de la vie et la crise du logement pour s’en rendre compte. Tous les développements fonciers sont faits pour attirer les riches étrangers aux dépens de la population locale, qui est en train de suffoquer. Ce qui se passera sur le long terme, c’est qu’il y aura un repeuplement lent et progressif de la société mauricienne.
La population qui avait conduit Maurice au développement de son secteur agricole est aujourd’hui en plus. Tout comme la canne est en déclin, la section de la population qui travaillait dans ce secteur est aujourd’hui en plus. Les personnes issues de la classe moyenne doivent avoir un membre de la famille ayant émigré au cours de ces cinq dernières années. C’est un constat affligeant pour une société sous l’emprise d’une élite économique.

Que pensez-vous de l’introduction d’une « Negative Tax » ?
C’est une mesure phare du budget. Je suppose que la population l’a bien accueillie. Mais au sein de Rezistans ek Alternativ, on la voit comme une officialisation de la trahison de l’Alliance Lepep par rapport à sa promesse d'un salaire minimum. Que veut dire cette mesure ? Le gouvernement reconnaît que 150 000 citoyens sont exploités par leurs employeurs. Cette mesure est supposée apporter une amélioration de leurs conditions de vie. Nous, on dit que tout travail mérite un salaire décent. La qualité d’une république est déterminée par sa capacité à assurer une qualité de vie décente à tous les individus qui travaillent au sein de cette république. Il ne faut pas oublier que Maurice est un pays où, au cours d’une longue partie de son histoire, la rémunération du travail était de zéro. Après l’esclavage, on est entré dans une autre phase où la rémunération était minimale et basée sur une école de pensée qui implique une minimisation des coûts de production, y compris la rémunération des travailleurs.
Nous ne nous sommes pas encore émancipés en tant que société de cette culture d’exploitation. Je trouve aberrant qu’une personne qui travaille de 9h à 17h du lundi au vendredi touche Rs 5 000 par mois. Je ne vois aucune raison pour laquelle cette personne ne pourrait pas avoir un salaire lui permettant de vivre, et non pas de survivre. La petitesse d’esprit de certains à Maurice fait qu’ils préfèrent contrôler 90% d’une économie qui vaut Rs 10 au lieu de détenir 70% d’une économie qui en vaut Rs 20. Nous avons hérité d’une mentalité élitiste, très compétitive, qui fait que notre appréciation de soi est déterminée par notre domination sur notre prochain.

Pravind Jugnauth a tout de même rappelé que son objectif était de faire de Maurice un « High Income Country »…
Il y a deux types de pays à hauts revenus : d’une part les pays riches, parce qu’ils possèdent des ressources, comme ceux du Moyen-Orient, mais la question reste posée sur la distribution équitable de cette richesse. Et l’autre catégorie, qui concerne les pays qui ont excellé au niveau de la bonne gouvernance, avec des visionnaires à leur tête et où la fraude et la corruption sont très minimes. De plus, il y a un niveau élevé d’éducation et le citoyen est au courant de son rôle au sein de la société.
Quand on fait une analyse de Maurice à ce sujet, la réponse est claire : on est bien loin de notre ambition de “high income country”.  Pour sortir de la trappe du “middle income country”, il faut un projet de qualité à moyen et court termes, et non pas un budget dicté par le secteur privé. Le besoin d'un projet de société ambitieux et réaliste est crucial à cette époque et c'est la que Rezistans ek Alternativ a toute sa raison d'être.

Rezistans ek Alternativ prône une vision éco-socialiste. Que pensez-vous des mesures liées à l'environnement ?
Maurice est classé comme 7e pays le plus vulnérable par rapport aux changements climatiques mais on continue à agir comme si ce n'était pas le cas. Pour minimiser les effets du changement climatique, les autorités ont le devoir d'être plus réactives. Or, à aucun moment je n'ai entendu mentionner le changement climatique dans le budget. Cela démontre le manque de sérieux du gouvernement par rapport à ce problème. La seule mention de la construction des drains n'est pas suffisante. En tant qu'un des petits états insulaires les plus vulnérables, il aurait fallu des mesures plus radicales. Donald Trump ne croit pas dans le changement climatique, mais il ne vit pas à Maurice.

En conclusion, comment qualifierez-vous ce budget ?
Je dirai que ce n'est même pas un budget. C'est de l'amateurisme au sommet de l'État. Et c'est ce genre d'approche non planifiée qui affaiblira encore plus l'état de notre démocratie. Le gouvernement est “on borrowed time” jusqu'au bout. À l'approche de l'échéance électorale, il n'y a rien de plus dangereux qu'un gouvernement qui sait qu'il ne va pas faire long feu. Nous tirons la sonnette d'alarme afin de mettre la population face à son destin. Les prochaines élections générales risquent d'être l'une des dernières chances pour nous de construire un nouveau pays. Car l'indépendance de 1968 est une indépendance cosmétique. Nous avons remplacé notre allégeance à la reine par notre allégeance à de nouveaux rois, comme SSR et SAJ. Si nous ne remettons pas en cause le système quasi monarchique dans lequel nous évoluons, nous allons rester avec notre problème. Des pays comme la France, les Etats-Unis ou le Vietnam ont vu la population citoyenne se soulever à un certain moment contre la puissance monarchique et impérialiste pour prendre son destin en main. À Maurice, l'heure est grave. Il est temps que les Mauriciens prennent leur destin en main et s'unissent autour des valeurs qui font de nous des Mauriciens. Autrement, nous risquons de nous arrêter à 50 ans d'indépendance.