Le débat autour d’un cadre légal régissant le financement des partis politiques devrait revenir sur le tapis dans pas longtemps. Commentant le sujet, le militant de Rezistans ek Alternativ Kugan Parapen considère « aberrante » la volonté de faire coexister le financement privé « opaque » et celui du public, comme le propose le gouvernement. Il aborde aussi la situation politique lors de cet entretien.

Vos commentaires d’abord concernant les propositions émises sur une éventuelle loi régissant le financement des partis politiques ?

Beaucoup de maux de notre société trouvent leurs racines dans le financement opaque des partis politiques. Par exemple, lorsque le mandat d’un gouvernement fraîchement élu se dessine autour de projets que des bailleurs de fonds voudraient voir se concrétiser, et non pas autour d’une vision gouvernementale pour améliorer la qualité de vie de la population. On invente alors toutes sortes de justifications pour embobiner la population et lui faire croire que ces projets sont dans son intérêt. Ne nous a-t-on pas dépouillés de centaines de millions de roupies pour construire des routes qui donneront de la valeur aux projets “smarts” de certains bailleurs de fonds ? Dans un tel contexte, la loi sur le financement politique tombe à point nommé. Mais après avoir étudié les dispositions de cette loi, on peut d’ores et déjà avancer que c’est une loi sans grande ambition démocratique.

Rezistans ek Alternativ trouve inadmissible la volonté de faire coexister le financement privé et le financement public, surtout si le financement privé demeure opaque. C’est une aberration ! La logique derrière le financement étatique est de se substituer au financement privé, c’est-à-dire de se servir de l’argent de la taxe, préférablement prélevée auprès des plus grosses compagnies, et de l’allouer de manière prédéterminée aux partis politiques. Avec cela, on règle le problème du renvoi d’ascenseur d’un gouvernement fraîchement élu à ses bailleurs de fonds.

Croyez-vous qu’un système transparent est réalisable dans le contexte politique local ?

Je suis de ceux qui pensent que tout est réalisable à condition de le mériter. C’est quand même incroyable qu’en 2019, la transparence du système ne soit pas un acquis de la République. L’obscurantisme sert les desseins de ceux qui prétendent nous gouverner comme il a servi les maîtres coloniaux de la période pré-indépendance. Sans la transparence, on peut oublier la méritocratie, l’efficacité et le bien-être. Quand on regarde autour de nous, on ne peut nier l’opacité. Je me suis toujours battu et je me battrai toujours pour un changement de système à défaut d’un changement de tête. On ne peut se satisfaire d’un rajeunissement de la garde politique. Je préfère croire en un nouveau système de gouvernance pour la République. La Freedom of Information Act promise au peuple s’est-elle enfuie par l’imposte ? Quid de la démocratie participative ? Pendant combien de temps va-t-on faire confiance à des individus qui jurent de faux affidavits concernant la dépense électorale ?

Rezistans ek Alternativ semble mener une campagne contre le capitalisme de copinage. C’est quoi au juste ?

Ils sont nombreux les Mauriciens à prôner le capitalisme comme ultime modèle sociétal. Cependant, il faut bien comprendre que le capitalisme peut se décliner sous de nombreuses tonalités. Le capitalisme de copinage n’est pas enseigné sur les bancs de la fac. Et il est en quelque sorte aux antipodes du modèle théorique. Mais il est en même temps le mode de capitalisme le plus répandu au monde. Comme le nom le suggère, le capitalisme de copinage est un système où le capitaliste et l’exécutif sont copains. Dans cette conjoncture, le gouvernement se plie en quatre pour satisfaire son pote, le capitaliste, oubliant trop souvent son devoir vis-à-vis de l’électeur.

Le rôle d’un gouvernement, comme je le conçois, est d’œuvrer pour la maximisation du bien-être du peuple et non pas pour la maximisation de la profitabilité du capitaliste. Qu’en est-il du bien-être au sein de la République ? Peut-on dire qu’il rythme avec inondations, drogue synthétique, violence, incivisme, patriarcat et corruption ? Le capitalisme de copinage est un cancer qui ronge notre République et par extension, les enfants de la République. Ce n’est pas seulement Pravind, Navin, Xavier ou Paul qu’il faut combattre, mais aussi et surtout leurs ventriloques.

Pourquoi êtes-vous contre le projet hôtelier aux Salines de Rivière-Noire ?

Rezistans ek Alternativ lutte depuis des années maintenant pour le respect et la préservation de notre environnement. Inscrire les droits de la nature dans la Constitution demeure d’ailleurs un de nos objectifs politiques principaux. On ne va tout de même pas rester les bras croisés et laisser détruire un “wetland” de catégorie 1 alors que l’enjeu écologique n’a jamais été aussi primordial. Mais ce n’est pas tout à fait exact de dire qu’on est contre le projet hôtelier. On est contre la destruction du “wetland 76” pour faire place à l’établissement hôtelier. Si demain le promoteur décide de construire son hôtel à l’arrière du “wetland” sur le terrain qui lui appartient aussi, nous n’y verrons aucun problème. Le combat qu’on mène aux Salines de Rivière-Noire a une dimension nationale dans la mesure qu’il concerne la protection et la réhabilitation de quelque 200 “wetlands” à travers le pays. Si on n’arrive pas à protéger un “wetland” de catégorie 1, on peut bien imaginer quel sort sera réservé aux autres “wetlands” de catégories inférieures. On estime aussi que les lois et protocoles existants en matière de développement doivent être respectés. C’est bien pour cela qu’on conteste l’EIA alloué par le ministre de l’Environnement devant le Tribunal de l’Environnement.

Rezistans ek Alternativ semble mener la vie dure à New Mauritius Hotels et ses actionnaires principaux. Pourquoi un tel acharnement ?

Rezistans ek Alternativ lutte contre un système, pas contre des compagnies et encore moins contre des personnes. Donc je ne crois pas que l’on puisse dire que Rezistans ek Alternativ s’acharne contre New Mauritius Hotels et ses actionnaires principaux. Aujourd’hui, c’est NMH, hier c’était les promoteurs sud-africains à Pomponette, demain ce sera probablement un autre. Dan nou kafe pena triyaz. Nous voulons d’un pays où il fait bon vivre pour tous et tous ceux qui œuvrent dans la direction opposée peuvent s’attendre à croiser le fer avec nous. On a voulu nous intimider récemment aux Salines de Rivière-Noire. Mais cela ne marchera pas avec les militants de Rezistans ek Alternativ.

Le gouvernement a échoué dans son projet de réforme électorale. Étiez-vous d’accord avec la réforme Jugnauth ?

C’était loin d’être une réforme parfaite. Le mode de représentation proportionnelle parallèle proposé est inadéquat et il y avait cette absurdité de donner le pouvoir aux leaders des partis politiques pour faire entrer tout et n’importe qui au Parlement comme députés additionnels. Une bien curieuse forme de démocratie. Jugnauth se rend-il compte de la pression insoutenable qu’il a failli mettre sur des hommes et femmes politiques ?

Donc, on aura des élections générales avec des « Temporary Provisions » en ce qui concerne la déclaration ethnique ?

A priori oui, mais vous savez que les a priori en politique, surtout au niveau local, ne valent pas grand-chose. Je constate que le “bill” sur la réforme électorale n’est pas passé au vote au Parlement. L’État s’est engagé auprès des Nations unies à trouver une solution permanente à la question de déclaration ethnique soulevée par Rezistans ek Alternativ. Ne pas passer le “bill” au vote fait que l’échec de la réforme électorale ne peut être endossé par le Parlement et dans ce cas précis, c’est au gouvernement et plus particulièrement au Premier ministre que revient l’inaptitude de trouver une solution à la question de déclaration ethnique. Qui sait, peut-être que la réforme électorale sera finalement la dot requise pour un mariage politique.

Quelle analyse faites-vous de l’échiquier politique actuellement ?

L’électeur, selon moi, n’a plus d’argument valable pour justifier son adhésion aux partis traditionnels. En 2014, on a eu droit à une mini-révolution politique. Le MSM et le PMSD, qui ne valent pas plus de 30% sur l’échiquier électoral, ont gagné haut la main en raison du rejet massif de la République ramgoolamienne. Qu’en sera-t-il en 2019 ? A la partielle de Quatre-Bornes en 2017, plus d’un électeur sur deux n’avait pas voté pour un candidat issu d’un parti traditionnel. Si vous comptabilisez les abstentions, ce constat s’accentue. Ironiquement, les partis traditionnels ont désormais plus que jamais besoin de la proportionnelle. L’atomisation de la scène politique est omniprésente à travers le monde, surtout dans les pays développés. Ce n’est qu’une question de temps pour l’échiquier local.