KV Bhagirath est arrivé au terme de deux mandats en tant que secrétaire de l’Indian Ocean Rim Association (IORA) lundi dernier. Il a passé le relais au Dr Nomvuyo Nontsikelelo Nokwe, qui a été haut-commissaire de l’Afrique du Sud à Maurice pendant plusieurs années. Il se dit satisfait d’avoir été soutenu durant ces six dernières années par les États membres de l’IORA, en particulier par les quatre membres du G20 que sont l’Australie, l’Afrique du Sud, l’Inde et l’Indonésie.

Dans une interview accordée au Mauricien, KV Bhagirath souligne les progrès accomplis par l’IORA. Pour avoir été haut-commissaire adjoint de l’Inde à Maurice entre 1997 et 2001, il évoque le partenariat entre ces deux pays. Grâce à l’économie de l’océan, estime-t-il, Maurice a tout le potentiel nécessaire pour devenir un pays à revenus élevés. Pour lui, la ligne de projet Metro Express sera « bénéfique » au pays mais doit être mieux vulgarisée parmi la population.

À votre investiture comme secrétaire général lors de la réunion ministérielle de ce qui était alors IOR-ARC, vous aviez pour mission la revitalisation de l’organisation régionale. Êtes-vous satisfait d’avoir accompli votre mission  ?
Effectivement, c’était en novembre 2011, à Bangalore. À cette époque, la piraterie au large de la Somalie dans l’océan Indien faisait des ravages. Les pays membres étaient confrontés non seulement aux problèmes liés à la sécurité mais également aux conséquences de la piraterie sur le commerce car les coûts des assurances avaient augmenté sensiblement. Le prix des produits, le fret, etc., étaient en hausse. Ce qui fait que l’économie des pays de la région était sérieusement affectée.

C’est dans ce contexte que l’Inde a fait preuve de leadership en revitalisant complètement l’IOR-ARC en mettant la sécurité et la sûreté maritimes comme principales priorités dans la coopération entre les pays membres. Tous les pays membres de l’IOR ainsi que les pays partenaires – comme les Etats-Unis, la France, la Chine et le Japon – ont tous combattu la piraterie dans l’océan Indien. Ce qui a profité à tous les pays de la région. Aujourd’hui, nous avons enregistré quelques cas sporadiques de piraterie par rapport aux centaines que nous avions connus en 2011.

L’Inde a mis le paquet pour revitaliser l’association. Quelle est votre évaluation de la situation en ce qui concerne la coopération entre les pays membres  ?
Le fait que quatre pays de G20 aient présidé l’association pendant une période de deux ans chacun, soit l’Inde (2011-2013), l’Australie (2013-2015), l’Indonésie (2015-2017) et maintenant l’Afrique du Sud (2017-2019), aura permis à l’IOR de décoller en définissant les objectifs et en étendant et en approfondissant la coopération entre tous les pays membres.

Un des aspects les plus importants de cette coopération a été l’émergence des pays les moins avancés, comme les Comores, Madagascar, la Somalie et le Yémen. Aujourd’hui, ces pays sont des membres à plein-temps de l’association et participent pleinement à leurs activités et parrainent des projets. Nous avons été en mesure d’ajouter de nouveaux projets à ceux qui sont en cours, dont l’économie bleue et l’autonomisation de la femme sous l’impulsion de Julie Bishop, d’Australie. L’Indonésie a contribué à la rédaction d’une déclaration commune des 21 pays, qui s’apparente à une déclaration politique concernant l’avenir de l’IOR.

Plus important encore a été le plan d’action 2017-2021, qui a pris deux ans pour être finalisé. Ce document concerne toutes les priorités de l’IORA qui ont été approuvées par les chefs d’Etat qui se sont rencontrés en Indonésie en mars de l’année dernière. Ce document trace l’avenir de l’association. Je suis heureux que l’ambassadrice Nokwe, une ambassadrice expérimentée, a été choisie. Elle est très connue à Maurice pour avoir été haut commissaire d’Afrique du Sud à Maurice pour cinq ans. Ce qui fait que l’IORA est entre de bonnes mains.

Comment un pays comme Maurice a bénéficié des activités de l’IORA  ?
Maurice est le principal bénéficiaire de l’IORA car le pays abrite son quartier général à Ébène. De plus, la République de Maurice a toujours été très intéressée par l’intégration régionale. La première réunion ministérielle jamais organisée a eu lieu à Maurice sous la présidence de Navin Ramgoolam alors qu’il était Premier ministre, en 2013. C’était une réunion des ministres du Commerce. Depuis, nous avons institué cinq chapitres ministériels. Lors de la deuxième réunion organisée à Dubaï en 2016, sous l’égide de l’UAE, nous avions pris une initiative concernant les petites et moyennes entreprises présentées par le gouvernement de Maurice. L’Inde et Maurice ont rédigé un MoU sur la coopération au niveau des petites et moyennes entreprises. Ce MoU servira de base pour tous les accords concernant les petites et moyennes entreprises.

Maurice a également pris le leadership au niveau de l’économie bleue. La première conférence sur l’économie bleue a été inaugurée en 2015 par sir Anerood Jugnauth. Ce qui a permis de donner une dimension à l’économie bleue. L’organisation de cette conférence a été rendue possible grâce au soutien du gouvernement mauricien. Ce qui a ouvert la voie de la coopération dans plusieurs domaines spécifiques, dont la pêche, l’aquaculture, la biotechnologie. Maurice restera un acteur majeur dans le développement de l’économie bleue au niveau régional. Dans le secteur du commerce et de l’industrie, Maurice a également un très grand rôle à jouer au niveau des petites et moyennes entreprises.

Quel a été le rôle des autres pays membres dans le développement de l’association  ?
Outre les pays du G20, il y a plusieurs membres actifs au sein de l’organisation. Je cite par exemple le cas du Bangladesh, qui est présent dans plusieurs dossiers, dont la sécurité et la sûreté maritime et la pêche. Les Émirats Arabes Unis se sont intéressés à la sécurité maritime mais également à l’aspect commercial. Le Sri Lanka dispose d’un centre d’excellence qui fonctionne à Colombo. En Afrique, des pays comme Madagascar et les Comores participent à des projets concernant le “sea food”, la pêche et les algues. Ils sont particulièrement actifs dans les domaines spécialisés de coopération. Je suis heureux d’avoir réussi à faire en sorte que les grands pays ainsi que les petits puissent joindre leur force et collaborer. Maurice est également appelée à jouer un rôle majeur au sein de l’organisation

Le fait que l’IORA regroupe des pays aussi différents venant du Golfe, du Sud-Ouest asiatique et de l’Afrique du Sud ne complique-t-il pas la situation  ?
Il y a une très grande diversité, c’est vrai. Mais le défi principal est que l’IORA n’a pas une identité commune. Comment pouvez-vous identifier un pays de l’océan Indien  ? La seule chose qu’ils ont en commun, c’est la mer. Ce sont les problèmes économiques et les défis qui doivent être relevés afin de profiter aux deux milliards d’habitants qui vivent dans le pourtour de l’océan Indien qui ont permis à ces pays de travailler ensemble. Le succès d’un pays peut inspirer un autre. The differences will remain but they will not impact negatively the cooperation within IORA. Je suis heureux de voir que des pays comme l’Iran, Oman, le Yémen et le Kenya sont des acteurs actifs avec un agenda actif de coopération au sein de l’IORA. L’Iran héberge le centre scientifique de l’IORA. Oman accueille l’unité responsable de la pêche de l’association.

Je suis très heureux d’avoir réussi à assurer qu’aucune divergence de vues entre les pays ne vienne affecter la coopération au sein de l’IORA. Nous avons également six partenaires de dialogue et je me suis assuré également à ce niveau qu’aucun contentieux ne surgisse. C’est une des rares organisations où les pays de l’océan Indien et du Pacifique peuvent s’asseoir à la même table et discuter de zones de coopération. J’ai essayé de trouver quels sont les domaines dans lesquels ils peuvent travailler ensemble. Sans doute est-ce un projet ambitieux, mais il faut continuer à l’explorer étape après étape. Nous avons réussi à bâtir une masse critique de coopération qui a donné d’excellents résultats pour les pays de l’océan Indien.

Nous savons que la compétition est farouche entre la Chine et l’Inde dans cette région. Comment avez-vous manœuvré cette question au sein de l’organisation  ?
L’Inde et la Chine sont présentes dans toutes nos réunions. En ce qui concerne la sécurité maritime dans l’océan Indien, nous avons un mécanisme connu comme l“indian ocean dialogue”, une plateforme qui regroupe les membres de l’IORA et des partenaires de dialogue. La Chine et l’Inde ont toujours participé à ces réunions. Nous n’avions jamais eu de problèmes. Nous avons organisé des conférences concernant l’économie bleue en Chine et l’Inde a été très active dans cette réunion.

Cependant, le Pakistan n’a jamais pu adhérer l’organisation jusqu’ici. Pourquoi ?
Je reconnais que c’est un problème. Le Pakistan est un acteur majeur dans la région de l’océan Indien. Il dispose d’une importante population. Malheureusement, sa politique discriminatoire vis-à-vis de l’Inde dans le cadre des relations commerciales et le fait que le Pakistan n’ait jamais été en mesure d’offir un “most favoured nation treatement” à l’Inde constituent un obstacle à son admission.

Cet accord existe entre tous les autres pays membres de l’association. Aussi longtemps qu’un pays qui veut devenir membre de l’association pratique une politique discriminatoire contre un pays membre, il ne pourra pas y adhérer. Une fois un accord conclu dans ce sens, je suis certain que l’Inde n’aura aucune objection à l’adhésion du Pakistan. L’Inde a toujours été un acteur très coopératif au sein de l’océan Indien. Les deux pays devront régler ce problème sur le plan bilatéral. Ensuite, il ne sera pas difficile d’arriver à un consensus au sein de l’organisation.

Est-ce que Maurice a sollicité le soutien de l’IORA dans ses efforts en vue d’exercer sa souveraineté sur les Chagos dans l’océan Indien ?
Not at all. La question des Chagos n’a jamais été évoquée au sein de l’IORA, sauf une fois lorsqu’un des diplomates l’a mentionné dans le cadre d’un débat. Maurice a soulevé un point d’ordre et le groupe a accepté que cette question soit réglée en dehors de l’IORA sur le plan bilatéral. La charte de l’IORA spécifie clairement qu’aucun contentieux ne sera mis à l’agenda.

Maurice n’a-t-elle pas sollicité de soutien même lorsqu’une résolution sur les Chagos a été débattue à l’Assemblée générale des Nations Unies ?
Maurice a agi de manière intelligente en ne l’évoquant pas au sein de l’IORA. Elle l’a probablement fait sur une base bilatérale, mais pas sur le plan régional.

Malgré tous ces projets, il y a toujours un certain scepticisme concernant l’IORA. C’est le cas dans certains milieux politiques à Maurice. Qu’avez-vous fait pour les convaincre ?
Je reconnais que l’IORA a péché par manque de visibilité. Nous ne sommes présents sur les réseaux sociaux que depuis trois mois. C’est un début. Nous étudions encore comment utiliser les médias sociaux afin de toucher le grand public. Je suis d’accord que le scepticisme qu’on observe dans certains pays membres vient du fait que l’IORA est une nouvelle entité. Mais la situation évoluera dans les années à venir.

Tenant en compte que vous avez été également haut-commissaire adjoint de l’Inde à Maurice, on peut dire que vous avez été en poste à Maurice pendant 11 ans. Vous êtes donc un observateur avisé du développement de l’île. Quelle est votre évaluation de la situation dans le pays  ?
Maurice a été pour moi une grande expérience, ayant été un diplomate professionnel basé dans l’île pendant 11 ans. J’ai opéré sur un plan bilatéral en tant que commissaire adjoint et haut-commissaire par intérim pendant quatre ans et six ans sur le plan multilatéral. Maurice a une place spéciale dans mon cœur pour avoir passé d’excellents moments ici. Mon mandat à la haute commission de l’Inde a été très dynamique. J’ai eu le privilège de travailler avec des Premier ministres comme Navin Ramgoolam, sir Anerood Jugnauth et maintenant Pravind Jugnauth.

J’ai été témoin de la naissance de la cybercité à Ébène. L’Inde avait mis, en 2001, une ligne de crédit d’un montant de USD 1 M à la disposition de Maurice. À cette époque, l’Inde n’avait jamais accordé une ligne de crédit de cette importance à un autre pays. C’était une initiative formidable lancée par Maurice à cette occasion.

En deux ans, la cybercité était devenue réalité. Le pays a pris une autre dimension économique, qui s’apparente à un miracle économique. En ma capacité de secrétaire de l’IORA, j’ai évoqué constamment le potentiel pour un deuxième miracle économique à travers l’économie bleue. C’est immense. Maurice se présente comme un État océan. Elle réalise sa place dans l’océan Indien et a la possibilité de s’engager dans des projets susceptibles de créer la prospérité du pays, de l’emploi et de faire de Maurice un pays à revenus élevés en 2020. Pour cela, il doit pouvoir explorer pleinement le potentiel qui existe dans l’océan autour de lui.

La cybercité est finalement devenue un centre financier qui, comme vous le savez, a été au centre d’un contentieux entre nos deux pays.

Le traité de non double imposition dont a bénéficié Maurice a été amendé l’année dernière par le gouvernement indien. Dans l’ensemble, le momentum qui a été créé par le centre offshore mauricien et son centre financier ne peut être arrêté. Maurice continue d’être le principal investisseur en Inde. Je ne vois pas comment on changera cela avec ou sans le traité de double imposition. Maurice continuera à jouer un rôle important dans l’investissement en Inde. Nous savons que le secteur financier est un important générateur d’emplois à Maurice. Le montant des investissements que Maurice a attiré est immense. Ce qui a permis de créer de l’emploi. I think that India and Mauritius have put that behind them and are continuing business as usual.

Maintenant, l’Inde soutient Maurice dans la modernisation de son système de transport avec l’introduction du métro.Tout projet d’infrastructure provoque, dans un premier temps, un peu de scepticisme. C’est le cas ici. Il existe des interrogations sur le projet de métro qui est financé par le gouvernement indien. Il nous faut regarder les activités qui seront créées une fois que la ligne de métro sera opérationnelle. Je suis confiant que les hubs qui seront développés le long de la ligne créeront une importante activité économique et de l’emploi. Ce projet aura un impact positif sur l’économie du pays. However this project has to be sold properly to the Mauritian People. There are some unstated questions that has not been answered properly.

Il y a un travail à faire à ce niveau car ce projet aura des retombées positives. Je pense que les arbres qui seront déracinés seront replantés ailleurs. Un immense espace vert sera créé, qui devrait avoir un impact sur l’environnement. On doit expliquer clairement à la population comment ce projet sera bénéfique, même si, pour le moment, il y a des inconvénients.

Vous avez connu au moins quatre Premiers ministres. Quelle impression gardez-vous d’eux  ?
Ce fut un honneur et un privilège de les connaître. Chacun a ses qualités et a grandement contribué à l’avancement du pays. La politique à Maurice est très dynamique. L’intérêt de la population pour la chose politique est immense. Cependant, ce qui est important, c’est que les jeunes doivent venir de l’avant et jouer un rôle plus important. Les leaders politiques qui étaient actifs lorsque je suis arrivé pour la première fois à Maurice en 1997 sont toujours là. Ils doivent accepter de partager leurs responsabilités avec les jeunes qui ont émergé et leur donner leurs dus. Maurice a eu beaucoup d’étudiants brillants. Ils doivent jouer un rôle plus important sur la scène politique afin de voir comment faire avancer le pays plus rapidement.

Quels sont vos plans pour l’avenir  ?
Mon épouse, qui a été diplomate de carrière, et moi avons été en dehors du pays pendant longtemps. Maintenant qu’elle s’est retirée du service diplomatique, nous voulons retourner au pays, au Kerala. Mes parents ont été des parlementaires de cet Etat. Nous voulons prendre un break pour le moment.

Maurice célébrera bientôt le 50e anniversaire de son indépendance. Auriez-vous un souhait pour le pays  ?

C’est un moment historique. C’est un grand moment pour Maurice, qui doit célébrer son succès en tant que nation. Il y a tellement de choses qui font la fierté de ce pays. Le progrès accompli est immense. Les Mauriciens doivent prendre conscience que la majorité de la population, indépendamment de leurs communautés, est issue de la classe des travailleurs. Le chemin qu’ils ont parcouru jusqu’à aujourd’hui est incroyable. Cela doit être mis en valeur durant ce jubilé.

Maurice se considère comme un pays asiatique, comme un pays africain, comme un Etat océan. Il a des qualités démographiques, culturelles et religieuses qu’aucun autre pays ne connaît. They have every reason to celebrate the 50th anniversary as a successful journey.