L’Île des pas perdus

Non, ce n’est pas une grande salle qui servait « d'antichambre à toutes les chambres des tribunaux, ainsi nommée parce que les plaideurs y perdent souvent leurs pas et leur temps » (Littré).
C’est notre île. Les plaideurs, des jeunes. L’enjeu : la vie.
En face, égale à leur détresse, celle de leurs parents qui ne comprennent pas. Ils ont tout donné, tout sacrifié. Et au bout du compte, une grande solitude si difficile à gérer, de petites et grandes « conneries » de jeunes, qui cassent des trajectoires bien entamées. Des familles entières qui basculent dans le deuil.
Nous le disions déjà dans la page Forum de mai 2012, à la suite de la pendaison d’un enfant de 11 ans. Le suicide des jeunes à Maurice est symptomatique d’un mal-être profond de notre société « trop vite engagée dans des mutations profondes et engluée dans des dysfonctionnements institutionnels. Société de manque, de rareté au niveau matériel et de sacrifice pour l’acquisition d’un minimum de confort, en une génération, pour beaucoup de familles, la transmission aux plus jeunes se fait désormais sur le mode de la compensation, d’évitement de la souffrance et du manque. À trop protéger, préserver, nous avons basculé vite, trop vite sur la négation de l’apprentissage à différer, des efforts à fournir et de la patience à construire, en amour, en famille, en tout type de relations et de liens sociaux. Décalages entre le développement des émotions et l’exposition via Internet à des informations insuffisamment digérées, précocité des pratiques sexuelles, turbulences de la vie amoureuse, vexations par les pairs, chantages à l’amour et aux gratifications, dépressions, fracture de la communication entre générations, pression et immaturité dans la compétition malsaine des performances scolaires, alcoolisme, drogues, etc. ».
Entre 2012 et 2017, en cinq ans, nous sommes vite passés de la génération X à la génération Y. Par rapport à la génération X, née dans les années 1960–1979, celle Y, née entre 1980 et 1995, appelée  « digital natives » a grandi dans un monde où l'ordinateur personnel, le jeu vidéo et l'Internet sont devenus de plus en plus importants et accessibles. Parfois surnommée Génération Peter Pan, elle est caractérisée par l’absence de rites de passage à l’âge adulte et ne construit pas d’identité ou de culture d’adulte spécifique. L’autorité n'est pas toujours synonyme de compétence et les jeunes se comparent constamment aux autres.  Pensant à court terme, ils sont très mobiles. Nous ne pouvons aujourd’hui échapper aux ondes de cette culture globale qui affecte tous les milieux sociaux - certes à des degrés différents selon les moyens - et toutes les sphères de la vie.
 Mais fait étrange, sur notre île des pas perdus, nos politiciens et régisseurs de la cité, des « Baby Boomers » font partie de cette génération Peter Pan. Éternels adolescents en quête éperdue de reconnaissance sociale, instinct grégaire qui coopte des pairs pour une chasse sans fin au trésor, à la mode de «  La Guerre des boutons », rivaux et gangs changeant de couleurs, ils font face à nos plaideurs, jeunes disions-nous.
Vices de procédures : nous en connaissons toute une panoplie aujourd’hui. Au niveau légal. Mais pas uniquement. Plus subtilement, nous sommes en train de fabriquer des amalgames sans repères définis qui structurent la socialisation des enfants et des jeunes. Les rites cultuels se vident de leur substance, et nos discours sur la moralité sont dénués de conviction et d’engagement. Certaines grandes assemblées religieuses sont davantage des démonstrations de force numérique à récupérer que des lieux de recherche spirituelle. Or, « Baby Boomers », Générations X ou Y, nous avons notre propre réalité à appréhender, indépendamment des injonctions claniques, vite obsolètes. Nous avons notre propre liberté à construire et notre propre détresse à dépasser. C’est à ce prix, et à ce prix seulement que nous pourrons regarder en face les plaideurs et donner naissance à un lieu d’échange vrai, synonyme de vie.
Face à tant d’enjeux politiques, économiques et sociaux qui sont en train de fragiliser de plus en plus notre société, et davantage de nos jeunes, ayons le sursaut du courage de revoir nos propres fondements et à défaut, d’un peu de tendresse à leur égard.
Que notre île ne soit plus une terre de pas perdus où
« Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit »
(Victor Hugo, à la mort de Léopoldine, sa fille).