L’INSPECTEUR JAYLALL BOOJHAWON : « Pour le commissaire de police, je suis devenu l’homme à abattre »

Depuis la semaine dernière, les relations entre le commissaire de police et l’inspecteur Jaylall Boojhawon, le président de la Police Officers Solidarity Union sont tendues. Son président, l’inspecteur Jaylall Boojhawon, affirme qu’il a été victime d’un transfert punitif, pour l’empêcher de mener à bien ses activités syndicales et annonce qu’il va saisir la justice contre le commissaire. Dans l’interview qu’il nous a accordée jeudi après-midi, Jaylall Boojhawon donne sa version des raisons de son transfert.

Je croyais que depuis que le Parlement avait voté la loi autorisant, enfin, les policiers à se syndiquer, les relations industrielles policiers-état-major s’étaient améliorées dans la force policière. Or, selon vos dernières déclarations à la presse, elles se seraient dégradées…
Cela fait des années que ces relations se sont détériorées, mais avant, les policiers ne disposaient pas d’un forum légal pour le dire et réclamer des actions. Avant, il y avait la Police Federation qui fonctionnait under « the whims and caprices » du commissaire de police. Pour faire une déclaration à la presse, il fallait obtenir la permission du commissaire. C’est pour cette raison que les policiers se sont battus pour avoir le droit de se syndiquer, comme tous les autres fonctionnaires, droit que nous avons fini par obtenir en novembre 2016. Suite à cela nous avons formé la Police Officer Solidarity Union (POSU) et avons obtenu notre enregistrement le 6 février de cette année. Mais on dirait que le commissaire de police pensait que la POSU va le laisser faire ce qu’il veut, et ne pas défendre les droits des policiers.

Le commissaire de police vous a dit cela ?
Non, mais il se comporte comme s’il le pensait. Il semble ne pas vouloir accepter que je suis le président d’un syndicat et que je dois défendre les intérêts de mes membres, surtout quand leurs droits ne sont pas respectés. Après avoir obtenu notre enregistrement officiel, nous avons tenu une conférence de presse dans un mess de la police avec l’autorisation du commissaire. Le lendemain, nous avons envoyé une série de documents au commissaire et sollicité une rencontre pour discuter des problèmes de nos membres. A ce jour, c’est-à-dire trois mois et demi après, nous attendons toujours cette rencontre. Nous avons alors décidé d’organiser une conférence de presse le 26 mars et avons demandé l’autorisation d’utiliser un mess de la police. Nous avons obtenu une réponse négative le jour même de la conférence. Avant la conférence de presse, j’ai reçu un appel d’un sergent qui travaille à l’Information Room me demandant quels thèmes j’allais aborder dans la conférence de presse. Bien sûr, j’ai refusé, mais une équipe du CID a voulu venir assister à la conférence de presse pour nous intimider, ce que nous avons refusé.

Ces problèmes ne sont-ils pas généralement réglés autour d’une table lors d’une réunion entre les représentants du syndicat et ceux de l’état-major de la police ?
Oui, mais dans notre cas le commissaire de police ne répond pas à nos courriers et n’organise pas de réunions avec notre syndicat. C’est à cause de cette attitude que nous avons été obligés d’organiser une conférence de presse pour attirer l’attention du public sur nos problèmes et les représailles que nous sommes en train de subir. Nous ne voulions pas laver notre linge sale en public, mais face au comportement du commissaire, nous avons été obligés de le faire pour répondre à la demande de nos membres qui attendent de nous des actions concrètes.

Vous avez parlé de représailles…
Voici des exemples : quand j’ai obtenu ma promotion en mars 2016 pour passer de sergent à inspecteur, le commissaire avait déclaré qu’aucun inspecteur ne serait transféré avant la prochaine promotion. Quelques jours après, j’ai été transféré de la Police Federation au poste de police de Pope Hennessy à Port-Louis, en plein milieu du problème des marchands ambulants. J’ai accepté sans broncher et j’ai fait mon travail comme il le fallait. Mais à Pope Hennessy, j’ai découvert des choses louches que j’ai dénoncées en faisant des rapports à mes supérieurs. Surtout, en demandant l’ouverture d’une enquête pour une affaire qui avait eu lieu le 1er août, à Port-Louis. Le 18 août 2016, j’ai été convoqué pour déposer devant la Commission d’enquête sur la drogue en tant que président du syndicat. Le lendemain, on me transfère pour aller travailler à la Cour intermédiaire. J’ai téléphoné au commissaire pour demander les raisons de ce transfert. Il m’a répondu qu’il n’était pas content du fait que j’avais déposé devant la commission d’enquête et du contenu de mon intervention. Je suis allé donc travailler comme Prosecutor à la Cour intermédiaire. Je n’avais aucune formation de Prosecutor, on m’avait envoyé là-bas pour que je sois occupé toute la journée et ne puisse pas faire mon travail de syndicaliste ou parler à la presse.

C’est votre interprétation de ce transfert?
Quand on analyse les faits objectivement il n’y a pas deux interprétations pour mes transferts : on voulait me faire taire ! Mais j’ai réussi à bien faire mon travail de Prosecutor, tout en continuant, tant bien que mal, mes activités syndicales. Nous avons continué le combat. Nous avons réussi à faire voter la loi, à enregistrer notre syndicat et à intervenir dans la presse et les radios. Et puis, le 8 juin dernier, le ministre des Finances présente le discours du budget et des journalistes me demandent une réaction en tant que président du premier syndicat des policiers. J’ai dit que je restais sur ma faim et que je m’attendais à mieux. J’ai aussi dit qu’il n’y avait pas suffisamment de nouvelles recrues dans la force policière. J’ai demandé au commissaire de police de bien utiliser le budget alloué à la police, surtout dans le cadre des célébrations du 250e anniversaire de la police échelonnées sur deux mois. C’est cette dernière remarque qui a piqué au vif le commissaire.

Comment le savez-vous ?
Pour la raison suivante. Le jour de la parution et la diffusion de mes commentaires sur le budget, je me préparais à quitter la Cour intermédiaire quand mon ordre de transfert est arrivé. Avec effet immédiat, j’ai été transféré de la Cour intermédiaire de Port-Louis à la Cour de district de Mahébourg. Pour cacher ce transfert punitif, on a également organisé d’autres transferts. Lundi dernier, j’ai fait une conférence de presse pour dénoncer mon transfert et annoncer que j’aillais écrire au Premier ministre et au ministre mentor pour les mettre au courant des problèmes non résolus des policiers. Mercredi, le porte-parole du commissaire donne une interview à un journal dans laquelle il déclare : « Si M. Boojhawon était le seul à avoir été transféré, on aurait pu parler de transfert punitif, ce qui n’est pas le cas, puisque 14 officiers ont été transférés en même temps. »

Mais aux Casernes centrales ont laisse entendre que ce transfert vous permettra d’augmenter vos connaissances pour devenir un meilleur Prosecutor ...
Mais quand j’ai été transféré, le commissaire de police ne s’est pas inquiété de savoir si j’avais ou non une formation de Prosecutor ! Et cela le jour même où je demande au commissaire de gérer judicieusement le budget de la police !

Il y a effectivement des coïncidences…
Non, ce ne sont pas des coïncidences, mais une machination pour m’éloigner de Port-Louis, pour que je n’aie pas de contact avec les policiers et la presse. A la cour de district de Mahébourg, je n’aurai pas une minute en dehors du travail pour les activités syndicales.

Vous vous rendez compte de ce que vous dites : pour vous empêcher de faire votre travail de président de syndicat, le commissaire de police vous a fait subir un transfert punitif ?
C’est ce que j’affirme avec des exemples à l’appui. Si moi, président d’un syndicat, je suis traité ainsi, quel traitement pourrait subir un simple policier qui déplait à ses supérieurs ? La manière de faire du commissaire crée un climat de terreur dans la police.

Vous devriez avoir un traitement préférentiel parce que vous êtes président d’un syndicat ?
Je ne demande aucun traitement préférentiel, mais un transfert qui me permette de faire mon travail d’officier de police et de syndicaliste. Un « posting » dans un endroit accessible, qui permettra aux policiers qui ont des problèmes, et croyez-moi ils sont nombreux, de pouvoir me contacter. Tous les présidents des syndicats de la fonction publique bénéficient de « time off » pour pouvoir faire leur travail de syndicaliste. Pourquoi est-ce qu’un syndicaliste de la police, qui est un fonctionnaire, n’aurait pas le même traitement ?

J’insiste : est-ce que le commissaire de police n’a pas légalement le droit de transférer n’importe quel officier de police ?
Le 13 juin, le jour du lancement des festivités des 250 ans de la force policière, le commissaire a déclaré qu’il n’existe pas de transfert punitif dans la police. Mais les policiers savent que la majorité des transferts sont punitifs et nous le dénonçons. Je vous donne un autre exemple de transfert punitif qui a eu lieu cette semaine. Un membre du Groupe d’intervention de la police mauricienne (GIPM) qui a été affecté à la destruction, à main nue, d’un bâtiment en béton armé à Petit-Camp, a demandé si ce travail de démolition avait obtenu l’aval des autorités sanitaires. Le lendemain, cet officier de police, qui travaille depuis 15 ans au GIPM, a été transféré au poste de police de Rivière-du-Rempart ! C’est un transfert normal ça ? Je reviens à mon cas : si on avait besoin de me transférer à une cour de district, pourquoi ne m’envoie-t-on pas à la cour du district du Nord ou celle du Sud ?

Comment comptez-vous réagir à ce que vous qualifiez de transfert punitif. Comment allez-vous le prouver ?
J’ai déjà dit lundi dernier que je comptais réagir à ce transfert punitif contre un président de syndicat, en faisant appel à une cour de justice. J’ai déjà contacté mes hommes de loi et nous allons entrer des plaintes sur tous les forums existants à Maurice et à l’étranger, comme le Bureau International du Travail. Au niveau local, nous allons saisir la cour pour une série de raisons et prouver que mon transfert punitif n’est pas une coïncidence, mais une machination pour me faire taire. Parce que pour le commissaire, je suis devenu l’homme à abattre et il fait tout pour cela. Laissez-moi vous donner un exemple : notre syndicat a été enregistré en février de cette année. Un autre syndicat la All Officers Police Union a été enregistré le 3 mai 2017, ses offices bearers travaillent aux Casernes centrales, au bureau du commissaire, et la contribution mensuelle des membres est d’une roupie par mois ! C’est une espèce de tactique pour recruter des membres, mais les policiers ne sont pas dupes. Ils savent que ce nouveau syndicat a été constitué aux Casernes centrales juste pour abattre la POSU...

Excusez-moi inspecteur. Vous croyez vraiment que le commissaire et son équipe passent leur temps à faire des complots pour déstabiliser votre syndicat ?
Je ne parle pas de complot, mais de machination pour stopper la montée en puissance de notre syndicat qui a déjà plus de 4000 membres sur les 12 000 policiers. Beaucoup de choses sont organisées pour nous empêcher de devenir le principal syndicat de la force policière.

Que disent les policiers du tug of war du commissaire contre le président de la POSU ?
Les policiers se sont battus pendant des années pour que leur droit de se syndiquer soit reconnu. Ils soutiennent la POSU, mais quand ils voient que son président est victime d’un transfert punitif, ils commencent à avoir peur des représailles. Il existe un climat de frustration au sein de la force policière pour différentes raisons, dont le fait que des recommandations du PRB ne sont pas mises en pratique dans la force policière, ou alors mal mises en pratique pour faire des économies. On fait des économies ici, on ne paye pas de travelling et d’allocations là-bas, mais en même temps, on a un budget pour célébrer sur deux mois le 250e anniversaire de la police !

Ce n’est pas normal que la police mauricienne célèbre ses 250 ans d’existence ?
Nous l’avons dit lors de notre conférence de presse, lundi dernier. Nous ne sommes pas contre cette célébration, mais nous nous demandons s’il fallait organiser deux mois d’activités en engageant d’énormes ressources humaines et financières . Et cela alors que des policiers travaillent dans des conditions plus que déplorables. Allez, par exemple, au poste de police de Moka où les cloisons sont en train de s’écrouler sous l’attaque de mites et où les policiers doivent cohabiter avec des rats et des tanrecs ! Dans certains postes, les policiers ne disposent pas de toilettes convenables, pas de chaises et ne parlons pas d’équipements. Dans certains cas des policiers ne reçoivent pas les chaussures et les chaussettes réglementaires et leur extra duty allowances ne sont pas payées. Savez-vous que des policiers qui ont travaillé en overtime les 1 et 2 janvier de cette année n’ont pas encore été payés ! Le commissaire et son équipe trouvent du temps pour assister aux comités pour préparer la célébration du 250e anniversaire, mais ils n’ont pas de temps pour régler les problèmes quotidiens des policiers ?

Que comptez-vous obtenir en dénonçant et en saisissant la justice et en envoyant une lettre au Premier ministre et au ministre Mentor ?
Que le commissaire vienne expliquer devant la cour le pourquoi de mon transfert que je considère comme punitif et abusif. J’ai envoyé une lettre au PM et au ministre mentor pour leur dire qu’il existe d’énormes problèmes dans la force policière, mais que le commissaire n’est pas intéressé à trouver du temps pour les régler. J’ai ajouté qu’il va même jusqu’à intimider le syndicat en victimisant son président. Je leur ai dit que tout cela démotive les policiers à faire leur travail et que tout cela pourrait avoir des répercussions sur le law and order dans le pays. En envoyant ces lettres, j’ai fait mon devoir de président de syndicat responsable et demandé à rencontrer les ministres concernés.

Vous affirmez que, contrairement à ce qu’a déclaré le commissaire, le transfert punitif existe dans la force policière. Si cela est vrai, vous ne craignez pas de vous retrouver à Agaléga après la publication de cette interview ?
Je suis le président d’un syndicat qui travaille dans l’intérêt des policiers, contre vents et marées et avec ou sans représailles. Mais si jamais les membres du syndicat sont victimes de représailles parce que nous avions exposé les doléances des policiers, nous prendrons les mesures qui s’imposent.

On pourrait interpréter cela comme une menace contre le commissaire  ?
Ce n’est pas le cas. Mais, par ailleurs, puisque le commissaire nous ferme sa porte, nous devons bien faire quelque chose pour défendre les droits des policiers, non ? Le combat pour l’amélioration des conditions de travail des policiers ne peut pas être stoppé à cause de la mauvaise volonté du commissaire et de son équipe. Ce n’est pas nous qui refusons le dialogue.

Finalement, toute cette énergie que vous dépensez à attaquer le commissaire, ne pourrait-elle pas être mieux utilisée pour améliorer les conditions de travail des policiers ?
Je n’attaque pas le commissaire, mais je lui dis de laisser le syndicat faire son travail. C’est sa manière de faire qui nous oblige à réagir, à dénoncer ces transferts punitifs dont sont victimes des centaines de policiers. J’utiliserai mon cas comme exemple pour faire cesser la pratique des transferts punitifs parce qu’aujourd’hui on ne donne pas aux policiers les raisons de leurs transferts. Pour terminer et pour prouver ma bonne foi dans cette affaire, je dis la chose suivante : si le commissaire n’a rien contre le syndicat, qu’il organise, le plus tôt possible, une réunion avec nos représentants pour discuter des multiples problèmes des policiers et pour leur trouver une solution. Ce sera la première réunion entre la POSU et le commissaire depuis que le syndicat, qui regroupe aujourd’hui plus de  4000 policiers, a été officiellement enregistré en février de cette année. La balle est maintenant dans le camp du commissaire.