L’OMBUDSPERSON FOR CHILDREN, RITA VENKATASAWMY : « Je suis optimiste pour l’avenir des enfants de notre République »

Notre invitée de ce dimanche est Rita Venkatasawmy, Ombudsperson for Children, qui vient de publier le rapport annuel des activités de son bureau. Au cours de l’interview qu’elle nous a accordée cette semaine, elle passe en revue certaines parties de son rapport et répond à des questions sur l’actualité sociale. En conclusion, et malgré un constat assez alarmant de la situation sociale, elle affirme son optimisme pour l’avenir des enfants de la République.
 

La lecture de votre rapport annuel est à la fois instructive, déprimante et alarmante, Rita Venkatasawmy. Ce rapport démontre surtout qu’au niveau de la protection des droits des enfants Mauriciens, notre Welfare State fonctionne mal ou pas du tout. Vous partagez mon avis ?
- Pour moi, un rapport doit surtout souligner les failles d’un système afin de l’améliorer, en l’occurrence, la situation du respect des droits des enfants à Maurice. C’est vrai que le rapport constate que beaucoup de choses ne fonctionnent pas bien dans le système, mais cela ne veut pas dire que rien ne fonctionne. Depuis que Maurice a signé et ratifié la Convention des Droits de l’Enfant, il y a eu une évolution positive dans la situation des enfants du pays et je tiens à le souligner. Mon rapport a pour but de faire une analyse du système concernant la protection des droits de l’enfant et de souligner ses failles et ses dysfonctionnements pour l’améliorer. C’est le cas, par exemple, quand, à la demande des collégiens, je rends visite au Ramsoondar Prayag SSS et que je constate qu’au niveau des infrastructures, ce collège est dans un état d’abandon. Je dois décrire cette situation dans mon rapport.
l Comment est-il possible qu’un collège du gouvernement soit, je reprends vos mots, « en ruine » ?
- Je le redis, je suis allée rendre visite à ce collège pour répondre à une demande de ses collégiens. A ce niveau, le PTA du collège n’a pas joué son rôle au fil des années pour alerter les autorités sur l’état physique de l’institution dans lequel les enfants étudient.
Mais il faut aussi constater que ce n’est pas seulement la PTA qui, dans ce cas, n’a pas assumé ses responsabilités, mais tous les responsables au niveau du ministère de l’Education, dont le travail est de veiller à ce que les infrastructures des collèges de l’Etat soit en état de fonctionnement. C’est parce qu’ils n’ont pas assumé leurs responsabilités pendant des années que les élèves vous ont contacter en dernier recours. Donc, il arrive que le Welfare State fonctionne mal ou pas du tout.
- Cela peut arriver. Dans ce cas précis, mon bureau a pu faire son travail parce que les étudiants ne sont pas, comme on le dit trop souvent, amorphes, mais sont très éveillés, observent ce qui se passe autour d’eux et ont des choses à dire. Le problème c’est qu’on ne leur donne pas l’attention qu’ils méritent, qu’on ne les écoute pas assez.
Votre rapport fait état des cas qui vous ont été rapportés et sur lesquels vous avez ouvert un dossier, mené des enquêtes et trouvé des solutions. Combien y a-t-il, à Maurice et à Rodrigues, de cas touchant le non-respect des droits des enfants qui ne remontent pas jusqu’à votre bureau ?
- Je n’ai pas de chiffres à vous donner. Mais je peux dire que nous avons beaucoup de cas rapportés, mais beaucoup plus, peut-être même plus que le double, de cas non rapportés. Cette situation existe parce qu’en dépit du fait que le bureau de l’Ombudsperson existe depuis presque 15 ans, et malgré le travail fait depuis, les Mauriciens ne savent pas très bien quel est notre rôle. Il y a mieux : il arrive encore que certains responsables d’ONG me demandent quel travail fait le bureau ! Certains pensent que nous sommes une ONG. Il m’est même arrivé de recevoir une dame qui pensait que mon bureau pouvait trouver une épouse pour son « enfant », qui était âgé de 42 ans ! On croit aussi que le bureau peut faire obtenir des pensions. Nous devrions avoir plus de ressources et de moyens pour faire connaître les responsabilités et les limites du bureau de L’Ombudsperson.
Vous me parlez de personnes qui comprennent mal votre mission et vous confondent avec une agence matrimoniale ou la Sécurité sociale. Mais comment est-ce que ceux qui ont le plus besoin de vos services — les enfants des Mauriciens rejetés par le système et qui vivent en marge de la société, qui se battent quotidiennement pour survivre peuvent savoir que vous existez ?
- Depuis que je dirige ce bureau, je n’attends pas que les gens viennent vers nous pour faire des plaintes, nous allons aussi sur le terrain. C’est une démarche qui n’est pas toujours bien comprise. Nous sommes allés, par exemple, faire une enquête sur les gares d’autobus à la sortie des écoles et des collégiens nous ont demandé si nous étions venus les surveiller ! Pour être vraiment efficace, on ne peut s’asseoir au bureau et attendre qu’on vienne nous rapporter des cas, il faut aller sur le terrain et mes enquêteurs et moi nous le faisons. Nous visitons les poches de pauvreté et les cités pour aller à l’écoute des plus pauvres d’entre nous et de leurs enfants. Dans cette optique pour célébrer la Journée internationale de l’Enfant le 20 novembre prochain, au lieu de faire seulement des discours, nous allons emmener des enfants comme ambassadeurs de notre bureau pour faire un tour de Maurice dans le bus de l’amitié et pour aller à la rencontre des pensionnaires d’une maison de retraite et des enfants de la communauté des rastas. Tout ça pour vous dire que ce n’est pas en restant enfermés dans un bureau que nous allons rencontrer ceux qui ont besoin de nous. Nous n’allons pas sur le terrain juste pour faire de l’activisme, mais pour avoir une connaissance profonde du vécu, du regard et de la parole de l’enfant mauricien que je ne retrouve dans aucun livre.
Une grosse partie de votre rapport concerne les shelters pour enfants. Est-ce que vous considérez qu’ils ne fonctionnent pas comme ils le devraient ?
- Il existe à Maurice une population d’enfants violentés physiquement, verbalement, par négligence et sexuellement. D’après les chiffres de la CDU et de la police chaque jour un enfant est agressé sexuellement à Maurice, et nous ne parlons pas de cas non rapportés ! Le CDU dit que sur les 5000 plaintes qu’il reçoit 500 concernent des abus sexuels sur des enfants ! Il faut savoir que dans beaucoup de cas, la famille mauricienne est de plus en plus fragilisée et qu’en son sein il y a beaucoup de maltraitance sur les enfants. Alors, pour protéger ces enfants maltraités, la CDU les place dans les shelters, c’est un pas dans la protection des enfants, mais avec, malheureusement parfois, des conséquences négatives.
Mais est-ce que ce n’est pas la seule solution pour protéger un enfant maltraité au sein de sa famille ?
- C’est la seule solution qui existe à Maurice pour le moment. Mais ailleurs il y a d’autres solutions comme le foster care et l’adoption qui n’ont pas été développés à Maurice. Je fais partie de ceux qui depuis des années militent pour la création d’une agence de l’adoption à Maurice. Une agence qui faciliterait les procédures d’adoption pour les Mauriciens qui veulent adopter, ce qui serait une autre solution au problème de la maltraitance des enfants. Il y a une forte demande pour l’adoption à Maurice et il y a beaucoup d’enfants qui pourraient être adoptés. Le problème c’est que nous avons des structures et des règlements qui doivent être revus rapidement. Il existe de bons shelters à Maurice et je tiens à le dire. Ce sont de petites unités qui prennent un nombre réduit d’enfants, ce qui permet de s’occuper d’eux avec efficacité par un personnel formé. Ils fonctionnent comme de petites familles. Mais on ne peut pas prendre 20 ou 25 enfants maltraités physiquement et sexuellement et les grouper avec des petits délinquants ou ceux qui se prostituaient dans des abris avec des « careers » qui ne sont pas formés. Imaginez les résultats que cette cohabitation va donner : des situations ingérables. Des ONG ont compris que les petites unités sont plus faciles à gérer, mais des bailleurs de fonds leur demandent de regrouper les unités pour faire moins de dépenses ! Toutes les recherches internationales le disent : quand il naît, l’humain est extrêmement vulnérable, n’est pas qu’un tube digestif, et il a besoin de s’attacher à quelqu’un affectueusement, émotionnellement pour bien se développer et transmettre ces valeurs quand, arrivé à l’âge adulte, il fera des enfants. Quand on place des bébés et des enfants maltraités dans de grands shelters, nous ne sommes pas en train de donner à ces enfants un bon début dans la vie. Les enfants violentés qui grandissent dans une institution ont parfois tendance à répéter sur les plus petits ce qu’ils ont eux-mêmes subi dans le passé. Le « shelter » tel qu’il est actuellement est un mal nécessaire, mais il doit être amélioré, professionnalisé en attendant que d’autres solutions soient mises en place pour protéger les enfants maltraités comme l’adoption ou les familles d’accueil. Autrefois, il y avait dans les familles mauriciennes des enfants « soignés ».
 C’est-à-dire ?
- On a oublié cette pratique sociale courante à l’époque. Les familles, pas forcément les plus riches, accueillaient en leur sein un enfant orphelin ou un autre dont la famille avait des difficultés pour l’élever, le « soigner ». Ces enfants étaient donc recueillies et « soignés » au sein d’autres familles. C’est une pratique qui pourrait, devrait, être réintroduite à Maurice, ce qui permettrait aux enfants maltraités de vivre normalement leur enfance dans une famille d’accueil.
Pardonnez mon cynisme, mais est-ce que vous pensez que le Mauricien qui, en général, n’a pas du temps pour bien s’occuper de ses propres enfants, en aura pour des enfants à « soigner » ?
- Je pense que c’est une culture à réintroduire et à développer à Maurice à travers une campagne de sensibilisation. Ce serait une partie de la solution au problème des enfants maltraités. Mais ceci étant, il faut professionnaliser tous nos services parce que pour sortir un enfant de la maltraitance et le faire bien grandir, l’amour seulement ne suffit pas. Il faut une formation pour apprendre à élever ces enfants, à leur dire non quand il le faut. Il ne pas faut croire que les enfants maltraités ne sont à la recherche que de bonne nourriture, de jolis vêtements et de jouets. Ils sont surtout à la recherche d’une famille où ils pourraient se reconstruire et grandir. Ils sont à la recherche de quelqu’un qu’il pourrait appeler papa où maman.
Les autorités concernées lisent-elles votre rapport et mettent-elles des recommandations en pratique ?
- L’année dernière, dans mon premier rapport, j’avais fait des critiques et des recommandations sur les Rehabilitation Youth Centres où l’on place les enfants en situation de conflit avec la loi. Ce sont des enfants à la fois victimes et auteurs de violences. Le rapport a été lu et a suscité une prise de conscience et je crois pouvoir dire que le mindset sur le RYC a changé concrètement. Un budget a été voté pour changer le cadre dans lequel les pensionnaires évoluent et pour qu’ils bénéficient d’un peu plus de confort.
Une des réactions au rapport 2016/17 est venue de la responsable de la CDU. Elle a déclaré sur les ondes d’une radio que le département dont elle est responsable fait un travail formidable. Votre réaction ?
- La responsable de la CDU est libre de dire ce qu’elle veut et de défendre sa paroisse. C’est vrai que la CDU abat un gros travail, mais, et je l’ai dit dans le rapport, il y a des améliorations à apporter. Par exemple, il faut qu’elle arrête de placer les enfants maltraités juste en fonction de la disponibilité des places disponibles dans un shelter. Vous savez comment cela est fait aujourd’hui dans les 37 centres ? uniquement sur les places disponibles, sans tenir compte du profil de l’enfant et des conséquences négatives que son placement pourrait apporter. Ces shelters ne sont pas que des endroits où l’on case les enfants à problèmes, sans tenir compte de ses spécificités et ceux des autres enfants. Il existe des réalités pratiques, psychologiques et économiques des maisons d’enfants et des ONG qui les gèrent, dont la CDU doit tenir compte.
Est-ce que la CDU se contente de suivre les règlements et de remplir les maisons d’enfants automatiquement, sans état d’âme pour les enfants qu’elle place, comme elle l’aurait fait pour un produit ?
- Je n’irais pas jusque-là. Mais je dis, par contre, que la CDU pourrait faire beaucoup mieux en tenant compte des réalités de chaque situation et des « alternative care guidelines » très détaillées qui ont été élaborées par un comité d’experts des Nations unies. Ces « guidelines » ont été élaborées par des experts en fonction des connaissances profondes du développement de l’enfant dans le respect de ses droits. Il suffit juste d’adapter ces « guidelines » pour améliorer sensiblement le traitement des enfants maltraités à Maurice. Il faut nous tenir informés des recherches entreprises dans d’autres pays et utiliser leurs résultats pour améliorer ce que nous faisons ici. Nous sommes dans un village global et nous ne pouvons nous permettre de vivre en dehors, déconnectés. Il nous faut faire un mariage de la théorie et de la pratique dans la réalité pour faire avancer les choses et, dans mon secteur, pour protéger les droits de l’enfant et construire un meilleur avenir pour le pays.
Vous avez mentionné plusieurs fois le travail remarquable que font les ONG à Maurice. Que pensez-vous des nouvelles lois du CSR et de la toute nouvelle fondation qui rendent très difficile l’accès au financement sans lequel les ONG ne peuvent fonctionner ? J’ajoute qu’avec depuis ces nouvelles lois, des ONG ont été obligées de ralentir, de diminuer leurs activités en attendant de mettre la clef sous le paillasson.
- Depuis longtemps et pendant longtemps encore, et qu’on le veuille ou non, les ONG ont eu et auront un rôle capital à jouer à Maurice. Les ONG rendent service au pays et à l’Etat en fournissant des services qui n’existent pas. Ceci dit, avec l’avènement du CSR et l’argent des entreprises, des ONG se sont multipliées comme le sucre attire les fourmis. Il y a une énorme différence entre une ONG, née de la prise de conscience de ses membres de la nécessité de mener le combat pour un avenir meilleur, et d’autres créées uniquement pour bénéficier du CSR. J’ai vécu, j’ai été impliquée dans cette période de militantisme social qui m’a aidée à devenir ce que je suis aujourd’hui. Il y a ONG et ONG. Il y a celles qui sont sur le terrain, suivent et respectent les procédures et d’autres qui n’ont qu’une boîte postale, ne répondent ni au téléphone ni aux emails, mais demandent et reçoivent de l’argent. Les ONG, les vraies, ne sont pas là pour faire des bénéfices et des profits, mais pour promouvoir les droits humains. Il faut que la CSR Foundation soit extrêmement vigilante et fasse le tri en se basant sur ce qui se fait sur le terrain, pas sur les rapports bien écrits.
Tout le monde est d’accord pour le contrôle des fonds alloués aux ONG et de la manière dont ils sont dépensés. Mais depuis les nouvelles lois il y a eu un flou, un ralentissement de l’attribution des fonds, ce qui a conduit certaines ONG à diminuer leurs activités.
- Je suis au courant de cette situation, que je déplore, d’autant plus qu’en fin de compte celui qui paye les pots cassés, c’est le bénéficiaire des services fournis par les ONG. Mais je sais aussi que la Fondation CSR a commencé à allouer des fonds pour des projets spécifiques. Je peux vous donner la garantie que je vais m’intéresser au fonctionnement de la CSR Foundation et compte faire entendre ma voix pour la défense des droits des enfants et aussi pour dénoncer certains bailleurs de fonds qui ne jouent pas le jeu. Il ne faudrait surtout pas décourager les membres de bonnes ONG au point de les inciter à baisser les bras, à cesser leurs activités.
 Face à tout ce que nous avons constaté au cours de cette interview, la question suivante s’impose : est-ce qu’il n’existe pas, à Maurice, un refus de combattre réellement la grande misère et ses conséquences pour nous contenter de mesures superficielles à la limite de l’hypocrisie ?
- Maurice n’échappe pas à la course effrénée vers le matérialisme que vit le monde. On ferme les yeux sur le reste, pour ne pas dire qu’on n’a même pas le temps de les ouvrir. Nous tenons des discours stéréotypés qui, peut-être, nous donnent bonne conscience et nous permettent de vivre. En tant que citoyen, membre d’un pays, nous devons développer un discours de franchise en évitant de cacher ce qui nous gêne sous le tapis. Il nous faut accepter la critique, surtout celle qui est constructive que négative. Quand j’écris dans le rapport que certaines choses ne fonctionnent pas, je fais un constat pour améliorer la situation, pas pour attaquer quelqu’un ou une institution. Il y a beaucoup de choses qui se passent à Maurice que les Mauriciens ignorent ou veulent ignorer, comme la situation des enfants maltraités. Tout cela découle de notre système d’éducation qui produit les êtres humains que nous sommes. Pour trouver des solutions à nos problèmes, à celui de la grande pauvreté par exemple, il faut l’aborder frontalement, franchement, en arrêtant de se voiler la face. Si nous ne faisons pas les choses honnêtement, ouvertement, nous ne pouvons pas avancer dans tous les domaines, y compris le respect des droits des enfants. Nous devons affronter les situations, mais en gardant en tête une pensée de Mao Tse Toung qui disait que « tous les conflits ne doivent pas être antagonistes ». On peut ne pas être d’accord avec une position ou un point de vue sans pour cela devenir l’ennemi de celui qui le défend.
 Vous concluez l’introduction de votre rapport 2016/2017 par la phrase suivante : « With the hope for a better future for all the children of our Republic. êtes-vous optimiste pour l’avenir des enfants de la République ?
- Je suis obligée d’être optimiste dans le combat que je mène au nom des enfants. Surtout ceux dont les droits ne sont pas respectés. Mais en regardant tout ce qui a été fait, tout ce qui est fait - avec les erreurs et les ratés - et tout ce qui peut être fait, oui, je suis optimiste pour l’avenir des enfants de notre République.
 
Jean-Claude Antoine