De l’Universel et du Particulier

La seconde moitié du XXe siècle a marqué l’épuisement des deux matrices principales qui formaient l’imaginaire politique des mouvements progressistes : le communisme et la social-démocratie. L’effondrement spectaculaire de la première hypothèse ne doit pas nous faire oublier qu’elle avait cessé d’être une force capable d’orienter les masses et de les enthousiasmer depuis déjà bien longtemps. La crise de la social-démocratie ne s’est, elle, pas manifestée à travers un moment unique et spectaculaire d’effondrement. Mais sa lente érosion, ainsi que leurs effets ne sont pas moins palpables.
L’apogée de la social-démocratie a coïncidé avec l’acceptation universelle des méthodes keynésiennes de régulation du capitalisme en liaison avec un système d’États-providence au sein duquel l’État national jouait le rôle décisif dans la redistribution des revenus. C’est cette tendance qui a longtemps porté le développement économique et social dans l’Ile Maurice indépendante.
Les crises économiques qui se sont succédé depuis la fin des années 70 ont signifié l’avènement de la globalisation et de son discours économique néolibéral, devenu la doctrine incontestée de l’immense majorité des gouvernements démocratiques du monde. Les conséquences de ce déclin sont multiples. Les institutions qui canalisaient historiquement les revendications sociales ont perdu leur rôle d’articulation et de proposition collective, ce qui a pour conséquence que le champ social se présente désormais sous la forme de la dispersion des acteurs et des revendications sociales. La conséquence directe de cela est la fragmentation même des revendications sociales, ce qui a pour effet une dispersion qui ne permet à aucun mouvement d’avoir un poids de proposition concret et décisif dans les débats politiques actuels. Ainsi, le potentiel de progrès social se trouve relégué à quelques initiatives éparses qui n’arrivent pas à rallier l’enthousiasme nécessaire à une visibilité et une représentation politique d’envergure. Cela n’est pas toujours le cas – comme le prouve la reconnaissance du mariage pour tous dans certains pays – mais globalement, la solidarité de classe sur laquelle reposaient le marxisme et la social-démocratie, dans leurs particularités propres, semble s’être éparpillées dans l’anonymat de la division.

La guerre des identités

À ce processus, s’est ajouté un autre qui commence à avoir des répercussions profondes sur la structuration de la politique contemporaine : dès lors que les anciennes identités et solidarités de classe ont été érodées, il se fait jour une forte tendance à reconstruire les collectivités politiques en termes d’identité culturelle. En un sens bien précis, la lutte des classes a laissé place à la guerre des identités. Pour dire les choses autrement, le terrain idéologique est passé des luttes d’inspiration universaliste pour l’égalité à la guerre des particularités (1) – c’est-à-dire à la revendication assumée de l’inégalité.
Nous avions tenté d’expliquer ce phénomène sur le terrain mauricien par le prisme de la racialisation dans un article publié dans ces mêmes pages le 9 octobre dernier. C’est ce à quoi l’on assiste dans de nombreux pays allant des diverses formes du multiculturalisme politique des pays de tradition anglo-saxonne; aux communautés des travailleurs émigrés (avec sa contrepartie : le développement d’une xénophobie anti-immigrés d’extrême droite) ; à la prolifération des conflits ethniques ; ou encore à l’expansion des intégrismes.
Nous ne sommes pas épargnés par ces symptômes à Maurice, bien au contraire. Le renforcement des logiques politiques locales, les lobbies que l’on nomme « socio-culturels », la stratégie partisane de l’hétérogénéité sociale sont des symptômes importants de cette mise en concurrence des particularités.
Ainsi, ces transformations et cette fatigue des systèmes historiques représentent autant de défis au discours classique de la théorie politique. Par exemple, le discours démocratique moderne s’est traditionnellement centré sur l’égalité au-delà de la différence – ce que nous nommons l’universalisme. Aujourd’hui, la tendance contraire semble s’être imposée : la démocratie est liée à la reconnaissance du pluralisme et des différences – que nous nommons le particularisme. Ceci a des conséquences profondes sur la manière dont est constituée la sphère publique dans ses dimensions politiques et idéologiques.
Ainsi, le projet universel des Lumières s’est vu remplacé par une politique du particularisme pur. Ce point est essentiel car c’est là l’une des voies potentielles d’un progrès politique sur le terrain mauricien. Il ne s’agit en aucun cas de penser le retour de l’universel pur, notamment dans son versant Moderne – qui a été le terrain sur lequel la prédation coloniale, le racisme, la division du travail mondialisé et la phase d’accumulation primitive et du transfert des richesses qui a produit la grande dichotomie coloniale entre dominants et dominés a pris racine. Le particularisme pur n’est pas non plus une voie souhaitable car elle éparpille toute tentative du politique dans l’insignifiant et dans une guerre des identités. Il nous appartient donc de trouver une voie médiane : penser la relation entre universalisme et particularisme d’une manière entièrement nouvelle.
Le défi est immense, mais le laboratoire qu’est le multiculturalisme mauricien est propice à une telle expérience politique. Il ne s’agit pas d’abandonner la multitude des identités qui compose notre hétérogénéité au profit d’une communauté universalisée et homogénéisée que l’on a tendance à nommer le peuple – concept imprécis renvoyant à une idée de la Nation héritée du XVIIIe siècle et que la globalisation néolibérale a rendue obsolète et sans contenu réel. Ce dont nous avons besoin, c’est d’une nouvelle manière de concevoir la logique qui sous-tend la construction identitaire, et donc qui sous-tend la logique politique et la rationalité gouvernementale.
Il nous semble que cette logique, cette relation entre universalité et particularité, est justement ce que Gramsci nommait l’hégémonie. Il s’agira pour nous d’en élaborer le sens contemporain dans notre prochain article.

Doctorant-chercheur en philosophie politique, membre du Laboratoire de recherches sur le Changement social et politique (LCSP) de l’Université Paris 7 Diderot.