De la canne à sucre et des préjugés

Nous évoquions, dans un article intitulé « Bienvenue dans le désert du politique » et publié dans la page Forum du Mauricien le 22 septembre dernier, la nécessité de penser à un changement politique qui réponde aux impératifs d’une société en constante évolution, comme peut l’être aujourd’hui la société mauricienne. Nous y avions conclu que la voie d’un progrès politique réel passait par une étude critique de notre histoire coloniale et de son héritage postcolonial, qui aboutirait à une compréhension politique renouvelée de la société mauricienne et de l’un de ses symptômes les plus visibles : les identités politiques.
Il s’agit pour nous, ici, de préciser ce propos.
Il nous semble pertinent, dans la société dite multiculturelle dans laquelle nous vivons, de poser les questions suivantes : y a-t-il une expérience de l’identité, de la culture, de l’ethnie et de la race, qui soit propre à un type de société comme la nôtre ; et si oui, comment est-ce que cette expérience a pu se constituer ? Si nous allons un peu plus loin, nous pouvons nous demander comment cette expérience de l’identité, de la culture, de l’ethnie et de la race structure les rapports de pouvoir dans notre société, et produit notre vivre-ensemble dans l’actualisation de notre présent, qu’il soit politique, culturel ou social.
Ce concept de race mérite explication afin d’éviter tout malentendu pouvant obstruer sa compréhension.
La notion de race, en tant que dénominateur effectif du racisme, a une longue histoire dans la Modernité, dont l’essor commence à la fin du XVIe siècle dans les discours historico-politiques en Europe. Sans entrer dans trop de détails, nous pouvons ici affirmer qu’entre les XVIIe et XIXe siècles, la notion de race servira la construction des identités nationales, des consciences collectives et politiques, et glissera – lentement mais sûrement – dans le biologisme qui servira de base idéologique à la justification du processus de marchandisation de la vie humaine, c’est-à-dire la traite des esclaves. Il est particulièrement intéressant ici de noter que ce glissement dans le biologique se fera au fur et à mesure de la production d’un savoir basé sur les observations ethnographiques, anthropologiques, sociologiques et, en fin de compte, biologiques sur les sociétés dites primitives qu’ont pu rencontrer les colonisateurs dans les territoires qu’ils avaient conquis. Un exemple marquant de cela reste le fameux cas de la controverse de Valladolid qui opposa le dominicain Bartolomé de Las Casas et le théologien Juan Ginés de Sepúlveda.
Il y en a, bien évident, de nombreux autres.  
Se demander si une telle conception de la race et du racisme sont pertinents ou non aujourd’hui a moins de sens que de s’interroger sur sa diffusion et ses effectuations. Les discours sur le biologisme de la race – c’est-à-dire ceux qui s’attacheront à la scientifisation des différences de couleurs de peau, des différences de morphologies, l’absence présumée de rationalité et de capacités de raisonnement, etc. afin de justifier des différences de statut juridique, économique et politique entre les individus – ont depuis longtemps déjà été critiqués, déconstruits, mais force est de constater que ce racisme, qui se cristallise vraiment au XIXe siècle, perdure encore malgré la volonté de la science moderne de décoloniser certains savoirs ethnographiques, anthropologiques et sociologiques, mais aussi de passer au regard de la critique une certaine littérature et un certain régime de la représentation ayant grandement contribué à ces racismes. Le fameux Tintin au Congo de Hergé en est un exemple notoire.
Il y a là toujours de grands combats à mener.
Il nous semble néanmoins important de nous intéresser à un autre sens, à une autre image, de la race et du racisme qui prédominait lui aux XVIIe et XVIIIe siècles, et qu’il faut également combattre dans ses actualités présentes. L’essor du racisme biologique a pu nous faire oublier que ce dernier reposait lui-même sur un autre principe : celui de la racialisation de la société. Ainsi, il nous semble important de distinguer la racialisation du racisme. Ce dernier dans son sens commun fait référence au racisme biologique – basé donc sur des différences de couleurs de peau, de morphologies, etc... alors que le premier terme renvoie plutôt au principe et à la pratique de la différenciation, de la catégorisation et de la classification des individus dans des groupes hétérogènes, mais pouvant appartenir à la même société, sur la base des pratiques sociales, des pratiques culturelles, des pratiques religieuses, des pratiques linguistiques, mais aussi, des pratiques économiques et des pratiques politiques.
Ainsi, il nous semble que cette notion de racialisation – telle qu’elle est aujourd’hui utilisée par certains chercheurs des études postcoloniales – est d’une importance capitale pour comprendre la rationalité politique à l’Ile Maurice, car elle explique dans son historicité propre, mais aussi dans son actualité contemporaine, la construction des identités politiques, la construction des identités ethniques, la construction des identités religieuses, la construction des identités linguistiques, la construction des identités castéistes ; en tant que ces identités se trouvent à la base – au fondement même, devons-nous dire – de la logique de la division communale de la société mauricienne ; et donc à la base de la gouvernementalité mauricienne. Il faut ici entendre ce terme – gouvernementalité – dans son sens le plus immédiatement politique : un certain type de contrôle de l’État sur la population ; un certain mode d’exercice du pouvoir où gouverner revient à exercer sur une population donnée, par rapport aux individus qui la composent et aux richesses qui en sont produites, une détermination des conduites, des comportements et des postures sociales, culturelles, linguistiques, économiques, et donc, politiques. Ainsi, pour résumer, la racialisation, en tant que processus structurant toujours actif, veut dire quelque chose de très simple : l’individu n’a d’existence propre, aux yeux du pouvoir, seulement en tant qu’individu existant avant toute autre chose dans une race.
Cette forme générale de la gouvernementalité est une invention de l’État moderne où se trouvent divisés, hiérarchisés, catégorisés, classifiés les individus selon leurs groupes sociaux, selon les corps de métiers auxquels ils appartiennent, selon leurs croyances religieuses, selon leurs pratiques culturelles, selon leurs langues ancestrales, selon leurs répartitions géographiques, etc. Or, lorsque nous nous intéressons à la généalogie de l’État mauricien – en tant que ce dernier trouve sa source ininterrompue dans nos histoires coloniales – nous retrouvons les mêmes procédés, les mêmes démarches, qui s’affairent à diviser, hiérarchiser, catégoriser, classifier les individus sur des bases similaires, mais avec une addition propre au monde postcolonial et multiculturel qu’elle l’Ile Maurice : celle de la dimension socioculturelle et communale. C’est en cela que la communauté, la religion, le pays d’origine, la caste, la langue, etc. deviennent des enjeux politiques majeurs. C’est aussi à partir de là que sont renforcés les logiques socioculturelles, la division du travail, et le maintien d’une citoyenneté par proportionnalité, toujours plus segmentarisée, toujours plus racialisée, donc toujours plus inégalitaire.
Ce que nous avons appelé la racialisation dans ce texte se trouve ainsi, selon nous, au fondement de la place qu’occupe chaque individu dans le corps social, dans l’infrastructure économique et dans les mœurs politiques de notre pays. Le multiculturalisme mauricien, par-delà la naïveté des discours partisans sur la diversité et sur la Nation arc-en-ciel, est une stratégie de gouvernement – gouvernement au sens d’une gouvernementalité. C’est une stratégie de gouvernement se basant sur la racialisation de la société mauricienne et qui soutient encore et toujours la reproduction des rapports de pouvoir historiquement déterminés et contre lesquels nous devons politiquement nous opposer si nous souhaitons voir advenir un progrès social, économique et politique réel à Maurice.
C’est en ce sens que nous semblent encore résonner aujourd’hui ces mots de Malcolm de Chazal : « À Maurice, on cultive aussi bien la canne à sucre que les préjugés. »