LA CATASTROPHE DU 30 MARS : Une occasion à saisir pour changer notre « modèle » de développement

Le double déluge qui a ravagé Maurice, île principale de notre archipel, en l'espace de six semaines, signale l'échec de notre modèle de « mal-développement » bétonné et motorisé à outrance, et il marque à ce titre l'échec dramatique et de l'État et du secteur privé, les deux piliers de ce modèle.
Rendons hommage d'abord aux victimes, 11 morts au décompte d'hier, des centaines de blessés, des milliers de traumatisés laissés sur des terres dévastées et vulnérables même si le premier ministre leur fait miroiter « son » Fonds d'urgence, auquel Médine (seul ou avec d'autres ?) s'est empressé de contribuer Rs 1,5 million.

Hommage aux vrais patriotes
Rendons aussi hommage à ces milliers de jeunes (et de moins jeunes) qui ont secouru des personnes en détresse et qui, pour les autres, dont les expatriés comme moi, ont documenté la violence et l'ampleur du désastre au péril de leur vie. Sans attendre l'appel du premier ministre au « patriotisme », ils ont démontré sans relâche leur solidarité nationale en aidant les sinistrés à nettoyer rues, cours, demeures et commerces, et à reprendre espoir et courage en distribuant vêtements et vivres.
Rendons grâce par ailleurs que ce désastre n'ait pas été causé par des émeutes communales, comme en 1967-68 et en 1999, ni par des guerres d'agression venues de l'étranger comme en Irak il y a 10 ans ou par des guerres civiles comme au Liban (1975-1990), et ni par une combinaison des deux, comme actuellement en Syrie.

Les pirouettes de Navin Ramgoolam
Le premier ministre a mauvaise grâce toutefois de se dédouaner en parlant de « catastrophe imprévisible » et en mettant en cause « le réchauffement climatique » et les aléas de la Nature. Les catastrophes naturelles frappent sans distinction, qu'il s'agisse de séismes, cyclones, tsunamis, éruptions volcaniques, déluges, invasions de sauterelles ou sécheresses.
Mais les pays frappés se distinguent par les moyens d'urgence qu'ils déploient pour minimiser les dégâts et assurer la sécurité des populations civiles. Katrina était inévitable certes, mais il ne fait plus de doute que les carences de l'administration George W. Bush ont amplifié les pertes de vie et les dégâts.

Carence de l'État et héroïsme de la société civile
Si Maurice s'est distingué à ce chapitre en février et durant le week-end de Pâques, c'est par l'absence de tout déploiement de telles mesures d'urgence par l'État. C'est la société civile qui a sauvé l'honneur en se ruant sur les lieux ravagés dès samedi ; les secours officiels intervenaient 24 heures plus tard, trop tard. Et aucun dirigeant politique n'est descendu sur le terrain pour se solidariser avec les victimes.
Quand le chef du gouvernement appelle chacun à « prendre ses responsabilités », il aurait dû commencer par donner l'exemple, en avouant que le « modèle de développement » qu'il poursuit, et les gouvernements précédents, est un grand responsable de l'énormité du désastre : on ne peut pas bétonner, asphalter et construire en enserrant cours d'eau et rivières, quand on ne les bloque pas carrément, et en érigeant des centres d'achat et des projets immobiliers sur des marécages en coupant des arbres sans que l'eau de pluie se fraie un chemin comme elle peut.

Le changement climatique, nous sommes aussi fautifs
Et le changement climatique, nous y contribuons aussi, à notre échelle bien sûr, mais notre modèle de « croissance » et notre consommation débridée d'énergie fossile y jouent leur rôle.
À ce titre, Alan Ganoo et Pravind Jugnauth font de la politique de bas étage en cherchant à accabler le gouvernement du jour, et en faisant l'impasse sur leurs propres responsabilités quand leurs partis étaient au pouvoir et pédalaient dans le sens du même « modèle économique ».
Ni l'un ni l'autre n'a évoqué l'urgence de repenser ce modèle dans le sens d'un développement écologique durable, ni n'a proposé de projet alternatif pour le pays.

Les responsabilités du secteur privé
La colère des internautes sur Facebook contre le gouvernement est compréhensible. Mais il importe aussi de cibler le secteur privé : les investisseurs/constructeurs/développeurs financent et corrompent les partis et le gouvernement pour acheter toujours plus de « laisser-faire » et moins de réglementations et de normes écologiques. Ils décident des projets à développer et les font élaborer et construire par des « experts » qui ne se soucient guère des retombées catastrophiques comme celles du 30 mars.
Cette catastrophe servira à quelque chose si Maurice, comme l'indiquent les internautes de Facebook et Twitter, prend conscience de l'urgence d'imposer des normes plus strictes aux projets de « développement » et de passer carrément au modèle de développement écologique durable - alors que le MID n'est pas seulement un slogan creux mais une mauvaise plaisanterie.