En marge de la 38e session du Conseil des Droits de l’Homme qui se tient à Genève, l’association Africa21.org, en collaboration avec Reporters sans

frontières (Suisse), et le cabinet suisse Media Expertise ont proposé un échange sur la situation de la liberté d’information et du journalisme dans certains pays d’Afrique. Cette conférence s’est tenue le 22 juin au Palais des Nations, siège de l’Organisation des Nations unies. Nous vous proposons en substance l’intervention de Jean-Luc Mootoosamy, journaliste mauricien, directeur de Media Expertise et un des panélistes sur ce thème du journalisme en Afrique.

Jean-Luc Mootoosamy

Je souhaiterais commencer par une histoire. Ces nouvelles me sont parvenues cette semaine de Bambari. Bambari est une des nombreuses localités secouées, mises à genoux par des conflits en République centrafricaine. Il y a encore quelques jours, Radio Lego Ti La Ouaka (La Voix de La Ouaka), fonctionnait normalement. Jusqu’à ce que des hommes armés la vident complètement. Cette radio a été pillée, comme l’a été sa grande sœur, Radio Be Oko, dans la même localité. Un collaborateur de cette antenne, Bernardin Sylvain Redjal rappelle sur son mur Facebook le 14 juin dernier, que cette radio est « un moyen efficace de communication pour lutter contre les rumeurs, sensibiliser sur la cohésion sociale, la libre circulation, la diversité culturelle et le mieux vivre ensemble dans la zone ». M. Redjal dit aussi, la « honte » ressentie par l’équipe par rapport aux partenaires
« qui ont pris leur temps pour installer cette radio en pleine crise ». Les partenaires, ce sont des organisations internationales et des donateurs. Il est important que Radio Lego Ti la Ouaka puisse continuer à servir la population de Bambari.

En République démocratique du Congo, le 19 juin dernier, la Radiotélévision Boma dans l’ouest du pays, a été attaquée. Tout le matériel de production a été emporté. Interrogée, la directrice des programmes de cette antenne dit qu’elle ne sait pas si cette attaque est liée à une affaire judiciaire dont Radiotélévision Boma a fait état – une affaire qui implique un proche des autorités locales. L’organisation Journaliste en danger (JED) dénonce l’attaque et espère que les conclusions de l’enquête en cours seront rapides.

3e exemple, cette fois dans l’océan Indien, à Madagascar, qui connaît pour la première fois une crise pré-électorale dans son histoire post-indépendance. Vingt-neuf journalistes, réunis pour une formation à l’initiative du Centre européen d’appui électoral, ont signé un manifeste où ils demandent aux autorités et à leurs patrons de simplement pouvoir faire leur travail en respectant l’éthique journalistique.

Ce qui reste de « La voix de la Ouaka ». Cette radio de la
ville de Bambari en République centrafricaine a été pillée il y a 15 jours

Ils constatent entre autres : « Les difficultés liées à la pratique du journalisme à Madagascar quant à l’exactitude du traitement de l’information et l’équilibre des points de vue. Difficultés également rencontrées en raison des différentes pressions politiques, sociales, économiques, religieuses et commerciales qui pèsent sur l’indépendance des journalistes et de leurs organes de presse. L’influence des propriétaires des supports sur les rédactions les obligeant à afficher, contre leur gré, des opinions politiques. »

Mesdames, Messieurs, chers amis, avec ce constat, nous sommes au cœur du problème.

Dans ces pays en conflit ou qui sortent de crise, ce métier, le journalisme, souffre particulièrement parce que le droit de savoir des populations se met sur la route d’intérêts locaux et internationaux. Un journalisme de révérence convient mais lorsque ce journalisme interroge les puissants, quels qu’ils soient, sur leurs actions, lorsqu’il touche à la redevabilité de ceux qui exercent des pouvoirs, il faut le faire taire.

Cela passe par des saccages comme nous l’avons vu avec Radio Lego Ti la Ouaka ou par l’élimination pure et simple du journaliste gênant. Permettez-moi d’avoir une pensée cet après-midi, ici au Palais des Nations, à Serge Maheshe, mon ancien collègue de Radio Okapi, à Bukavu en RDC, assassiné en juin 2007.

Une radio en langue locale, “encore plus dangereuse” (conseiller du Président du Soudan)

Sur ces terrains, les radios sont particulièrement ciblées ici. Pourquoi ? Parce qu’elles parlent la langue des populations. Les informations parviennent directement aux oreilles des communautés. Mettre en contact des journalistes locaux avec des populations marginalisées ou privées d’information pose problème. En 2006, les négociations pour permettre à Radio Miraya, pourtant radio des Nations unies au Soudan, d’émettre à Khartoum ont buté, entre autres, sur ce point : des nationaux parleraient aux populations dans leur langue, leur dialecte. « This is even more dangerous », avait alors souligné un conseiller du Président Omar El Bashir.

La radio parle à toutes ces populations qui, privées d’éducation, ne sachant pas lire, s’accrochent aux ondes pour comprendre, se faire une opinion et prendre des décisions pour leur présent et leur avenir. Elles sont tout à fait capables d’analyser les choix qui s’offrent à elles et décider lorsqu’elles reçoivent des informations de qualité, des faits. Je me permets de partager une formule d’un de mes collègues et qui résume bien la capacité critique des auditeurs : « analphabètes mais pas bêtes ! ».

L’indépendance journalistique est un autre élément qui pose problème dans ces milieux en crise. Les journalistes qui travaillent en s’éloignant de toute considération partisane, partiale gênent les pouvoirs qui n’ont pas prise sur eux. Mais, les pressions sur l’indépendance journalistique ne sont pas qu’externes. Elles peuvent être internes et donc plus difficiles à affronter pour des journalistes. En effet, cet état d’esprit qui oblige chaque journaliste à mettre de côté ses propres sensibilités est aussi un challenge quotidien dans des rédactions. Oui dans nos rangs, il faut l’admettre, parmi les journalistes, cette indépendance n’est pas toujours appliquée, et cela peut peser durablement sur la crédibilité d’un média établi.

Il y a trois semaines, à Maurice, une manifestation illégale où des hommes portant des bandeaux de mouvements islamistes brandissaient des pancartes appelant au nettoyage de la communauté LGBT (Lesbiennes, Gay, Bisexuels, Transgenre) a été ignorée par certains médias. C’était un black-out – une décision de ne pas parler d’un événement qui s’est passé – sans explication, ce qui ouvre la voie à toutes les interprétations. Le black-out n’est ni un angle de traitement, ni une forme journalistique. C’est nier l’existence d’un événement public. Le choisir, c’est aller contre le droit de savoir, porter un coup à son indépendance, affaiblir sa crédibilité.

Oui, le journalisme qui ne va pas dans le sens des propagandes demeure un défi dans les zones de crise et sur une grande partie du continent africain. Les périodes électorales sont souvent révélatrices de ces tensions. J’ai pu le constater également au Mali où, au cours d’un atelier de la Fondation Konrad Adenauer, des journalistes qui souhaitent faire leur travail ont dit comment ils étaient contraints par leur direction de devenir les communicants des candidats. Ces mêmes patrons de presse, en ne payant pas convenablement leurs collaborateurs, les forcent à dépendre du plus offrant, les encouragent à prendre une enveloppe à la fin d’une conférence de presse pour arrondir les fins de mois. Ça s’appelle le “coupage” en RDC, le “felaka” à Madagascar, le “Communiqué final” ailleurs. Cela corrompt le métier.

Des solutions respectant les paysages médiatiques

Alors quelles solutions apporter ? Que faire ? Si nous sommes d’accord que la presse, les médias, constituent un pilier fondamental de nos démocraties, nous devons tout faire pour les protéger. Nous devons continuer à dénoncer, sans relâche, avec la plus grande vigueur, toutes les atteintes au droit de savoir. Et à l’ère du numérique qui offre de multiples avenues de développement, les fondamentaux du métier sont plus que jamais nécessaires face aux nouvelles formes de propagandes et manipulations, de fake news.

Je voudrais aussi m’adresser aux décideurs, aux donateurs, ceux qui aident politiquement et financièrement ces médias. Il est important de continuer à le faire, et d’aider spécialement les radios communautaires, les antennes locales, celles proches des populations et qui vivent leurs contraintes. Votre soutien les encourage à produire des contenus à valeur ajoutée, ce qui permettra la génération de revenus. Il faut aussi accompagner le management de ces radios pour les rendre plus professionnels. C’est un long processus… mais c’est ce qui leur ouvrira les portes de la pérennisation. La meilleure formule d’intervention est aussi un défi pour nous, experts : trouver la stratégie respectueuse des paysages médiatiques, pour ne pas les bouleverser, tout en sensibilisant les patrons de presse à leurs responsabilités ; trouver une approche non-paternaliste et respectueuse de la vie, des coutumes des pays qui nous accueillent. Plusieurs projets existent et sont mises en place sur le terrain par de nombreuses organisations.

A Media Expertise, nous sommes pour le partage d’expérience dans le cadre des paysages médiatiques existants, là où il y a une pluralité de médias. Nous ne recommandons pas la création systématique de nouvelles radios pour répondre à une crise. Ces nouvelles antennes, souvent lourdes lorsqu’elles sont financées par les donateurs internationaux, sont pour la plupart des aventures éphémères. Elles tiennent quelques années mais ne durent pas lorsque les financements s’assèchent, ne sont pas pérennes. Au final, ce type de situation n’aide pas les populations qui se retrouvent tout à coup sans leurs sources d’information, sans rien. Nous sommes pour les renforcements de médias existants en leur offrant du savoir-faire, en cheminant avec eux pour qu’ils deviennent des références. Ces références avec qui tous les pouvoirs devront apprendre à vivre.

Proposer un journalisme de qualité sera leur protection première. Et nous l’avons vécu dans ces zones de crise : les populations s’approprieront ces médias de qualité, leur permettant de faire face à ceux qui s’opposent à l’indépendance journalistique et au droit de savoir. Certes, cela n’empêchera pas des situations comme celles vécues par Radio Lego ti la Ouaka à Bambari mais, au moins, d’autres seront en mesure de prendre le relais, dans un paysage médiatique plus fort, vivant.