DR CATHERINE BOUDET

Comme l’a fait remarquer Jack Bizlall lors de la conférence sur Les Libertés le samedi 1er février dernier à l’occasion de la commémoration de l’Abolition de l’esclavage, pour beaucoup d’humains la liberté n’est pas (ne peut pas être) une priorité, leur priorité plus immédiate étant « ki manyer mo pou viv ».

CATHERINE BOUDET
Doctorat en Science Politique
Masters en Politique Comparée

Il fait ainsi écho à Tocqueville qui faisait remarquer en 1840 que la pauvreté tout autant que l’obsession matérialiste sont des obstacles à l’exercice de la liberté politique. Tocqueville rapporte cela au fait que l’égalité, qui pourtant est posée comme la condition de la liberté politique, reste un mirage démocratique. La démocratie nous a donné un idéal de l’égalité, mais pas nécessairement les moyens d’y parvenir. Car pour Tocqueville, l’égalité ce n’est pas juste l’exercice des droits, c’est aussi la possibilité de choisir la vie qu’on veut mener. Or, le mirage démocratique d’une égalité de statut impossible à réaliser pousse les citoyens vers une recherche forcenée d’avancement matériel qui les détourne, tout comme la grande pauvreté le fait aussi, de leur liberté politique.

Surveillance généralisée

Machiavel, qui s’est lui aussi penché sur les conditions d’exercice de la liberté politique, a montré le rôle néfaste de la corruption, qu’il identifie comme la fin des libertés républicaines. Soit parce que la corruption dégoûte les individus de la participation politique, soit parce qu’au contraire elle les motive à y prendre une part active, pour leur intérêt personnel.

Et depuis Machiavel et Tocqueville, un nombre considérable d’entorses à la liberté politique s’est encore rajouté à la corruption et aux inégalités, surtout à l’ère actuelle de la surveillance généralisée.

Mais au fait, de quelle liberté politique parlons-nous ? La liberté politique est auréolée d’idéalisme, érigée notamment en idéal révolutionnaire. Pourtant, comme le fait remarquer Hannah Arendt, la liberté n’est que rarement le but de l’action politique. De nos jours, soulignait l’économiste Bernard Lenmenicier, la liberté politique devient même de plus en plus synonyme de compétition pour le pouvoir où on n’hésite pas à piétiner autrui et à le sacrifier sur l’autel de ses propres ambitions. Une « liberté d’exploitation » en somme, pour citer Nalini Burn.

À l’heure où la liberté politique semble devenir de plus en plus un luxe ou un mirage face à la « glaciation » des libertés publiques, il est donc utile de revenir à la pensée des auteurs classiques de la liberté politique pour comprendre comment leurs approches ont fondamentalement orienté, voire peut-être même biaisé, la compréhension de cette notion. Certains chercheurs comme Ruwen Ogien ont montré comment la liberté politique a pu être instrumentée, voire « weaponisée » pour, précisément, restreindre les libertés politiques des citoyens, sous couvert d’argumentaires sécuritaires ou de liberté d’expression !

Il faut dire aussi que les classiques nous ont enfermés dans des conceptions de la liberté politique soit en termes philosophiques comme attribut de la volonté, soit qui se résumerait en termes juridiques à la défense des droits et libertés.

Le courage

C’est Hannah Arendt qui nous permet de sortir des conceptions limitatrices de la liberté politique, conçue essentiellement par les classiques comme absence d’entrave au mouvement (Hobbes) ou comme expression de la volonté et du devoir moral (Montesquieu). Pour la philosophe allemande, c’est dans l’action que réside la liberté politique : « Les hommes sont libres aussi longtemps qu’ils agissent (…) liberté et agir ne font qu’un », affirme Hannah Arendt. Cette liberté politique comme attribut de l’action est mue par de grands principes, comme l’honneur ou l’amour de la justice. Machiavel reste donc étonnamment moderne quand il montrait dans ses Discours sur la première décade de Tite-Live (1513-1520), que l’expression des désaccords sociaux entre citoyens et dirigeants au sein de la République est le signe de l’existence d’une véritable liberté politique. Mais aussi et surtout, c’est par l’exercice de leur liberté politique, que les citoyens peuvent contribuer à l’édification des bonnes lois et agir comme des garde-fous contre la corruption.

Ainsi, comme le montre Hannah Arendt, l’acte politique libre est celui qui est libéré de tout motif prédéterminé : « c’est la liberté d’appeler à l’existence quelque chose qui n’existait pas auparavant, qui n’était pas donné » (Hannah Arendt, La crise de la culture, 1954). Ainsi pensée, la liberté politique possède un puissant potentiel créatif. Un exemple d’acte de liberté politique créatrice serait Rosa Parks refusant de bouger de son siège dans le bus, geste qui donna son impulsion au mouvement de lutte antiségrégationniste en 1955. Il n’est pas nécessaire d’aller dans le spectaculaire pour trouver d’autres actes de liberté politique effectués ici à Maurice, aux niveaux individuel et collectif, – indépendamment de leur efficacité, qui implique des facteurs relevant d’un autre débat – ce qui confirme une démocratie mauricienne vivante.

Pour conclure avec Hannah Arendt sur le courage demandé par la liberté politique, on peut répondre que la liberté politique n’est ni luxe ni mirage, mais qu’elle est tout simplement COURAGE, parce que « le courage est indispensable, parce qu’en politique, ce n’est pas la vie, mais le monde qui est en jeu ».