Qui l’aurait cru il y a encore quelques semaines. Après maintes tergiversations et revirements de situation, soufflant le chaud et le froid chacun à leur tour, Donald Trump et Kim Jong Un ont enfin accepté de se rencontrer sur un terrain neutre, en l’occurrence Singapour. Un rendez-vous historique puisqu’inédit à ce niveau, les dernières rencontres remontant à 1994, lorsque l’ancien président Jimmy Carter, représentant alors un organisme caritatif, avait débarqué à Pyongyang, et 2000, quand la secrétaire américaine de l’époque, Madeleine Albright, avait rendu visite à Kim Jong Il. Depuis, plus rien. Jusqu’à ce que Donald Trump et son homologue nord-coréen lancent l’idée.

Il faut dire qu’en quelques années seulement, « l’insignifiante » Corée du Nord aura gagné en puissance. Nucléaire, d’abord, avec ses essais répétés de tirs balistiques, toujours plus précis, toujours plus potentiellement dangereux. Pour Kim Jong Un, il s’agissait surtout de gagner une certaine reconnaissance internationale, ce qui, selon ses stratèges, ne pouvait se faire que par la voie nucléaire. Aujourd’hui, on estime ainsi que Pyongyang disposerait de 10 à 20 bombes nucléaires et, pire, de la technologie nécessaire pour les expédier dans toute la péninsule, et même au-delà.

Aussi cette nouvelle voie diplomatique empruntée par la Corée du Nord est-elle assurément une stratégie payante. Comme l’a d’ailleurs dit un haut responsable nord-coréen, c’était indéniablement « le bon moment ». Face à l’hégémonie des États-Unis, le petit poucet de l’Asie aura en effet réussi un pari jusqu’alors inimaginable : se mettre sur un pied d’égalité avec la toute-puissante Amérique.

Donald Trump et Kim Jong se seront donc bien rencontrés, ce dernier gagnant ainsi une visibilité internationale de premier plan. Bien sûr aussi, un accord aura été signé entre les deux dirigeants. Mais qui des deux aura fait le moins de concessions ? Là encore, il semblerait que ce soit Pyongyang. Car les termes de l’accord n’apportent au final que des avancées trop peu significatives. En revanche, Donald Trump, lui, a décidé de mettre un terme aux manoeuvres américano-coréennes, et ce sans consultations apparentes avec Séoul, ni même avec la hiérarchie du Pentagone. Aussi le président américain aura-t-il, au final, donné plus qu’il n’aura reçu de la part du leader nord-coréen.

Kim Jong aura donc réussi son coup sur le plan diplomatique, mais aura également gagné en termes de reconnaissance, que ce soit dans son pays ou dans le reste du monde. Non seulement ce dernier est aujourd’hui davantage reconnu comme un chef d’État – « avec qui l’on peut parler » – qu’un dictateur, mais il sera aussi devenu, aux yeux de son peuple, celui qui aura protégé son pays – avec le développement de son arsenal nucléaire – de toute potentielle invasion ou attaque, ainsi que celui qui aura choisi au final la voie du dialogue avec son ennemi juré, le faisant de fait apparaître comme un « homme de paix ».

Quoi qu’il en soit, la rencontre des deux dirigeants à Singapour revêt une grande importance, même symbolique. Pour autant, après ce premier pas entre les deux pays, le plus important reste à faire : traduire les sourires affichés pour la galerie en actes concrets ouvrant la voie à la dénucléarisation effective et permanente de la Corée du Nord. Or, c’est bien sur ce point précis – d’ailleurs à l’origine du sommet – que les risques d’échec sont réels. Pyongyang est déjà en effet signataire d’un traité inter-coréen, signé en 1992 et dans lequel les différentes parties avaient agréé à l’absence d’un programme nucléaire militaire, et qui ne l’aura cependant pas empêché de développer son arsenal. Autant dire qu’au regard de la haute hiérarchie nord-coréenne, signer des accords ne signifie pas pour autant, loin de là, que ces derniers tiendront longtemps. Ce qui est toujours le cas, et ce même si Kim Jong Un s’est engagé pour un démantèlement « étape par étape », mais aux contours encore flous. D’autant que l’arme nucléaire constitue toujours pour lui non seulement une « assurance-vie », mais aussi un objet de chantage et de légitimation interne.

Le problème tient aussi, selon des experts, au fait que toute dénucléarisation résulte en un processus long et complexe, pouvant même prendre une décennie. Or, l’histoire récente nous a montrés à quels points les divergences entre les États-Unis et la Corée du Nord étaient nombreuses. Aussi, le danger que le démantèlement de l’arsenal nucléaire nord-coréen ne se fasse finalement pas apparaît bien réel, principalement au vu des exigences de Washington et de l’impulsivité de l’actuel président américain. Au risque de voir un jour Pyongyang ouvrir la dangereuse boîte de Pandore.