Arrivera-t-on un jour à avoir le dessus sur tous ces trafiquants qui, depuis des années, ont fait la pluie et le beau temps dans ce pays ? Pendant encore combien de temps nos enfants vivront-ils sous la menace des drogues de tout genre, de la drogue dure, de la drogue synthétique ?

Combien de temps verrons-nous encore des jeunes réduits à l’état de morts-vivants, de familles dévastées, de ménages déchirés par ce fléau qui ronge comme un cancer le pays depuis des années ? Ce sont les questions qui hantent beaucoup de familles mauriciennes, toutes communautés et tous niveaux sociaux confondus. Déjà au moment de son installation en décembre 2016, le cardinal Maurice Piat tirait la sonnette d’alarme en constatant que « Maurice est devenue l’un des pays les plus drogués au monde », ajoutant : « La prévalence de l’héroïne et des autres opiacés fait de nous un peuple d’accros.

Or, ces substances sont importées et non pas fabriquées localement. » La commission d’enquête instituée par le gouvernement sous la présidence de l’ex-juge Lam Shang Leen s’est penchée sur toutes les implications de ce dangereux fléau. Elle a entendu toutes les personnes qu’elle pensait nécessaire en public ou “in camera”. Son rapport dresse un bilan accablant de la chaîne mise en place par les cerveaux engagés dans le trafic. Il démontre comment ces derniers, qui disposent de moyens financiers qui dépassent l’entendement, n’hésitent pas à utiliser tous les moyens pour faire fructifier leur commerce en développant des contacts dans tous les milieux stratégiques, que ce soit au niveau de la politique, de la police ou des prisons, et payent les prix forts afin de protéger leurs arrières en s’assurant des services des légistes les plus brillants.

La publication du rapport avait créé l’espoir qu’enfin on serait en mesure de voir la lumière au bout du tunnel. La première impression était que les autorités disposent désormais des informations nécessaires pour déclencher une guerre totale contre les trafiquants de tout genre et que le gouvernement arrivera à mobiliser toute la population et toutes les forces politiques et sociales contre les responsables du fléau, qui constitue une menace non pas pour la classe politique, mais surtout pour le pays. Certes, nous sommes les premiers à reconnaître que le gouvernement actuel a réussi à faire des saisies considérables de drogues à la douane, à l’aéroport et ailleurs, et qu’un certain nombre d’arrestations majeures ont été effectuées. Il est vrai qu’une série de mesures fiscales et financières ont été prises pour casser les reins du blanchiment d’argent.

Mais beaucoup se demandent si le Premier ministre actuel dispose de tous les soutiens dont il a besoin au sein de son propre gouvernement et de sa propre majorité parlementaire pour mener à bien la croisade de “zéro tolérance” contre la drogue dans laquelle il s’est engagé. À part son père, sir Anerood Jugnauth, on aimerait bien savoir qui sont les irréductibles qui sont disposés à le soutenir jusqu’au bout. Déjà ceux qui ont démissionné dans le sillage du rapport et ceux qui ont été suspendus pour des raisons diverses fragilisent le gouvernement. Il est étonnant que le Premier ministre ne soit pas en mesure de rappeler à l’ordre ceux qui critiquent ouvertement le président de la commission d’enquête, le traitant de tous les noms et l’associant aux partis politiques de l’opposition. « Je suis pour la liberté d’expression et ne suis pas le leader nord-coréen », lance-t-il aux journalistes qui lui ont fait la remarque alors qu’on s’attendait à ce qu’il procède à un rappel à l’ordre et à la discipline dans ses rangs.

D’autre part, si dans son proche entourage on est convaincu que la Task Force, dont la mise sur pied a été annoncée jeudi, permettra d’annoncer des mesures exemplaires dès la fin du mois et présentera un rapport avant la mi-octobre, à la rentrée parlementaire, l’opposition ne croit pas que cette instance, présidée par le directeur de l’ICAC, donnera les résultats escomptés, estimant que ce n’est qu’une “delaying tactic” pour ne rien faire et pour protéger ses proches. Désormais, “Time is of an essence”. Il reviendra au Premier ministre de démontrer dans les semaines à venir à ses détracteurs que sa stratégie est la bonne et qu’il a obtenu des résultats. C’est à cette seule condition que la population se mobilisera derrière lui.