Firoz Ghanty

Quelques fois, quand le tapage des hommes devient tellement insupportable, il faut trouver un moyen pour s’abstraire des Nécropoles de l’Ennui, les laisser à leurs Jeux Macabres dans leurs Cités Liberticides et Mortifères, à leurs Démocraties Totalitaires, à leurs Humanismes de Salon. Seul l’Art peut nous sauver et nous permettre de nous élever ! L’ART, pas ces objets et images profanes et vulgaires fabriqués à la chaîne dans leurs industries de la création qui s’étalent à longueur de papier journal bien-pensant, ou sur les cimaises de la Honte, ou dans leurs littératures ornées de rubans, de couronnes et médailles. Je parle de l’ART, Objet de Connaissance, qui dialogue avec l’Âme….

Modest Petrovitch Moussorgski, Génie impétueux, réfractaire, avec la Puissance d’un Torrent qui balaye les conventions et fait s’émaner la Lumière de l’Immanence. (Second texte du catalogue de l’exposition Portraits pour Ma Mémoire, à la Galerie Imaaya, oct/nov 2017)

« Il naît le 21 mars 1839 à Karevo, près de Toropets dans le Gouvernement de Pskov, au sud-ouest de Saint-Pétersbourg en Russie, à 400 km au nord de Moscou. Il était issu d’une famille descendant du premier monarque russe Rurik, par les princes souverains de Smolensk, la Dynastie des Rurikides. En 1852, il entre à la prestigieuse Ecole des Cadets de la Cavalerie Nicolas, puis il est incorporé lieutenant au Régiment aristocratique Preobrajensky de la Garde Impériale. En 1858, il démissionne. Sous la férule de Vladimir Strassov, critique et mécène, Moussorgski avec Mily Alexeïevitch Balakirev, force motrice de l’Ecole nationale russe, fondateur du Groupe des Cinq, Alexandre Borodine, qu’il avait rencontré en 1856 quand ils servaient ensemble à l’Hôpital Militaire de Saint-Pétersbourg, Nikolaï Rimski-Korsakov et César Cui, constituent un cercle de compositeurs voués à la cause nationaliste. En 1861, à l’Abolition du Servage en Russie, sa famille est ruinée. Il trouve un emploi administratif sur le Domaine familial et en même temps, compose.

L’insuccès de son travail parce que trop éloigné des canons académiques officiels, sa situation précaire, et la vie en communauté, même si elle lui apporte une certaine émulation, le reconduit à l’alcool qu’il avait connu durant les années passées à l’armée. Il était rétif à toutes les conventions ou stylisations, défenseur d’une musique populaire russe affranchie de la tutelle occidentale, il forgea par le mélange des genres un langage où la parole, le geste et le sentiment humain deviennent mélodie. Au fil du temps parce qu’excentrique, marginal, nerveux, s’est construite une image de lui colportée comme celle d’un créateur dont le développement artistique dans toutes ses potentialités aurait été entravé par une technique déficiente. On lui aura collé toutes les étiquettes ; sauvage, paresseux, alcoolique, primitif, lunatique. Sa vie durant, il ne connaîtra qu’échecs. La vérité de l’homme et de l’artiste est tout autre. Formé et initié par sa mère qui était une pianiste remarquable, il joue à 9 ans un Concerto de John Field en public. Il était par la suite régulièrement invité à jouer en public. Il avait un métier solide. Homme cultivé aux manières élégantes et raffinées, c’était aussi un poète, un penseur, un érudit qui avait fait de vastes recherches pour ses créations. Il avait une conception foncièrement personnelle de son Art.

Portrait de Modest Petrovitch Moussorgski par Firoz Ghanty

Du milieu du XIXe siècle jusqu’à celui du XXe, le nationalisme se répand sur toute l’Europe. Les peuples affirment leurs identités nationales, leurs spécificités, certains de cultures communes œuvrent à l’unité nationale pendant que d’autres revendiquent l’autonomie ou l’indépendance. Durant cette longue période de bouleversements, d’effervescence et de conflits, prennent naissance des courants nationalistes chez les intellectuels et les artistes aussi, notamment chez les musiciens russes. La musique occidentale n’était pas le fait d’un peuple, elle était européenne, néanmoins fortement influencée par l’Europe de l’ouest. La musique russe avait été importée par l’aristocratie, la musique authentiquement russe était la musique populaire, le folklore. La situation de la Russie était particulière, elle n’était pas dominée par un pays étranger, pas plus qu’elle n’était divisée. Pourtant le nationalisme musical émergea ici. L’artisan de ce renouveau était Mikhaïl Glinka, le Père de la musique russe. Il écrivit le premier grand opéra national russe, Une Vie pour le Tsar en 1834. Il rejeta les formes, les structures et l’harmonie de la musique allemande puisant dans le répertoire des mélodies populaires, dans son exubérance rythmique. Il donna à la musique russe sa coloration orientale et une orchestration limpide et vivante. Il sera l’inspiration pour les générations futures.

Moussorgski et les autres du Groupe des Cinq, chacun selon son caractère et sa recherche, furent les continuateurs de cette flambée musicale nationaliste. Moussorgski est un artiste maudit qui mène une vie misérable, une vie affective malheureuse, mais il a de puissantes amitiés féminines, dont la sœur de Mikhaïl Glinka, Nadejda Petrovna Opotchina qui sera la dédicataire d’Une Nuit sur le Mont Chauve. Mais qu’importe, toute sa vie était vouée à son Œuvre. En 1859 après un séjour à Moscou il se sent appelé à faire renaître l’Ancienne Russie. Il choisit pour un nouveau type d’opéra des époques troubles, la Mort du Tsar pour Boris Godounov et la révolte du Prince Ivan Kovanski contre l’occidentalisation de la Russie à l’aube du règne de Pierre le Grand pour La Khovanchtchina, drame musical populaire où le peuple est le personnage central, maître de l’action. Terminé en 1872 Boris Godounov est entièrement de sa main. En 1874, sa représentation au Théâtre Mariinsky, connu comme le théâtre Marie, eut un immense succès. Il était très lié au poète Arseni Gobnichtchev Koutouzov qui lui inspira Chants et Danses de la Mort, 1875. La Khovanchtchina, pour piano et chant était presque terminé à sa mort. C’est Nikolaï Rimski-Korsakov qui ajouta la scène finale et écrivit l’orchestration. Beaucoup de ses œuvres étaient inachevées, ses amis compositeurs les termineront.

En 1891 Mikhaïl Tushmanov écrit la toute première orchestration pour Tableaux d’une Exposition, celle de Sir Henry Wood date de 1891, mais c’est celle de Maurice Ravel datant de 1922 qui sera la plus connue et à partir de laquelle s’établiront presque toutes les interprétations ultérieures. Aujourd’hui des critiques s’accordent à dire que ces arrangements et autres orchestrations ont altéré l’esprit de Moussorgski, ils ont atténué sa fougue, sa puissance. Au-delà de tout ce qu’on aura pu dire et écrire, qu’on dira ou écrira encore sur lui, entre les contradictions des différentes sources biographiques disponibles, sur le datage, sur l’orthographe des noms de certaines des personnes de son entourage, Modest Petrovitch Moussorgski sera toujours l’un des plus grands maîtres de la musique russe. De plus, il est indéniable qu’il a ouvert de nouvelles voies pour les musiciens du XXe siècle. Après-demain seulement m’appartiendra, quelques-uns naissent posthume. – Friedrich Nietzsche.

Il décède à quarante ans, trop tôt, seul, isolé, abandonné de tous à l’Hôpital de Saint-Pétersbourg en 1881. Sa dépouille est au Cimetière Tikhnine du Monastère Alexandre – Nerski à St.Pétersbourg. » Il y a plusieurs orchestrations connues de Tableaux d’une Exposition mises à part celles évoquées plus haut. Moussorgski a surtout écrit pour piano. Il y a la version piano de Lazar Berman, 1979 parue chez Polydor. Moins tonique, adoucie même celle de Zubin Mehta dirigeant la New York Philharmonic. Mais la version incontournable pour vivre l’excessif et extravagant Moussorgski, reste celle du monstre autoritaire Herbert von Karajan conduisant la Berliner Philarmoniker, enregistrement de 1966 chez Deutsche Grammophon. Tout aussi incontournable, l’interprétation impressionnante et bouleversante par sa puissance et sa liberté du groupe de Hard Rock ELP, Keith Emerson, Greg Lake and Carl Palmer, album enregistré live au Newcastle City Hall, sortie en décembre 1971. Cascadelle, Ce 2 avril 2018