Pour la naissance d’une nouvelle humanité

« Voilà ce qu’est l’histoire: des émergences et des effondrements, des périodes calmes et des cataclysmes, des bifurcations, des tourbillons des émergences inattendues. » Au sein même des périodes noires, des graines d’espoir surgissent. Apprendre à penser cela, voilà l’esprit de la complexité », Edgar Nahoum, dit Edgar Morin, « L’Abîme ou la métamorphose? » Rencontre avec Regard Morin, Sciences humaines, n° 201 fev. 2009.  
Gramsci
Le 24 janvier de cette année, slate.fr titrait « Pourquoi citent-ils tous Gramsci? » Ils citent surtout sa description de la « crise » dans Notes de Prison : « Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres (mostri en italien) ». Décédé en 1937, Gramsci explique en partie le surgissement de nos monstres d’aujourd’hui. L’explosion des inégalités causée par une globalisation « drunken ship » comme l’appelait Alan Greenspan, l’explosion des fanatismes ethniques et religieux. Celui des white christians aux USA avec Trump, la théocratie orthodoxe blanche en URSS, le hindutva du BJP et consorts, les extrémismes islamiques,  les « populismes », la démocratisation du monde malade. L’Economist Intelligence Unit (EIU) dans son dernier rapport trouve que moins de la moitié de la population mondiale vivrait dans une démocratie. Seuls 4,5% résident dans ce qu’il appelle “a full democracy”. En 2015, ils étaient 9%. L’EIU a rétrogradé les USA de « full democracy » à « flawed democracy » en 2016 (voir World Economic Forum).  
L’élection partielle a suscité la réflexion sur une autre façon de faire de la politique. Là aussi, on ne peut faire abstraction du concept de « Société Civile » que Gramsci a été le premier à développer.
Il y a peu de jours, on nous rappelait la première cassure du MMM le 25 juillet 1971. La démission de six membres du Comité central était présentée comme un conflit entre deux tendances: la prise de pouvoir en priorité ou la formation pour/vers la prise de pouvoir. Les « pro formations », que nous étions, étaient influencées par des auteurs, comme Ivan Illich, Paolo Freire... Influencés eux-mêmes par Gramsci (que Paul B. avait russifié en Gramski). Je pense qu’aujourd’hui qu’il faut cesser de faire la distinction entre politiciens et citoyens membres de la Société civile. Je préfère cette distinction des camarades latinos entre les « politico-politiques » et les « socio-politiques ». Les premiers sont ceux, individus ou groupes, qui visent au contrôle de l’État, les socio-politiques, tous ceux qui, à leur niveau, contribuent à la construction d’un monde plus juste, plus solidaire.
Revoir le fonctionnement des institutions et en inventer de nouvelles ne suffit plus aujourd’hui. Il faut aller plus profond et plus loin. Edgar Morin cite Ortega y Gasset au début du premier chapitre de La Voie :  « Nous ne savons pas ce qui se passe et c’est cela qui se passe. » No sabemos lo che pasa y eso es lo che pasa ». Là se situe le vrai problème. Accepter de ne pas savoir, de ne pas être l’être rationnel que je crois être. Pas seulement reconnaître nos biais cognitifs (le Cognitive bias codex de Buster Benson et John Manoogian liste 188 bias!) Voir aussi : http://lesswrong.com/lw/ns0 the_map_of_cognitive_biases_errors_and_obstacles/.  Pas facile.  
Et pourtant. Nous sommes obligés d’agir avec ce que nous savons. Nous devons aller trop vite, avec pas assez d’informations ou avec trop d’informations que nous ne parvenons pas à maîtriser. De plus, nous ne pouvons nous fier à notre mémoire puisqu’elle reconstruit chaque souvenir. C’est là le défi. « Je suis emporté avec 7 milliards d’êtres humains dans une aventure folle et grandiose, terrible et poétique, je suis happé par le local et le contingent. Il n’y a pas que l’espérance qui soit un pari, il y a aussi la connaissance. Et je ne peux ignorer mes ignorances. » – La Voie, p 24.
Nous aimons nous considérer avec tort comme le sommet de l’évolution du cosmos, des êtres accomplis ,mais tel n’est pas le cas. Nous sommes encore dans l’enfance. Les dinosaures ont vécu pendant 180 millions d’années... Si nous disparaissons, qui s’en apercevra? Il y a 2 milliards d’années, les premières formes de vie produisaient un gaz toxique pour eux, l’oxygène. La vie a répondu en produisant des formes de vie qui consommaient cet oxygène dont nous sommes. Nous sommes la seule espèce capable de nous auto détruire et la terre avec.  
« We stand on the brink of a technological revolution that will fundamentally alter the way we live, work, and relate to one another. In its scale, scope, and complexity, the transformation will be unlike anything humankind has experienced before. » Cette quatrième révolution « is characterized by a fusion of technologies that is blurring the lines between the physical, digital, and biological spheres ». Klaus Swab (https://www.weforum.org/about/the-fourth-industrial-revolution-by-klaus-...).
Une nouvelle mouture d’humanité est en train de naître et ce ne sera pas la dernière comme notre passé de 300 000 ans nous le démontre. Les séparations entre domaines sont dans nos têtes et non dans la réalité. Il y a des années que la frontière entre physique et biologie a commencé à disparaître faisant se rejoindre toute une lignée de mystiques et de physiciens. En 1996, Fritsoff Capra publiait « The web of Life : a New synthesis of mind and matter » faisant le lien entre bouddhisme et la physique quantique et faisant le pont avec Teilhard de Chardin. En 2013, Jeremy England, du MIT, publiait son hypothèse « under certain conditions matter inexorably acquires the key physical attribute associated with life ». (https://www.quantamagazine.org/first-support-for-a-physics-theory-of-lif...). Cela ne met aucunement en doute ma foi puisque le Dieu en qui je crois n’est le bouche-trou de nos ignorances, mais « Celui qui fait toutes choses nouvelles ».
Joël de Rosnay
La combinaison vie-digital-technologie est déjà là. Certains l’appellent le trans-humanisme; une humanité « augmentée », bionique. Je préfère la conception de Joël de Rosnay. « Il ne s’agit pas de transformer les hommes en robots immortels et supra-intelligents – une image fantasmée par l’idéologie transhumaniste reposant sur des valeurs narcissiques, élitistes et égoïstes –, mais de devenir encore plus humain. C’est-à-dire d’avoir plus de temps à consacrer aux autres, à la générosité et à la solidarité. »... « La réponse réside davantage, selon moi, dans la co-régulation citoyenne participative. L’intelligence collective reliée par les réseaux sociaux pourrait constituer un pouvoir émergent pour les années à venir, si l’on arrive à se coordonner sur des sujets essentiels à la survie de l’humanité. » (http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/nous-sommes-a-la-veille-d-une-...)
http://lesswrong.com/lw/ns0/the_map_of_cognitive_biases_errors_and_obsta...
 
Ne l’oublions pas, c’est notre capacité de collaborer qui a amené notre espèce là où nous sommes. Pas d’avenir non plus sans « plus de temps à consacrer aux autres, à la générosité et à la solidarité ».
« Je cherche à comprendre... Les codes cachés de la nature », de Joël de Rosnay, Editions Les liens qui libèrent.