Ameenah Gurib-Fakim

La première invitée du Week-end cette année est Mme Ameenah Gurib-Fakim, la présidente de la République. Dans cette interview, réalisée vendredi matin au Château du Réduit, elle passe en revue l’année écoulée et formule ses souhaits pour celle qui vient de commencer.

Tout d’abord, madame la Présidente, merci de perpétuer la tradition consistant à accorder votre première interview de l’année à Week-End. Surtout après votre déclaration que désormais votre médium de communication avec les Mauriciens est la MBC.

— C’est une mauvaise interprétation. J’ai dit que quand j’ai des déclarations officielles à faire, le médium de communication de la présidence est la MBC. Je viens d’ailleurs d’utiliser ce médium officiel pour mon message de fin d’année qui a été repris par les autres médias. Mais ceci étant, je n’exclus pas les autres médias, la meilleure preuve étant cette interview que vous êtes en train de réaliser.

Quand j’ai lu votre déclaration, j’ai eu le sentiment que, comme les politiciens quand ils arrivent au pouvoir, vous avez fini par penser que le rôle de la presse doit se limiter à la diffusion des communiqués officiels du gouvernement et de ses instances.

— Pas du tout! La presse a un rôle important à jouer dans une démocratie, mais mon médium de communication officiel reste la MBC.

Les Mauriciens n’ont-ils pas le droit d’avoir accès à plus d’informations que les communiqués officiels diffusés par la MBC ?

— Tout cela est régi par le protocole qui entoure les activités de la présidence. Sans vouloir faire de comparaisons, quand la reine d’Angleterre s’adresse aux Anglais, elle passe par la BBC. A Maurice, la chaîne officielle de communication est la MBC, mais — et je le répète — je parle aux autres médias, quand on me le demande.

A la fin de 1997, marquée par la mort tragique de la princesse Diana, la reine d’Angleterre utilisa le terme « annus horribilis » pour qualifier l’année. Est-ce que vous utiliseriez le même terme pour qualifier votre année 2017, madame la présidente ?

— Pas du tout. Pas du tout. Je n’ai jamais eu d’années « horribilis » dans ma vie, parce qu’en dépit des défis qui ont jalonné ma carrière, j’ai toujours su rebondir. Je suis un peu comme le chat : je retombe toujours sur mes pattes, quelle que soit la situation. En tant que professionnelle, j’ai toujours voulu repousser mes limites, j’ai créé une entreprise en traduisant dans les affaires les résultats de mes travaux scientifiques, ce qui était perçu comme impossible à Maurice à l’époque. Pour tous les bas de ma vie, j’ai réussi à trouver les hauts qui s’imposaient.

Je ne saurais vous interviewer sur l’année écoulée sans aborder la ténébreuse affaire Sobrinho, qui l’a marquée. Avec le recul, et en utilisant une expression célèbre, avez-vous été manipulée dans cette affaire à l’insu de votre plein gré ?

— Il y a eu beaucoup d’on-dit sur cette affaire. Contrairement à ce qui a été encore dit récemment, je n’ai pas monté Planet Earth Institute (PEI) avec lui. Cet institut, qui fait partie des « charity », existe depuis une dizaine d’années à Londres, avec des personnalités connues comme Lord Boateng que vous avez d’ailleurs interviewé. Il fallait lui demander pourquoi il est membre de PEI…

La différence c’est que vous êtes la présidente de la République en exercice. Ce n’est pas tout à fait la même chose 

— Le langage évolue dans le monde, plus particulièrement en Afrique. On veut maintenant des engagements des chefs d’Etat avec le monde des affaires et les philanthropes pour activer le développement d’une formation scientifique poussée. Cela a été défini lors de la COM 21 où il a été établi que l’avenir de la planète passe par les énergies renouvelables mises au point par la science. C’est une urgence.

Personne ne remet en doute la nécessité de donner à la science les moyens d’imaginer les outils et les techniques pour faire face aux défis de la planète. Mais dans l’affaire Sobrinho, il y avait un imbroglio entre le objectifs de PEI et les affaires, le « business », de l’entrepreneur angolais.

— Il y a eu dans cette affaire un amalgame fait par des personnes qui ont des idées ténébreuses — je reprends votre terme — pour me salir. Je n’ai jamais été impliquée dans les business de M. Sobrinho et je n’ai jamais été sa confidente comme on l’a écrit. On a publié un email selon lequel j’aurais favorisé les affaires de M. Sobrinho. Cet courriel a été envoyé à la FSC en août 2015 alors que je voulais répliquer à Maurice et avec PEI le programme PASET de la Banque mondiale. Je me suis impliquée avec PEI pour trouver les moyens de faire avancer la formation scientifique dont nous avons besoin. Nous ne pouvons plus attendre que les bailleurs de fonds viennent nous voir pour financer nos projets de développement. On a voulu utiliser l’email datant de 2015 dans la controverse qui a éclaté en 2017.

Si vous aviez donné les explications nécessaires à l’époque de la controverse… 

— Mais je l’ai fait. J’ai publié plusieurs communiqués pour expliquer la situation, mais souvent la presse, comme l’opposition, ne reprend pas les communiqués qui ne lui conviennent pas.

Vous seriez une victime d’un complot de la presse et de l’opposition ?

— Je n’ai jamais dit ça. Moi, je ne fais pas d’amalgame et je dis les choses comme elles sont. J’ai découvert à travers la presse que j’aurais téléphoné à la FSC pour essayer d’influencer une décision sur demande de permis d’investissement qui, pour être acceptée, doit répondre à de multiples « clearances ». Est-ce que vous croyez que c’est possible ?

Avec tout ce qui s’est passé en 2017 avec et autour de la Financial Services Commission (FSC), on peut se poser la question.

— Il y a une chose à laquelle on doit faire très attention à Maurice. On ne doit jamais douter du bon fonctionnement de nos institutions. La presse doit vérifier et contrevérifier une information avant de la publier. J’ai lu que certains de vos confrères comparent leur travail avec le Watergate et les Panama Papers. Mais dans ces deux cas, les journalistes ont vérifié et revérifié leurs sources avant de publier quoi que ce soit. On ne doit pas mettre le doute sur les institutions …

Même quand certaines institutions fonctionnent mal. Je vous parle spécifiquement de la FSC, dont les emails privés sont rendus publics dont l’Acting CEO a démissionné en février, dont le vice-président du conseil d’administration a démissionné en juin suivis par trois membres du conseil d’administration après une décision concernant, justement, M. Sobrinho.

— Vous savez pour quelles raisons ces personnes ont démissionné ? Le jour où le citoyen n’a plus confiance dans les institutions du pays, c’est le début de l’anarchie. Vous savez que Maurice a de très bonnes notes sur le plan international. Ce sont des indicateurs qui disent que nous faisons bien les choses à Maurice. Quand je voyage j’entends toujours de bonnes choses sur Maurice, mais à Maurice c’est le contraire. Pourquoi cette mauvaise perception ?

Peut-être que vous êtes plus souvent à l’étranger qu’à Maurice, ce qui fait que vous sentez plus le mood international que le local ?

— Non. Puisque vous revenez sur mes voyages, permettez-moi de rappeler que le rôle de la présidence est de vendre Maurice à l’étranger. Je perçois mon rôle comme étant celui d’une ambassadrice du pays qui, contrairement à ce que beaucoup de ses habitants pensent, n’est pas le centre du monde et à qui la planète ne doit rien.

Terminons avec le dossier Sobrinho avec une question précise : est-ce que dans cette affaire vous êtes restée dans les limites que vous impose la Constitution ?

— Oui. Je suis restée dans les limites et je n’ai jamais transgressé mes devoirs constitutionnels. Je n’ai jamais essayé d’influencer les décisions et, je tiens à le dire, je n’ai jamais eu ou simplement vu ces voitures et ces maisons qui m’auraient été offertes en cadeau en échange. On a publié les allégations faites dans une conférence de presse sans même prendre la peine de les vérifier.

J’en arrive maintenant à votre message de fin d’année, dans lequel vous avez salué la maturité des électeurs de la partielle de Quatre-Bornes, sans dire un mot sur le taux d’abstention. Le fait que 45 % des électeurs ne se sont pas rendus aux urnes ne vous interpelle pas ?

— Le droit de vote, surtout celui de la femme, a été acquis avec beaucoup de difficultés à Maurice. Mon souci est d’encourager les Mauriciens à faire leur devoir civique et féliciter ceux qui l’ont fait à Quatre-Bornes en faisant preuve de maturité dans le respect des institutions. Bien sûr que le taux d’abstention à cette élection m’interpelle et on doit essayer de comprendre ce qui le provoque. On dit qu’il est provoqué par un sentiment de ras-le-bol, mais cela ne peut pas être une excuse pour ne pas aller accomplir son devoir civique.

Vous dites dans votre message de fin d’année que pour réussir « nous devons développer une de nos seules richesses : la matière grise ». Est-ce possible avec un système d’éducation qui privilégie le « apprane par cœur » plutôt que la réflexion, la recherche de l’information et la remise en question ?

— Le Nine-Year Schooling est une manière de répondre à la question que vous posez. Au niveau de l’école, on propose de nouvelles matières et de gestion du temps et l’élimination des leçons particulières. Mais l’éducation d’un enfant ne commence pas et ne s’arrête pas à l’école. Il y a aussi les parents, la famille élargie et la société qui ont leur rôle et leur impact pour permettre à l’enfant de réussir. L’école n’est qu’un des facteurs de l’éducation. Un enfant bien dans sa peau, parce que bien encadré par ses parents, va apporter à l’école des éléments pour sa réussite. Il faut apprendre à l’enfant à se construire et ce n’est pas seulement à l’école qu’il peut le faire, comme des parents semblent le croire et démissionnent de leurs responsabilités. Non seulement ils démissionnent, mais quand un instituteur réprimande et punit un élève ses parents viennent en classe l’insulter ou le frapper. Où va-t-on avec ce genre de comportement ?

Comment on change tout ce que vous venez de décrire ?

— Par le dialogue à tous les niveaux. Entre parents et enfants, entre parents et enseignants. Par la prise de responsabilité de tout un chacun. Par la création de forums où l’on peut se rencontrer, dialoguer, échanger et redonner aux instituteurs l’autorité dont ils besoin pour fonctionner. On a trop tendance, à Maurice, à dire que c’est la faute à l’autre, alors que nous sommes tous, chacun à notre niveau, responsables de la situation en ce qui concerne l’éducation. J’ai entendu il y a quelques jours des parents dire: on a le Nine-Year Schooling, mais qu’ils vont continuer à donner des leçons particulières à leurs enfants !

 Allons-nous pouvoir, en dépit de ce que nous venons de dire, développer et libérer la matière grise des enfants mauriciens ?

— Nous n’avons pas le choix si nous voulons survivre ! On annonce que notre taux de croissance sera de 4 %, mais ce n’est pas suffisant par rapport à la situation du pays. Pour augmenter de 2 % encore, il va falloir trouver de nouvelles pistes qui nécessitent la mise à contribution de la matière grise qui, il faut le souligner, est notre seule richesse. Celle de nos jeunes, des Mauriciens de la diaspora et des étrangers dont nous avons besoin.

Je reviens à une autre partie de votre message. « Promouvoir la compétence, une culture du mérite basée sur la transparence et la bonne gouvernance, le respect des institutions constituent les seuls moyens pour retenir les talents mauriciens et attirer les talents de l’étranger. » Le contexte que vous décrivez existe-t-il actuellement à Maurice ?

— Ça commence à venir. J’ai vu cet état d’esprit commencer à se manifester quand j’ai créé mon entreprise, il y a quelques années. Avec les critères pour l’obtention de permis du Board Of Investment il y a une mouvance vers cette flexibilité pour attirer et retenir les talents et les compétences nécessaires pour développer le pays et le faire avancer. Nous ne pourrons pas le faire sans l’implication de chaque Mauricien qui doit apporter sa pierre pour construire l’édifice de l’avancement économique du pays. Tout cela en respectant le mérite, dans la transparence et la bonne gouvernance.

Mais pour le moment les choses ne se passent pas ainsi selon le ministre des Affaires étrangères. Vishnu Lutchmeenaraidoo vient de dénoncer le dysfonctionnement des corps para-étatiques « dont plus de 40 % du personnel sont des nominés politiques » et qui seraient devenus des « orphelinats » pour caser ces nominés.

— Comment voulez-vous que je fasse un commentaire sur cette déclaration ministérielle !

Puisque vous ne voulez pas parler du secteur public, parlons du privé. Quels sont vos commentaires sur la manière dont le=/ lmlmlù Mauritius Institute of Directors s’est débarrassée de son directeur général, un étranger ?

— Je ne peux pas faire un commentaire sur cette affaire dont je ne possède pas tous les éléments. Mais ceci étant, tous les conseils d’administration doivent fonctionner en respectant les règles de la bonne gouvernance. Si on n’arrive pas à combiner le mérite, la transparence et la bonne gouvernance, l’avenir économique du pays sera lourdement hypothéqué.

Toujours dans votre message à la nation, vous dites que « le modèle de développement actuel risque d’apporter plus d’inégalités entre régions et pays ». C’est une fatalité ?

— C’est surtout une réalité. Il y a plus de cinquante ans, le Mahatma Gandhi disait que le monde a les moyens de satisfaire tous les besoins de ses habitants, mais pas l’avidité de certains. Pour réduire les inégalités, on a besoin d’institutions régulatrices, mais aussi de forum de compétences pour trouver les solutions nécessaires. Il faut accepter le fait qu’avec l’évolution technologique et l’intelligence artificielle des jobs vont disparaître. Il faut créer les instances pour contrôler le processus de modernisation qui a conduit les Suédois, qui sont en avance dans ce domaine, à dire « we are not afraid of new technologies, we are afraid of the old one’s ». Les profits générés par les nouvelles technologies doivent servir à pallier les inégalités galopantes et grandissantes. Les sociétés avec des inégalités ne peuvent pas avancer parce qu’elles n’ont pas les moyens d’investir dans l’éducation, la santé et la protection sociale des plus faibles. Il faut réfléchir sur les métiers qui vont disparaître et sur ceux qui vont les remplacer, sur les instances qui vont réguler tout ce changement pour éviter les inégalités. Il faut réfléchir non pour demain, mais sur dix, quinze ans dans le futur et en tenant en ligne de compte ce que je viens de vous dire, mais aussi de la protection de l’environnement et du développement de la solidarité.

En ce début de 2018, qu’avez-vous à dire aux jeunes qui ont terminé leurs études et vont se mettre à la recherche d’un emploi ?

— Tout d’abord qu’ils ne doivent chercher du travail uniquement dans la fonction publique, nous n’avons pas les moyens de les absorber. C’est un phénomène mondial. La Banque mondiale prévoit qu’il y aura onze millions de gradués sur le marché du travail chaque année. Aucun pays ne peut créer autant de postes pour les absorber. Il faut encourager le dialogue public/privé pour créer des créneaux porteurs pour les jeunes et surtout les encourager à devenir entrepreneurs et leur offrir les incentives nécessaires pour qu’ils réalisent leurs idées et montent leurs entreprises. Maurice doit devenir une société beaucoup plus inclusive qu’elle ne l’est aujourd’hui, changer de regard sur les autres, sur les handicapés qui ont un espace à occuper et un rôle à jouer dans la société. Une société avec moins de disparités devient moins égoïste, plus humaine.

Avec en tête tout ce que nous venons de dire, comment voyez-vous l’année 2018 ?

— Je suis et je reste optimiste, car Maurice parvient toujours à trouver la solution à ses problèmes. Souvenez-vous que dans les années 1950, James Meade, prix Nobel d’économie, avait décrété que « Mauritius is a hopeless case ». On a joué sur tous les négatifs à Maurice. On a dit que nous étions trop loin de tout. Plus tard V. S. Naipaul, un autre prix Nobel de littérature, avait écrit que « Mauritius is an overcrowded barracoon ». Et Monsieur Meade et Monsieur Naipaul se sont trompés. Je dis que la géographie joue en notre faveur et que nous sommes aujourd’hui le pont entre l’Asie et l’Afrique, les deux continents émergents dans tous les domaines. Maurice doit consolider ses liens avec ses alliés traditionnels, avoir plus d’ouverture et de flexibilité au niveau de nos institutions pour se mettre au diapason du monde et développer la fibre entrepreneuriale chez nos jeunes.

Après vous avoir écouté, je me pose la question suivante : est-ce que vos malheurs et vos problèmes ne viennent pas du fait que vous avez plus tendance à réfléchir et agir comme une entrepreneure/femme d’affaires que comme une présidente de la République ?

— J’ai dit dès ma nomination que je viens au Réduit avec un bagage scientifique et une expérience d’entrepreneure que j’allais mettre à la disposition de mon pays. Il faut le faire parce que le monde a de plus en plus besoin de voix scientifiques et entrepreneuriales pour se développer, réduire les inégalités et améliorer les conditions de vie sur la planète, car nous sommes maintenant globalisés. Avec mes compétences, mon expérience et mes contacts, surtout dans le domaine des idées, je compte continuer à travailler pour que Maurice avance et devienne une société meilleure. C’est en tout cas l’objectif que je me suis fixé jusqu’à la fin de mon mandat.