La protection du patrimoine passe par le combat contre l'oubli

En 1767, lors de la mise sur pied de notre force policière, le poste de Trou-Fanfaron a été le premier corps de garde de l’île à voir le jour, et ce en pleine période de colonisation française où la répression à géométrie variable battait son plein. D’où la nécessité de mettre sur pied cette institution répressive.
Pour le 250e anniversaire de la police mauricienne en ce mois d’août, les festivités pleuvent pour marquer cette occasion d’une pierre blanche; cela coïncide malheureusement avec cet incendie qui a ravagé ce poste militaire, délaissé depuis 2015. Il n’y a même pas une plaque pour indiquer ses multiples fonctionnalités alors même que ce poste est gorgé d’histoire. Cette inclination à faire fi des héritages de nos aïeux est devenue, en fait, une habitude chronique et calculée. Il s’agit pourtant d’un patrimoine national depuis 1951. Il convient donc de remédier à cette grotesque et bureaucratique lacune! Un peu de bon sens, s’il-vous-plaît.
Par ailleurs, d’autres patrimoines bâtis sont tantôt victimes de vandalisme tantôt victimes de démolition officielle. Il est extrêmement grave que l’État assassine des témoignages de l’histoire et qu’il fasse preuve de non-assistance à patrimoine en péril alors même qu’il est censé être le gardien de nos moult valeurs. Heureusement que des particuliers interviennent régulièrement pour la sauvegarde de notre richesse. On ne peut construire une nation sur des bases solides compte tenu de la destruction répétée de notre riche passé architectural, patrimonial, culturel et historique. Trop de coïncidences, et les langues se délient en ce moment pour dénoncer cet état de fait. Ces anonymes n’ont pas tort vu l’appétit gargantuesque de nos décideurs, démolisseurs de tout ce qui touche à l’histoire ancienne; la très mince dotation accordée à l’art et à la culture à chaque exercice budgétaire en est l’illustration flagrante. Je me demande en toute honnêteté s’il n’y a pas lieu de pourvoir une éducation patrimoniale à certains politiciens ‘gro fey’, pour ne pas dire rustres, dans leur approche …
Cette bâtisse de 1767 s’insère dans ce cadre stratégique qu’est le chef-lieu militaire depuis Bertrand François Mahé de Labourdonnais en 1735. Et cette zone de Port-Louis regorge d’autres vestiges de la présence française, peu connus du grand public. On y reviendra.
Rien n’existait là où se trouve l’autoroute à hauteur de Trou-Fanfaron, si ce n’est l’eau de mer et des bras de terre. La mer s’enfonçait jusqu’au seuil même de ce poste. Les tunnels en pierre à côté de celle-ci ont fait place à ceux en béton… l’entreprise de certains ignares !
À la prise de l’île par les Britanniques en 1810, les autorités optèrent pour le nom de sir Robert Townsend Farquhar, premier gouverneur anglais, pour remplacer l’appellation de cette route côtière principale connue comme route Militaire; cette voie a comme source le pont du Tranchement Français, et l’écriteau en cuivre apposé au parapet du pont a disparu dans le but d’effacer la mémoire de ce haut lieu de l’influence de la fortification française sur l’île. De plus, dans le cadre de la conquête de l’île par l’armée de Sa Majesté le Roi d’Angleterre George III, on voit le remplacement de l’appellation Tranchement Français par le terme Canal Anglais, du moins dans l’usage. Et ce fortin dans l’enceinte de la MSAW (MSPCA) et les casernes d’Abercrombie pour la bataille de la Montagne Longue? En revanche, les rues qui portent le nom du premier gouverneur français De Nyon et de son successeur Emile Dioré à la Plaine-Verte, près de la Citadelle, ont conservé leur appellation vraisemblablement parce qu’elles étaient éloignées de la côte.
Parenthèse : à quand un inspecteur du patrimoine comme tel est le cas dans plusieurs pays civilisés. Il convient également que la police soit formée en matière patrimoniale.
La Citadelle, base jetée par les Français et terminée par les Britanniques, surplombant Le Trou-Fanfaron qui se trouve, comme son nom l’indique, en contrebas pour ne pas être repéré par l’ennemi. Et la route en face du poste de Trou-Fanfaron porte le nom d’Arsenal, autre symbole pour l’emmagasinage des munitions.
Par ailleurs, parallèle à la rue Arsenal, il y avait autrefois un château, et une autre rue voisine de cet édifice nommée après Durongay le Toullec. Tous ses moellons, libages et pierres taillées ont disparu depuis belle lurette. Le Parc-à-Boulet ne se trouvait pas si loin. Que direz-vous de cette ancienne forge où l’on a découvert des fers à cheval ? L’évidence d’un chantier naval aux premières heures de l’occupation française avec l’apparition d’une grande quantité de logs de teck marin, mis au jour lors d’un test géologique pour la construction du korvil de la rue La Paix...  Le premier chasseur à accoster la rade avait comme appellation La Paix, d’où le nom de cette rue. La rue Guillaume Dufresne D’Arsel (capitaine de La Paix) est obstruée par des transformateurs du CEB. On ne respecte plus rien. Ce capitaine avait élu domicile en cet endroit pour s’approvisionner d’une source d’eau douce, avec en amont la montagne du Pouce, qui jaillit encore dans des cours avoisinantes de la région à ce jour. Les canaux en pierre au milieu de la rue avaient pour fonction d’empêcher toute contamination des points d’eau, et évitaient dans le même temps les inondations des cours dans cette partie basse de Port-Louis. On y trouvait en hauteur une tour de garde pour scruter l’horizon en vue de signaler toute approche ennemie.
Le poste de Trou-Fanfaron aura contribué à la répression des esclaves qui étaient entassés à quelques lieux dans un camp communément appelé Camp Woloff ou Yoloff, terme sénégalais. D’où la présence très remarquée de belles bâtisses en pierre taillée dans ce faubourg de la cité de Port-Louis. L’exiguïté de son espace s’explique par le fait que les vagabonds n’y faisaient qu’escale.  Il faut aussi se rappeler combien de laboureurs engagés avaient passé de longues nuits dans ces rares cachots.
Il y avait de grands caniveaux devant le Trou-Fanfaron Police Station où, enfant de la région, je capturais des « poson milion » à l’aide d’un petit filet. J’y ai connu des moments inoubliables qui me permettaient de découvrir en profondeur cette partie de la capitale. Petite confidence : les innombrables parties de cache-cache me prédisposaient déjà à connaître les coins et recoins de la région.
Il est regrettable que des souvenirs du patrimoine mauricien aient pu se dissiper. Des objets tantôt emportés par des ressortissants étrangers tantôt par des Mauriciens pour embellir leurs demeures ou vendre au plus offrant. Il y a une tentative délibérée de la part de certains d’effacer une phase importante de notre histoire commune, et c’est inadmissible. Le boulanger du roi, La ferme du Rhum, le bâtiment se trouvant devant l’hôpital militaire de Labourdonnais, La School et encore d’autres à venir.
Nous avons tous une histoire mauricienne très vieille datant de la première occupation portugaise à faire connaître et transmettre à la postérité. Or, si on remonte dans le temps on finira par découvrir que les premiers hommes qui ont foulé le sol mauricien sont les loups de mer, connus comme les Dravidiens.
Appliquer une politique de discrimination envers les étapes qui ont contribué à notre peuplement aura un effet boomerang sur notre devenir et cela relève d’une petitesse d’esprit sans bornes. À bon entendeur, salut !