UMAR TIMOL

Je peux, à la limite, comprendre votre décision. La politique n’est pas pour les enfants de chœur. Elle sert un objectif, qui est la conquête du pouvoir. Au bout de toutes ces années à s’acharner à une obstination qui ne cesse de fuir et qui devient vraisemblablement inaccessible, il est sans doute temps de passer à autre chose. Mais je ne peux m’empêcher d’être choqué, et c’est un bien faible mot, par ces stratégies de pouvoir qui défient, semble-t-il, toute logique, toute raison.

Vous vous étiez lancé dans la politique par idéalisme. Vous rêviez d’un monde meilleur, vous vouliez changer le monde. Et ce mot de militant, que vous persistez à utiliser, est celui qui convient. Militantisme des idées, militantisme de l’action, militantisme du combat. Et dans le champ de la médiocrité de nos politiques, on est en droit de s’interroger sur la matière qui réside dans leurs cerveaux, vous vous distinguiez par la force de votre intellect et de votre verbe. Puis, au fil des années, le rêve s’est effrité. Cela peut s’expliquer. Le cynisme des politiques, ces maîtres dans l’art de sombres calculs castéo-communalistes, rejoint celui du peuple admirable. Certaines idées ont fait leur temps et les reconversions idéologiques sont légitimes. Il faut une forte dose de lucidité et de courage pour remettre en question ses croyances les plus fondamentales. On vous reconnaîtra ce mérite. Et on osait croire, malgré les compromis, les défaites, le pragmatisme écœurant que le substrat du rêve, ce fameux militantisme, est demeuré.

Ou peut-être pas. Votre décision récente démontre le contraire. Nul ne peut être véritablement le juge des actions des autres. Nous sommes tous unis par une même fragilité humaine. Mais certains comportements échappent à la raison. Comment peut-on ainsi aujourd’hui s’associer à ceux qu’on a vertement critiqués hier ? Comment peut-on s’associer à ceux qui sont aux antipodes de nos convictions ? Quelle est donc cette logique ? Je l’ai dit plus haut. On peut s’efforcer de comprendre. Mais doit-on pour autant tout faire au nom du pouvoir ? Et qu’est-ce que donc que ce pouvoir qui rend les êtres oublieux de ce qu’ils sont, de ce qu’ils croient, mais plus encore, oublieux de ces autres, qu’ils disent servir ? Nos politiques nous ont habitués à l’indifférence et au cynisme mais on ne peut parfois s’empêcher de se demander si ce spectacle de débauchage, et c’en est bien un, au sens littéral du terme, est bien réel. Est-ce un cauchemar ? Est-ce une fiction ? Comment est-ce qu’une semblable décision est-elle seulement possible ? Est-ce qu’on croit que nous sommes de parfaits imbéciles prêts à tout avaler, à tout gober ?

Souvent, et cela peut faire sourire, je m’interroge sur le sommeil de nos politiques. Est-ce que leur sommeil est celui d’êtres tourmentés ? Ou est-ce qu’ils sont tellement obnubilés par la quête du pouvoir qu’ils sont parvenus à occulter leur conscience ? Est-ce qu’il leur reste seulement une conscience ? Ou est-ce qu’ils peuvent tout acheter, vendre, brader, marchander, bazarder sur l’autel du pouvoir ? Est-ce que celui qui sera ministre, car tel est son but, dormira paisiblement sur ses deux oreilles, le sommeil de celui qui n’a rien à se reprocher ?

Ce mot de trahison peut sembler fort. Il est, cependant, légitime. Pas tant la trahison d’un idéal. Mais la trahison d’une éventuelle sagesse à l’orée de sa vie pour un immense leurre, la trahison de ceux qui ont cru, moi parmi, qu’il est des politiques qui sont différents, qui mettent leur intellect, face aux oligarchies régnantes, au service d’un véritable projet de société. Ceux, – parfois des êtres de qualité et vous en êtes –, qui agissent ainsi, au nom de leur intérêt immédiat, au nom du pouvoir oublient l’essentiel, corrodent les infrastructures de notre société et ils ouvrent la porte au désespoir et on sait que le désespoir mène à tout.