Share |

LA TROISIÈME CULTURE SCIENTIFIQUE: Une interaction grandissante entre le public et les intellectuels

La première culture intellectuelle : les littéraires étaient les seuls intellectuels
Les philosophes, littéraires et artistes, en tant que parties prenantes de la première culture intellectuelle, ont grandement façonné la vie quotidienne et les mœurs de la société humaine. Jusqu’à la première partie du 20e siècle, les littéraires, en dépit de l'ascension de la deuxième culture scientifique des derniers siècles, étaient considérés comme les seuls intellectuels ; ils le clamaient d’ailleurs. Cela n'était pas jugé aberrant vu que les scientifiques eux-mêmes demeuraient hors du champ des grands débats et des questions importantes sur la réalité de la vie. Puisque philosophes et littéraires brillaient par leurs discours, ils étaient donc des intellectuels pour le public de jadis. La deuxième culture scientifique, elle, se situait dans une conjoncture extraordinaire compte tenu des rapides successions des théories et découvertes qui fascinaient particulièrement le monde scientifique.
Le “peer review”
Selon la démarche scientifique, une hypothèse qui semble être logique est de mise ; on doit ensuite en trouver des solutions mathématiques ou expérimentales. Puis il faut produire une preuve qui soit en mesure de permettre à la théorie de survivre aux efforts d'autres chercheurs dans la vérification empirique ou expérimentale de la théorie en question. L'économie, la sociologie et la gestion sont également reconnues comme faisant partie des sciences et mettent de plus en plus à contribution la rigueur de la méthode scientifique issue des sciences naturelles. Vu le nombre extraordinaire de branches scientifiques il existe actuellement des dizaines de milliers de revues scientifiques et plus de 100,000 procès-verbaux de conférences. La publication d'un article dans la plupart des revues scientifiques fait l’objet d’un contrôle minutieux grâce à un processus de peer review, expression couramment utilisée par les Français.
Cet état de fait traditionnel fondé sur la rigueur dans l'approche – surveillée de près par les universitaires et les aînés de la communauté scientifique depuis un siècle – commençait il y a trois décennies à sortir de l’orbite du conformisme. C'était le début de l'ère de la troisième culture, en rupture avec le classicisme scientifique et la rigueur du peer review. Des scientifiques établissaient alors un rapport direct avec le public.
Les intellectuels commençaient à manquer…
L’on notait une sensation, d'ailleurs très courante à l'époque, que l'intellectualité qu'avait connue le monde depuis le début du 18e siècle et à compter des années 30 allait céder la place à un anti-climax quelques décennies après la Seconde Guerre mondiale. Et ce, pour aboutir dans les années 80 au constat que les intellectuels commençaient à manquer. D'où l’ouvrage de Russell Jacoby, « The Last Intellectuals », qui faisait état du déclin de la vie intellectuelle américaine. Plusieurs facteurs en étaient responsables dont le changement au plan social et l'économie du marché – l’on observait alors un déplacement des intellectuels vers les professions libérales plutôt que vers la littérature ou encore l'histoire. Par ailleurs, l’on notait des signes avant-coureurs de l'émergence d'une troisième culture scientifique à la suite de la publication des ouvrages « Cosmos » de Carl Sagan (1980) et « La brève histoire du temps » de Hawking (1988).
Dans ce contexte historique, John Brockman voyait l’émergence de cette troisième culture qu'il souligna en 1991. Dans les années 90 et durant la première décennie du nouveau millénaire, des scientifiques et philosophes publièrent bon nombre d’ouvrages sur les grandes questions de la vie : cosmologie, théorie du tout, réalité de l'existence, l'origine de l'univers, le temps, la conscience et la physique quantique.
La science en communication directe avec le public
Le terme « troisième culture » fut créé pour la première fois par l'historien C.P. Snow dans la deuxième édition de son livre « Les deux cultures ». Snow introduit l'idée de troisième culture en tant qu’interaction intellectuelle – une brillante idée d'ailleurs –, entre intellectuels littéraires et scientifiques. Néanmoins, dans ce contexte il ne songeait pas à une interaction active de la part du public. Dans les années 30, certains avançaient que les littéraires étaient des intellectuels excluant ainsi les scientifiques dont beaucoup sont désormais reconnus comme les plus grands intellectuels. C.P. Snow ne pouvait prévoir que son concept n’allait pas se matérialiser. En 1991, John Brockman prédisait l’avènement de la troisième culture qu'il définissait, étrangement, comme celle où les scientifiques seront en communication directe avec le public – qui, lui, déciderait plus ou moins de la valeur intellectuelle de ces nouvelles innovations ou technologies. Ces travaux scientifiques couvrent très souvent des thèmes tels que l'évolution organique, l'origine de la vie, l'origine de l'univers, les réalités de l'existence et de l'univers et les technologies de la communication. John Brockman réalisa un pas de géant vers la définition de sa prédiction de l'émergence d'une troisième culture en publiant « The Emerging Third Culture » ; il y présenta bon nombre de scientifiques ayant œuvré en ce sens et qui avaient commencé à remplacer les intellectuels traditionnels. Cette nouvelle manière de concevoir la science n'était pas bien considérée par des scientifiques traditionnels qui évoquaient des anomalies dans les textes publiés. Pour leur part, les auteurs de la “troisième culture” voulaient communiquer leurs pensées personnelles au grand public. Ceci a donné une impulsion certaine aux grandes questions scientifiques à travers des livres. Les points élaborés sont souvent hors de la possibilité d’une validation scientifique mais le public intellectuel découvre de nouvelles avenues pour étendre sa compréhension sur beaucoup de théories et d’innovations. Tout cela lui permet d’interpréter des aspects mystérieux de la réalité tels que la conscience, la pensée, l'intelligence artificielle, l'origine de la vie, la vie artificielle, l'origine de l'univers, et la théorie quantique des particules. Cette dernière ne cache-t-elle pas, par ailleurs, les bizarreries de l'infiniment petit, là où se trouvent la clé et l'essence même de la réalité de l'existence ?
La science contemporaine, riche de cette troisième culture, est dignement représentée par des intellectuels connus dont Richard Dawkins, Brian Greene, Steven Weinberg, Stephen Hawking, Roger Penrose et Martin Rees. Ces derniers ont écrit des livres grand public sur des concepts scientifiques et des questions pertinentes de la réalité de l'existence et de l'univers et donnent des descriptions qui ne sont pas aptes à être publiées dans les revues académiques. Ceci est un fait incontournable dans cette troisième culture dont la grande richesse consiste en l'inscription du public intellectuel dans les débats socio-scientifiques et philosophiques. Le débat scientifique n'est plus la prérogative des scientifiques ; la barrière intellectuelle est brisée et la science est maintenant accessible au plus grand nombre.
On remarque déjà dans les publications populaires contemporaines dans quelle mesure le public s'intègre d'une manière positive au courant intellectuel que génère la troisième culture scientifique. On note que l'audience populaire émanant de cette nouvelle culture possède un potentiel extraordinaire pour dégager des consensus sur des questions fondamentales. Parmi ces interlocuteurs intellectuels il y a notamment des journalistes spécialisés dans différents domaines. Mais l'interface entre les écrits des scientifiques et le public se fait selon diverses méthodes : livres, conférences, articles de presse, programmes télévisés, internet, causeries et interviews. Ainsi, le public réalise sa participation active dans le champ même des nouvelles connaissances.