La vingtaine insolente

Il a vingt et quelques années. Il marche d’un pas assuré, la tête légèrement relevée. Il a le regard doux mais franc de l’homme auquel il rêvait, de l’homme qu’il est. Il a dans les yeux un mystérieux sourire des grands jours, tous les jours. Il est, dirait-elle, « beau comme un enfant, fort comme un homme ».
La Nature offre aux gens de son âge un supplément de je-ne-sais-quoi qui séduit, qui attire, qui plaît. Il a vingt ans et il plaît. Sans efforts, sans artifices, il plaît. Quand il fait rêver les gamins de son agilité, de sa légèreté, de sa liberté. Quand il rappelle à ses aînés le souvenir de leur fougueuse jeunesse qu’ils s’empressent de lui raconter. Quand les femmes fixent son regard pour y chercher un mélange brut de désir et de tendresse. Quand les jeunes femmes, les jeunes hommes parfois, détournent le leur et espèrent qu’il fera le paon, qu’il fera le pas. Quand il incline légèrement la tête, l’œil taquin, le sourire coquin et qu’on lui sourit en retour de ce sourire qui emplit le corps comme du magma dans les veines, qui ne se contient pas, qui ne se contrôle pas.
Il a vingt ans et c’est un insatiable passionné. Son corps lui fait découvrir des sommets au fil de courtes nuits et de longues journées. Il fait du sport, plus pour plaire à des parents en quête frénétique de lui trouver un passe-temps, pas encore pour éloigner les méandres de l’âge, le ventre qui dépasse, les varices qui s’affichent ou le mauvais cholestérol qui décolle. Il fait du sport parce qu’il aime ça. Il aime ressentir chacun de ses pores, chacune de ses artères, chacun de ses muscles. Il aime endurer, se dépasser, s’améliorer. Il aime dicter le rythme à son cœur.
Il a vingt ans et s’extasie devant la Nature dont il se sait poussière. Ses racines, son assise, ses ailes, son salut sont en cette Terre, mère nourricière, son relief, sa puissance, ses lois, ses instincts, ses intuitions, ses intelligences.
Il a vingt ans et se nourrit d’Art comme jamais. Il écoute de la musique, des musiques, du monde, d’aujourd’hui, du passé. Il chante sous la douche, danse au volant, joue de la air batterie en courant et fredonne en faisant mousser la vaisselle. Il aime l’image, figée ou animée, brute ou travaillée. Il fait défiler sur son écran des photos qui le font voyager, en lui et ailleurs. Il profite d’un bon éclairage et, en deux cliquetis et un clic, s’improvise photographe pour la toile. Il finit ses dimanches au cinéma. Il ingurgite des succès, des navets, des essais. Il savoure au passage le jeu des acteurs, les répliques des scénaristes, les partis pris du réalisateur et son sens de l’esthétisme, quand il en a. Il lit, comme on mange des céréales, quotidiennement, presque religieusement, par habitude, par nécessité, en sachant qu’il se fait du bien, des primés, des opprimés, non-périmés, sans doute impérissables. Il se dit qu’il ne lira jamais assez.
Il a vingt ans et il sait qu’il ne sait pas. Il se nourrit d’esprits à peu près sages et n’en trouve pas suffisamment chez les vivants. Il apprend, désapprend, réapprend. Plus il apprend, mieux il comprend que tout ou presque est plus complexe qu’il n’y paraît, certainement moins grotesque qu’à la télé. Il refait le monde certains soirs jusque tard, très tard ou tôt, très tôt, avec des amis, ou encore le dimanche après-midi, avec ses parents, aussi devenus amis. Il refait son monde chaque matin en faisant, pour se rapprocher de ses idéaux, des choix parfois moins difficiles qu’on ne le croit, quand on y croit. Il a vingt ans et il croit.
Il a vingt ans et il est amoureux de l’Amour. Il aime avec son âme. Il aime se faire papillonner l’estomac, titiller la rate, chatouiller les reins, par les rares êtres de sagesse et de beauté qui croisent sa route, qui illuminent son chemin. Il aime ceux qu’il rencontre pour la première fois et qu’il a l’impression de connaître depuis toute une vie, depuis plusieurs vies. Il aime cette symphonie du destin. Il aime avec sa chair. Il aime les plaisirs de la douceur et de la chaleur des corps préalablement conquis comme autant de territoires enclavés. Il aime les découvrir, les frôler, les faire frémir, les tendre, et les détendre, les apprivoiser, les connaître, les aimer.
Il a parfois du mal à différencier l’amour avec un petit « a » de celui avec un grand « M ». Qu’importe, il a vingt ans et il aime.
Il a vingt ans et il a envie. Il a l’impression de dessiner l’adulte, le vrai, qu’il sera, la routine qui le qualifiera, l’existence qui le mènera ou qu’il mènera. Il détient une cagnotte temps qu’il estime inestimable dans son dessein. Il ne souhaite pas la perdre et laisse aux autres les préoccupations et sombres plaisirs de positionnement, d’étiquetage, de course, d’escalade, sociale, pour le moment. Il a envie « d’avoir envie » dirait-il, de grandir, de découvrir, l’autre, les autres, de faire, de réussir, d’accomplir, quelque chose, quelques choses, plusieurs choses, tant de choses.
On dit de la vingtaine qu’elle est insouciante. Il se soucie pourtant du détail, de prendre le temps, de bien faire les choses, de respecter l’autre, de le voir, l’autre, de la planète qu’il hérite, du temps qui passe, de cette jeunesse qui l’embrasse, qui le rend béat et qui le quittera bien trop tôt, bientôt. Ce n’est pas de son âge mais il a la nostalgie du présent. Il inspire et rabat ses paupières solennellement pour tenter d’enfermer, de renfermer certains instants, certaines émotions, certains lieux, certaines rencontres, certains moments, au plus profond de sa mémoire, là où, le jour où les années lui auront fait oublier les noms des rues, des objets et des gens, il saura les retrouver, comme un courrier secret, des cartes postales échangées entre son passé et lui.
Elle n’est pas insouciante, sa vingtaine, elle n’est pas nonchalante. Elle est d’une toute-puissance aussi magistrale qu’éphémère, aussi exaltante que précaire. Il en est conscient… Il cherche à la décrire avec justesse, à la nommer, à la qualifier. Alors il prend les Mots comme d’autres prennent des balles ou des quilles. Il gribouille, il rature, il tapote, il écrit, il s’écrit, s’examine, se raconte, sur une feuille trop intime pour la partager, sur un clavier trop impersonnel pour charmer, loin des revues, dans un journal trop banal pour être acclamé. Il s’écrit avec une bienveillance exacerbée qui le caractérise presque et, avec la douce arrogance de ses jeunes années, se conjugue à la troisième personne du singulier. Il a la vingtaine insolente.