Lakaz Tol dans le paysage socio-économique mauricien

Loin de l’image romantique et colorée des belles cases créoles de l’artiste-peintre Danielle Hitié, les Lakaz Tol à Maurice, loin d’être le souvenir d’un temps révolu, demeurent l’illustration présente d’une indécente et insoutenable précarité du logement de la République de Maurice moderne. Le recensement de 2011* comptabilise à Maurice et selon la classification du Bureau des Statistiques, 10 700 unités résidentielles et habitées, dont les murs et toits sont en tôle; 2 000 de plus si l’on y ajoute l’île Rodrigues.
Si leur nombre a diminué depuis l’indépendance avec 6 700 de moins qu’en l’an 2000, il est toutefois à noter que des cases en tôle sont construites chaque année et viennent ainsi compléter le paysage résidentiel mauricien avec à titre d’exemple plus de 6 000 nouvelles unités de 1995 à 2010.

Lakaz Tol et chômage

En observant la répartition géographique du phénomène (voir carte), on se rend compte de la relation étroite entre chômage et précarité du logement. Désagrégées aux plus petits niveaux administratifs du pays (Village Council Areas et Municipal Wards), les données croisées du nombre de personnes actives sans emploi au nombre de cases en tôle sont tristement équivoques d’une marginalisation des populations pauvres que ce soit en milieu urbain ou rural. Les données ici représentées par le dégradé de couleur correspondent au nombre de chômeurs par région pour 2011 où le nombre total de personnes sans emploi était de 42 162 pour un taux de chômage de 7,4% (En 2016, 38 900 personnes étaient sans emploi et le taux de chômage de 7,3%). Chaque point sur la carte représente 20 Lakaz Tol.
Ces populations se répartissent également là où le niveau de vie est le plus bas. Bien que la carte montre un nombre plus élevé de cases en tôle autour de la capitale, elle n’indique pas que les banlieues résidentielles de Bambous à Baie-du-Tombeau et incluant les wards 5 et 6 de Port-Louis se retrouvent au bas du classement de l’indice de niveau relatif de développement des populations établi par Statistics Mauritius. En effet, le Relative Development Index (RDI) est un indice composite mesurant le niveau de développement relatif des sous-régions du pays selon différents indicateurs. Entre autres sont mesurés les taux d’accès à l’eau et l’électricité, le nombre d’occupants par pièce d’un logement, le taux de réussite scolaire à différents niveaux, mais également les taux d’emploi et les pourcentages des logements en béton.
Selon ce calcul, le niveau de développement de toute la République s’est amélioré, et ceci, à travers toutes les sous-régions sans distinction à Maurice comme à Rodrigues. Néanmoins, chaque indicateur pris individuellement montre une réalité moins lissée.

Lakaz Tol et emploi

Les 12 700 cases en tôle dans un pays où l’on compte 278 000 logements, dont 92% sont en béton, ne doivent pas laisser insensibles, bien au contraire, elles sont un signal d’alarme dirigé vers les décideurs politiques. Les débats au Parlement la semaine dernière ont fait justement mention de la construction de 1 400 logements sociaux par l’ancien gouvernement et 1 200 prévus par l’actuel. Pourtant, le logement n’est que la partie émergée de l’iceberg d’une crise sociale plus chronique. La précarité du logement est la preuve s’il en faut de l’exclusion économique de ceux forcés à vivre ainsi et qui par ailleurs ne sont majoritairement pas des squatteurs, mais doivent s’acquitter d’un loyer pour ces 4 ou 5 feuilles de tôle. Alors même que les discussions autour d’un salaire minimum à Maurice amènent son lot de spéculations, il est nécessaire de rappeler que près de 150,000 personnes, soit le quart de la population active, gagnent moins de Rs 8 000 par mois, des travailleurs pauvres à l’emploi également précaire.

Lakaz et priorités

Après avoir surfé sur la vague de son émergence, les taux de croissance de Maurice sont en dessous des 4%, ce qui est insuffisant à une véritable relance de l’économie. Face à un secteur privé frileux, le gouvernement actuel tarde bien trop à établir le cadre nécessaire à une concrète stratégie de développement inclusif et les résultats en sont encore plus éloignés. Dans sa réponse au Parlement le 11 avril, le ministre de l’Intégration sociale n’a pu qu’accuser le retard de l’application des lignes directrices de la nouvelle CSR Foundation. De plus, la National Empowerment Foundation, chargée d’établir la cartographie des ménages les plus vulnérables, se fait attendre alors même que 13 267 familles pauvres (avec moins de Rs 6 200 de salaires mensuels) sont déjà répertoriées dans le Social Register of Mauritius (SRM). Cette cartographie est essentielle pour définir les zones prioritaires, aiguiller plus concrètement les actions de la CSR Foundation et ainsi faciliter la coordination entre les compagnies privées, les institutions publiques et les ONG. Les cases en tôle doivent disparaître du paysage pour que chacun ait droit à un logement décent.
Au vu de la répartition géographique des Lakaz Tol et du nombre grandissant des travailleurs pauvres, le modèle de développement mauricien aura négligé la répartition des richesses au plus grand nombre et aucun gouvernement successif n’aura su réellement comprendre et aborder le problème de la pauvreté dans son ensemble. La remise de titres de propriété à 928 personnes le 13 avril ne sera au plus qu’une réponse symptomatique partielle à un phénomène plus profond. Nous tenons pour exemple le coefficient de Gini, utilisé pour mesurer l’inégalité de la distribution des richesses d’un pays, qui a augmenté entre 2006 et 2012 de 38,8 à 41.3. N’est-ce pas là, encore, l’arbre qui cache la forêt car si le PIB par habitant à Maurice est parmi les plus élevés d’Afrique, la part de la richesse des 20% les plus pauvres a diminué de 6,1% à 5,4% pour la même période. Quant aux 20% les plus riches, leur part du gâteau a augmenté de 45,6% à 47,4%. Près de la moitié de la richesse du pays ainsi concentrée!
Dès lors, nous devons nous poser la question, à moins d’une année de la célébration des 50 ans de son indépendance, de savoir si Maurice n’a finalement pas perdu le but fixé: le bien-être de sa population.