Med Fishing Cooperative a bénéficié d’un bateau du gouvernement pour se lancer dans la pêche semi-industrielle il y a quatre ans. Après un début encourageant, la coopérative doit faire face à une baisse des prises et aux difficultés à écouler sa cargaison sur le marché. Lallmamode Mohamedally est d’avis que la situation va se compliquer davantage avec la décision du gouvernement d’ouvrir les bancs aux bateaux industriels étrangers. Il demande au Premier ministre de ne pas aller de l’avant avec cette mesure et plaide pour le développement d’une filière marketing, afin d’aider les pêcheurs à mieux vendre leurs poissons sur le marché.

Cela fait quatre ans que vous opérez le bateau de pêche semi-industriel Serenity. Comment se porte votre activité?

En fait, Serenity est un bateau de pêche que notre coopérative a obtenu du Food Security Fund. L’idée était justement de permettre aux pêcheurs locaux d’aller pêcher sur les bancs pour approvisionner le marché, dans le cadre de notre politique de sécurité alimentaire. Serenity est une expérience positive, dans la mesure où nous avons eu de bonnes prises dès nos premières campagnes.

Toutefois, après quatre ans, nous constatons que les prises ont diminué. Cela peut se vérifier en se référant aux données des bateaux concernant le « catch per fisherman ». Cette situation s’explique du fait qu’il y a plus de bateaux semi-industriels sur les bancs. Des opérateurs ont augmenté leur flotte. Dans peu de temps, nous aurons encore des bateaux de pêche locaux sur les bancs, suivant la décision du gouvernement d’octroyer un grant aux coopératives de pêche pour six bateaux semi-industriels.

Dans une telle conjoncture, les pêcheurs doivent fournir plus d’efforts pour pouvoir faire une bonne pêche. Par exemple, auparavant, on pêchait le jour et se reposait la nuit. Maintenant, il faut même pêcher la nuit. De même, notre activité était centrée autour de St-Brandon. Maintenant, il faut aller plus loin. De plus, on constate que les poissons sont plus petits en taille. Il y a une exploitation au maximum. Quand le ministre vient vous dire que les poissons meurent de vieillesse là-bas, ce n’est pas vrai du tout.

Quelle est votre prise en moyenne pour une campagne?

Pour une campagne de 15 jours, avec un équipage de dix personnes, les prises tournent autour de trois tonnes. En termes de frais, il faut compter Rs 175 000 pour sortir le bateau du port. Cela inclut le diesel, à manger pour l’équipage pendant quinze jours, et le matériel de pêche notamment.

Comment écoulez-vous vos prises sur le marché?

A ce jour, nous sommes toujours avec le système des banians. Non seulement nous devons vendre nos poissons à prix bas, mais il arrive que deux ou trois bateaux entrent au port en même temps. On vient alors casser les prix et vous êtes contraint de baisser encore pour pouvoir écouler vos poissons. Pour nous, l’idéal aurait été de mettre un système de marketing en place pour aider les pêcheurs à vendre leurs poissons eux-mêmes. Dans le système actuel, c’est impossible d’aller écouler sa cargaison au détail, kilo par kilo. Nous arrivons avec du poisson frais et il y a un délai à respecter pour la vente. Tous ces problèmes ont déjà été évoqués avec le ministère concerné. Malheureusement, on ne voit rien jusqu’à maintenant. Il y avait même un projet pour un Fish Auction Market qui ne s’est jamais concrétisé en dépit du fait que les infrastructures nécessaires sont déjà en place.
Par ailleurs, nous avons déjà pris contact avec des hôtels pour essayer de vendre nos poissons, mais ce n’est pas évident. D’abord, on nous fait comprendre qu’il y a déjà un fournisseur. Ensuite, il nous faut assurer une fourniture régulière. Engagement que nous ne pouvons prendre car nous ne sommes jamais assurés de nos prises à l’avance.

Que préconisez-vous?

Dans le cadre du budget, nous avons soumis des propositions. Nous avions entre autres, demandé la permission d’utiliser le Fish Auction Market pour stocker et vendre nos poissons. Pas seulement notre coopérative, mais aussi les autres, dans ce secteur. D’autant que le gouvernement a lui-même octroyé des grants à six coopératives de pêche pour des bateaux semi-industriels. Mais cette requête a été ignorée, tout comme nos autres demandes, notamment, pour l’installation d’une machine à glace dans le port. À ce jour, il n’y a qu’une compagnie, basée à Rose-Hill, qui fournit de la glace à une vingtaine de bateaux.

Pour la vente, nous avons demandé à développer la filière marketing pour accompagner les coopératives. Nous, nous sommes des pêcheurs, nous ne faisons pas de marketing. Il faut des mesures d’accompagnement comme une suite logique au grant pour l’achat de bateaux semi-industriels. C’est pour cette raison aussi que nous avons lancé une fédération des coopératives engagées dans la pêche semi-industrielle.
Si le gouvernement avait financé l’achat d’autres bateaux, nous aurions même pu avoir notre flotte locale, comme c’est le cas aux Seychelles et à la Réunion. Mais aucune de nos demandes n’a été retenue. Ce qui m’amène à dire que les consultations budgétaires sont une farce. C’est fait uniquement pour le show.

Le budget, en revanche, prévoit que des bateaux industriels étrangers viennent pêcher sur nos bancs. Comment réagissez-vous à cela?

C’est une menace directe pour nous. Je me demande d’où sort cette mesure subitement, alors que le gouvernement avait lui-même pris l’initiative d’aider les pêcheurs locaux à sortir du lagon. Il faut savoir que notre zone économique exclusive est déjà ouverte à un certain nombre de bateaux étrangers pêchant les poissons pélagiques; notamment les Européens, les Japonais, les Taïwanais. Ce type de pêche ne concerne pas directement notre activité, car les poissons pélagiques voyagent. Aujourd’hui ils sont dans notre territoire, demain ils sont ailleurs. Si on ne les pêche pas ici, on les pêchera dans les eaux des Seychelles, par exemple.

Pour les bancs c’est différent. Les poissons restent sur place. C’est pour cela qu’il faut s’assurer que la pêche sur les bancs soit durable. Déjà, comme je l’ai expliqué plus tôt, nous constatons une baisse dans les prises, que va-t-il se passer avec l’arrivée de gros bateaux industriels? Nous risquons de finir notre stock de poissons, comme cela s’est passé en Méditerranée. Il faut faire très attention.
Par ailleurs, la mesure précise que ces bateaux industriels étrangers doivent vendre leurs prises à Maurice. Ce sera une concurrence directe pour nous. Non seulement avec leurs technologies car ils sont avantagés pour leurs activités en mer, maintenant, ils vont nous concurrencer sur le marché.

Ne serait-ce pas une assurance que le marché soit bien fourni?

Je vais vous dire une chose : le marché est déjà inondé de poissons importés. Le Mauricien consomme peut-être plus de poissons importés. Or, notre poisson local est plus sain. Ce n’est pas pareil comme le poisson d’aquaculture importé. C’est pour cela que nous demandons plus d’accès au public, en développant une filière marketing. Nous voulons vendre notre poisson directement au public. Ce qui rendra le prix plus abordable également.
Moi je pense qu’avec les bateaux industriels, il y aura une saturation. Et nos pêcheurs locaux ne pourront plus nourrir leurs familles de ce métier. Nous avons fait un calcul : au moins 5 000 personnes risquent de perdre leur emploi avec cette mesure. Face à la concurrence inégale, ils vont devoir plier bagage. Déjà, valeur du jour, un pêcheur ne ramène pas plus de 2 kg de poisson du lagon. La solution serait de sortir du lagon. Mais voilà…

Vous aviez également commencé à produire du poisson salé. Que s’est-il passé?

En fait, nous faisons du poisson salé sur l’île Tec Tec à St-Brandon. C’était pour nous, une diversification de notre activité. Nous avions d’ailleurs une bonne demande sur le marché local, notamment au marché central et dans les foires. Pour cela, nous avions érigé de petites structures en tôle pour pouvoir rester sur l’île, car il n’y a pas de bâtiment là-bas. Malheureusement, celles-ci ont été détruites par les autorités, suite à des plaintes de Raphaël Fishing. Ils ont dit que c’était un eyesore pour les touristes qu’ils emmenaient sur l’île. Nous avons eu une réunion avec l’Outer Islands Development Corporation à ce sujet. On nous a dit que les autorités allaient construire d’autres structures en béton. Mais jusqu’ici, il n’y a rien eu. Nous en avons également formulé la demande dans nos propositions pour le budget, mais cela n’a pas été pris en compte, comme toutes nos demandes.
Nous estimons qu’il est important de développer la filière “processing”, comme c’est le cas au Sri Lanka. Ce serait une manière de permettre aux pêcheurs d’évoluer et en même temps, de proposer des produits à valeur ajoutée à la population.

Quel est votre message aux autorités?

Je demande au Premier ministre de ne pas aller de l’avant avec ce projet d’ouvrir nos bancs aux bateaux industriels étrangers. Peut-être qu’il a été mal conseillé sur la question. On ne peut permettre à des compagnies étrangères de venir faire des profits sur nos bancs, au détriment des pêcheurs locaux. Il ne faut pas oublier que le grant du gouvernement pour l’achat de bateaux semi-industriels avait un volet “loan”. Les coopératives devaient avoir une somme de Rs 400 000 en caisse pour bénéficier du grant. Des pêcheurs ont dû mettre leurs biens en gage pour servir de garantie à la banque pour cela. Que va-t-il se passer s’ils n’arrivent pas à vendre leurs poissons ou s’ils n’ont pas de bonnes prises? Ils risquent de voir leurs biens saisis s’ils n’ont pas d’argent pour rembourser. C’est un peu dangereux de pousser les gens à s’engager dans la pêche semi-industrielle et par la suite, les lâcher comme cela. Le gouvernement doit réfléchir à deux fois.