Depuis vendredi, avec l’évacuation de certains habitants de La Butte et de la Résidence Barkly – qui a suscité de l’émotion, de l’indignation dans le pays –, il est beaucoup question de crise sociale. À la moindre étincelle, il y aurait risque d’explosion-révolte sociale. Février-99 est souvent évoqué.
Il y a une colère sourde qui gronde et un sentiment de profonde frustration latent et manifeste dans la société. La crise de confiance est aiguë. Depuis bientôt trente ans, alors que notre pays a tout pour réussir, nous ne parvenons pas à combler les déficits de coeur, d’intelligence, de raison auxquels se sont ajoutés les déficits de bon sens, de décence. Et pour corser le tout, est venu se greffer le tout-à-l’ego. Les déficits se creusent !
Dans la défiance qui est en train de se généraliser, on note un courant légitime et salutaire. Elle se développe car révélatrice d’un refus de cautionner l’indéfendable et l’intolérable. Elle est fondée sur la défense de principes fondamentaux des droits humains et des valeurs de justice,  de dignité humaine, de solidarité, d’équité et de partage.
Ce que la société vit actuellement trouve ses origines en 1983 quand le pays entre dans un nouveau cycle tant politique qu’économique. Après une décennie de « miracle économique » naissent les premiers signes d’un développement qui exclut. L’expression « malaise créole » apparaît en 1993 et vient traduire une déclinaison de la problématique de l’exclusion. Les protagonistes ont essayé à l’époque de se dédouaner pour faire porter la responsabilité aux autres : « L’enfer, c’est les autres » et rien n’a été fait… Six ans plus tard, l’exclusion s’est aggravée et le décès de Kaya à Alcatraz a été l’étincelle de ce que nous avions appelé « une révolte des exclus ». Entretemps, une grosse partie des élites a démissionné, trouvant refuge dans leur bulle confortable. Nous avons assisté à l’émergence et au développement de forces ethnopopulistes nourries par les compromissions de tous les partis politiques du mainstream.
Sur le front politique, de 1983 à 2014, le pays a épuisé tous les scénarios du jeu des combinaisons-permutations pour conquérir ou se maintenir au pouvoir. La confusion entre les problèmes et solutions relevant du cycle de développement et ceux relevant du cycle électoral a transformé les partis politiques et l’essence même de la politique. L’intérêt général a cédé la place aux pratiques clientélistes du jeu « pouvoiriste ». Les autres acteurs de développement ont eu des difficultés pour apprécier les profondes mutations et transformations sociales touchant le paysage idéologique et tout le champ des valeurs. À côté de cette incapacité, certains acteurs du développement ont péché par myopie – pa trouv pli loin ki zot bout nene –  et ont persisté avec le jeu de « pa mwa sa, li sa ». Avec pour conséquence, une société bloquée.