SINGFAT CHU

Mardi 12 mars 1968: je m’en souviens. J’avais alors 7 ans. J’ai commencé ce jour-là en accompagnant “Pa” au marché de Vacoas. À l’ouverture du restaurant familial, j’ai aidé à “pas balye, triy zwanion, kreson”, etc. Tout le monde était autour de la radio à midi quand le drapeau national fut officiellement levé et l’hymne national (que nous avions appris à l’école) habilement entonné par l’orchestre de la police du Champ de Mars.
Les clients, beaucoup revenant de la cérémonie historique, commençaient à affluer dès 13 heures. Vers la tombée de la nuit, c’était la ruée vers la maison car il y avait des rumeurs de violence. À 19 heures, la rue était vide et le restaurant fermait ses portes.
Le premier soir de l’ère de l’Indépendance, c’était comme si nous commencions un voyage dans le noir. Nous étions un pays divisé. Un camp chérissait la liberté de paver son propre chemin et avait de grands espoirs pour l’avenir, tandis que l’autre camp voyait le désastre.

“Lotel minn”

Cette date phare fait partie des souvenirs lucides de mon enfance. Mes parents ont commencé la vie ensemble en 1958. Ils opéraient un “lotel minn” dans un bâtiment en pierre en face du Cinéma Savoy. Ces deux bâtiments sont encore là aujourd’hui.
J’étais le deuxième de trois enfants nés en l’espace de quatre ans. “Ma” nous a portés sur son dos tout en cuisinant le “minn bwi”. Gaëtan Duval, qui venait monter les chevaux de la famille Bouton, qui habitait en face de nous, et le ségatier Serge Lebrasse étaient parmi ses clients.
Juste avant l’Indépendance, mes parents avaient repris un restaurant. “Pa” se chargea des opérations de front tandis que “Ma” régnait dans la cuisine. “Pa” se levait chaque matin à 6 heures pour faire le “minn”, s’approvisionner aux marchés et boutiques et préparer tous les ingrédients.
“Ma” remplissait la vitrine chaque jour avec une douzaine de plats, dont les plus mémorables étaient la rougaille d’œufs de tortue, “lapat bef”, “boudin”, “larat” et “vinday ourit”. Ceux-ci étaient dégustés comme “gajak” ou avec le “pain maison”; on en écoulait environ 50 quotidiennement.
Lorsque ma sœur, mon frère et moi n’étions pas à l’école, nous aidions au restaurant. Nous faisions nos devoirs et mangions là-bas. Parfois, mon jeune frère et moi, nous allions jouer, inconscients du fardeau additionnel sur nos parents.
Quand les affaires ont progressé, “Ma” devait alors cuisiner ses plats deux fois par jour en fin de semaine. Avec les “ti pri” pratiqués, ce n’était pas l’Eldorado malgré les journées de travail de 6 heures à 22 heures, 7j/7 incluant la Fête du Printemps. On travaillait sans relâche pour notre indépendance.

“Ti labours”

Dès que je savais compter et gérer la monnaie, je fus placé au comptoir. Je devins un calculateur rapide et fiable pour les comptes des clients. Au fil du temps, j’écrivais des chèques que “Pa” signait. Je faisais aussi des dépôts à la banque, où travaillaient des héros de football, comme feu Dany Imbert, Christian Hithilambeau et Jean Paul Tyack. Lorsque des Britanniques de la HMS Mauritius venaient prendre un “grog” au restaurant, j’étais l’interprète entre mes parents et eux.
Je me débrouillais bien à l’école. Mlle Céline Anime, qui enseignait mes classes de Standard IV et VI, m’a beaucoup inspiré. Plus tard, je l’ai remerciée dans ma thèse de doctorat. Je la gâtais chaque décembre lorsque j’étais à Maurice. Je prenais des leçons de feu M. Stephen Hitie et je raflais ses “money prizes” que je remettais ensuite à sa fille Solange pour cuire des rissoles pour la classe. J’obtins l’admission à l’emblématique Collège Royal de Curepipe à ma première tentative de la “ti labours”, aussi connue comme le Junior Scholarship.

Singfat Chu en compagnie de «Ma» et feu Miss Céline Anime lors de la pose de la dernière tôle Profilage à Notre Dame de La Visitation le 28 décembre 2006

Lorsque mon nom fut annoncé à la radio un soir autour de Noël 1971, “Pa” et “Ma”, qui n’avaient pas terminé leur scolarité primaire, étaient les plus heureux. Leur rêve de mobilité sociale prenait forme et il fallait dorénavant travailler plus dur pour la mener jusqu’au bout.
Deux “milestones” eurent lieu en 1977. “Pa” acheta notre tout premier téléviseur après mes résultats de SC. Jusque-là, nous regardions Bonanza, les matchs de foot et les quiz intercollèges, entre autres, chez des voisins et des parents. L’ambiance chaude de ces rassemblements me manque.
En deuxième lieu, mes parents s’achetaient un terrain de 5 000 pieds carrés. Mon jeune frère les accompagna et porta Rs 80 000 dans une “tant bazar” pour conclure les modalités avec le notaire. Un arbre Tecoma, qui était sur le terrain, fut utilisé pour la construction d’un ensemble de sofas et d’un cadre de lit qui nous ont bien servi pendant 30 ans. Merci à la terre providentielle!
Un plan de maison d’environ 2 800 pieds carrés sur deux étages fut rédigé. Mais nous n’avions de moyens que pour le rez-de-chaussée. Pour minimiser les coûts, nous avions embauché une équipe de travailleurs et géré nous-mêmes les matériaux. Chaque après-midi, nous visitions le site et aidions les ouvriers à trimballer les “makadam” ou le sable. Construire notre propre maison fut une grande aventure.
Quand le “foreman” convainquit mes parents des avantages de terminer le projet d’un seul coup, ils réussirent à obtenir un prêt d’une compagnie d’assurances émergente car les banques nous avaient décliné. Pendant trois ans, j’avais à me rendre à Port-Louis pour payer les mensualités.

Études supérieures

J’ai quitté le Collège Royal en 1979 avec une offre de Leeds University pour étudier les Mathématiques. Je fis alors face à un “triple whammy”. Non seulement mes parents n’avaient pas les fonds mais Margaret Thatcher avait augmenté considérablement les frais pour les étudiants étrangers et, localement, nous étions assommés par une forte dévaluation de la roupie.
J’ai alors travaillé durant deux ans comme enseignant de Mathématiques au Collège de la Visitation. Mes économies ajoutées aux Junior Scholarship Stipends de Rs 50 mensuellement et les “Foong Pow” engrangés à travers les années m’ont soutenu durant ma première année à la Queen’s University, au Canada, où je me suis inscrit en septembre 1981.
Pour les trois années suivantes, les fonds furent obtenus fortuitement du restaurant et, parfois, empruntés des collègues d’usine de ma sœur aînée. Je leur suis éternellement reconnaissant. Grâce à la débrouillardise mauricienne, j’ai réussi à survivre sur un maigre budget mensuel de $ 300 pour le loyer et la nourriture. Mes repas tournaient autour des aubaines, comme le foie de poulet et l’“apple pie”. Les étudiants étrangers ne pouvaient alors travailler au Canada. Mais j’y restais et je jouais au foot pendant les trois mois de longues vacances vu la cherté du billet d’avion.
Lors de mon semestre final en 1985, je décidai d’entreprendre des études supérieures, ce qui exigeait des frais conséquents. Après avoir fait part de mes projets à l’administration de Queen’s, celle-ci a non seulement annulé le “semester fee” mais incroyablement, elle m’a aussi offert $ 2 000 pour les démarches. Cela m’a permis d’obtenir un doctorat dans les mathématiques des affaires à l’University of British Columbia. Depuis, c’est un devoir de “give back” à ces deux Universités car leurs bourses proviennent des contributions de leurs anciens étudiants.
“Pa” nous quitta le 21 mars 1987. Nous nous sommes parlé au téléphone une semaine avant son dernier jour et je ne connaissais pas son état exact. Le jour de son décès, l’ampoule dans ma chambre clignotait avant de s’éteindre. Depuis, je remplace immédiatement toutes les ampoules qui clignotent. “Pa” était le seul dans la famille à savoir ce qu’une étude de doctorat impliquait et combien de temps cela prendrait. Mon plus grand regret, à ce jour, est que “Pa” n’a pas vu les fruits de ses sacrifices. Quand je suis à Maurice, je lui rends visite chaque semaine à son lieu de repos.
J’ai intégré le corps professoral de la Business School de la National University of Singapore en décembre 1991. J’ai opté pour Singapour au lieu de rester en Amérique du Nord car je voulais être plus près de ma petite famille à Maurice. J’y suis revenu presque chaque année.
Maurice est devenue encore plus proche avec Internet qui m’a permis de suivre l’actualité locale. La corde ombilicale avec la Mère Patrie est intacte car je ne détiens que sa citoyenneté et son passeport. Me présenter comme Mauricien a toujours été une fierté.
L’éducation que j’ai obtenue à Maurice dans et hors des classes m’a permis de développer l’indépendance de la pensée et les moyens de subsistance. De mes expériences dans plusieurs pays, il n’existe pas de système éducatif parfait. Il s’agit de tirer le meilleur de ce qui est disponible.
Mes parents firent de l’éducation leur conduit vers la mobilité sociale et ils avaient tout sacrifié pour cela. Un gouvernement en peut faire autant. Ne vous attendez pas à être servis “lor enn plato”, chose que j’entends et lis trop souvent ces jours-ci. Only you can make things happen.
Environ un tiers de ma promotion au Collège Royal se réunira ce 10 mars. Certains d’entre nous ne se sont pas vus depuis environ 40 ans. Au collège, beaucoup voulaient servir la Mère Patrie mais les réalités de la vie ont anéanti leurs rêves. Depuis mai 1975, deux ont été actifs en politique et au moins deux autres les rejoindront bientôt après avoir atteint leurs objectifs de carrière.
On peut aussi servir son pays autrement. Remplacer les feuilles de tôle rouillées sur le toit de mon école primaire par du profilage, sponsoriser une école ZEP à Terre-Rouge pendant des années avant l’ère du CSR et qui a permis l’éclosion d’un lauréat, aider une habitante du Morne à devenir une diplômée de la Middlesex University, contribuer à la distribution d’un pain garni chaque jour aux élèves d’une école d’Albion, etc. Voilà comment on a observé que « bizin ena rekonesans dan lavi ». C’est ce que “Ma” nous répétait souvent.
Notre cheminement de l’Indépendance a été ainsi: l’individuel en premier lieu, puis la famille et, pour fermer le cercle, le pays. Pour notre Jubilé d’or, appliquons-nous bien plus dans l’effort, l’éthique scrupuleuse, la solidarité “lame dan lame” et l’indépendance d’esprit et d’action dans les choix de notre gouvernance.
Je rêve d’écrire sur l’aboutissement de ces démarches pour le centenaire de notre Indépendance en 2068. Happy 50th Birthday, Motherland.