L’invité du dimanche 2 septembre, était le cardinal Maurice Piat. Au cours de l’interview qui suit, il a répondu à nos questions sur l’actualité de l’église et de celle du pays.

Comment se porte l’église catholique de Maurice en 2018 ?

– J’aurai tendance à dire assez bien, parce qu’elle redécouvre le cœur de sa mission et que les choses changent quand le coeur de l’homme change, pas seulement les structures. Notre rôle dans l’église c’est de croire que le Christ peut changer le coeur des hommes, de les mettre en contact les uns avec les autres, de croire dans les autres. Et, à partir de là, les choses se transforment dans tous les domaines de la vie.

Quels sont les principaux problèmes et préoccupations de l’église aujourd’hui ?

– D’abord, la souffrance de beaucoup de personnes. Par exemple, les familles des toxicomanes souffrent la damnation. Nous sommes également préoccupés par les jeunes de 15 à 30 ans, catégorie qui compte 24 % de chômage, qui ont une culture qui me dépasse, comme elle dépasse les parents, les adultes, les éducateurs, les prêtres. Ils n’ont pas peur de s’exprimer et de le dire. Dans le cadre de la préparation du synode des jeunes, qui aura lieu en octobre, nous avons écouté beaucoup de jeunes et, croyez-moi, nous avons pris des claques. Ils nous ont dit des choses directement, franchement, sans prendre des gants. Les jeunes que nous avons écoutés parlent de leur vie, de leurs expériences et disent des choses à l’église. C’était très sain.

Cela ne se faisait pas avant dans l’église d’écouter les jeunes ?

– Cela se faisait très peu. Pour moi, c’est un réveil qui est très heureux, qui nous remet en question et l’on se pose la question suivante : comment entrer en contact avec cette nouvelle génération que nous connaissons peu ? Ces jeunes ne vont pas accepter la doctrine, mais le témoignage dans le cadre d’un vrai dialogue. L’église doit se rajeunir, c’est l’enjeu du synode des jeunes, tel que le pape l’a voulu. Il a fait venir au Vatican 300 jeunes du monde entier, dont une Mauricienne de Grand-Gaube, pour les écouter, et le document du synode est fondé sur ce que ces jeunes ont dit, pas sur ce que pensent les cardinaux.

Il y a une coupure entre la tête de l’église et les jeunes ?

– Un peu. C’est un phénomène de génération, mais très accentué. Ce n’est pas seulement la hiérarchie de l’église qui est coupée des jeunes, mais également les parents, les éducateurs et les adultes dans leur ensemble. Il faut chercher le chemin — et les mots — pour toucher le cœur des jeunes dans la vérité.

C’est facile à faire ?

– Ah, non ! Il faut aller à la rencontre des jeunes, les écouter même et, surtout, si ce qu’ils disent nous oblige à nous remettre en question.

L’exode des fidèles qui abandonnaient l’église pour d’autres religions ou sectes s’est-il arrêté ?

– Cela continue, mais je constate qu’il y a des allées et venues. Les fidèles vont ailleurs et puis reviennent chez nous. Ils vont ailleurs pour combler un besoin : il y a peu de groupes de prières et de messes dans nos églises le dimanche après-midi, alors que ça existe ailleurs où l’on accueille, où l’on a des groupes de soutien. Mais il faut dire que les choses ont changé du fait que les religions ne se regardent plus comme chiens et chats, comme des rivaux. Chez les autres aussi il existe une vraie expérience spirituelle. Nous sommes chacun, là où nous sommes, à chercher le salut.

Vous ne parlez pas en tant que chef d’une église certain de son savoir et qui l’affirme, mais comme quelqu’un qui écoute et qui cherche. Qu’est-ce qui a changé ?

– Peut-être que nous sommes en train de redécouvrir l’évangile. On n’est pas au-dessus des autres, on à nos difficultés comme tout le monde, on n’a pas la solution à tous les problèmes. Alors, mettons-nous autour d’une table et peut-être qu’on trouvera des solutions sans vouloir absolument prouver que nous sommes meilleurs que les autres.

Au niveau de cette préoccupation internationale qu’est l’éducation, quels sont les premiers résultats du programme Kleopas ?

– Notre équipe a repris, d’une manière très valable, je crois, la gouvernance des écoles catholiques et cela commence à porter ses fruits. Nous préparons la formation pédagogique de nos enseignants pour des situations difficiles. La pédagogie pour faire passer les examens, ça on connaît, mais il faut revoir ce qui se fait dans les écoles qu’on appelait naguère prévoc et où 50 % des enfants qui font leur entrée dans le secondaire ne savaient ni lire ni écrire. Quand je demande aux enseignants ce qu’ils font pour ces cas, ils me répondent qu’ils suivent le programme qui est basé sur la capacité de l’enfant de savoir lire, écrire et compter. Il faut faire autre chose, innover. Au collège Lorette de Port-Louis, on procède à un test au début de l’année et celles qui ne savent pas lire suivent un cours d’alphabétisation pour pouvoir suivre la classe. C’est ce qu’il faut faire au lieu de suivre le programme officiel !

Est-ce que le programme Kleopas s’insère dans le nine year schooling, qui suscite encore beaucoup de critiques ?

– Pour moi, ce qui est positif c’est qu’à la fin de ces neuf ans d’école, l’élève peut choisir un enseignement technique, qui heureusement n’est plus considéré comme son dernier choix. Nous voulons développer l’école technique, mais nous nous rendons compte que la PSSA ne finance pas totalement les écoles techniques, mais celles dites traditionnelles. Je ne comprends pas pourquoi dans ce pays qui a besoin d’ouvriers qualifiés on ne dispense pas la formation technique au même titre que l’enseignement littéraire. Ce n’est pas normal. Allons plus loin : une des ambitions de nos différents gouvernements est de développer l’industrie océanique, mais pourquoi est-ce qu’on ne développe pas l’industrie de la pêche en créant des écoles de formation en collaboration avec celles qui existent à l’étranger ? Cela permettrait aux marins de sortir de l’exploitation industrielle qu’ils doivent subir sur les bateaux de pêche étrangers autorisés à pêcher dans nos eaux. Ces questions-là ne semblent pas faire partie des soucis de nos décideurs. Il ne suffit pas d’avoir des programmes et des projets, il faut encore une vision d’ensemble qui reposerait sur la valorisation de la personne dans toutes les sphères de l’activité.

Dans votre message pour le Maha Shivaratri et le carême chrétien, vous avez demandé de prier pour une île Maurice « plus juste, plus solidaire, plus fraternelle». Ces valeurs ont-elles diminué, disparu ?

– Je dirais que ces valeurs sont battues en brèche. La vision dont je viens de parler doit inclure la solidarité envers les plus faibles d’entre nous. Quand l’église parle du rapport d’Affirmative Action, on nous attaque en disant c’est normal, ils défendent leurs créoles qui font partie de leur groupe. Nous ne sommes pas là pour défendre une communauté, mais pour défendre la justice. Je vais défendre tous ceux qui sont discriminés, pas uniquement ceux qui parmi eux sont des créoles en excluant les autres. Dans une famille, quand un enfant est malade, tous les membres font des efforts et se sacrifient afin qu’il puisse guérir.

Si on sent qu’on fait partie de la famille… 

– C’est le point fondamental. Je sais que le sens de la famille existe chez la majorité des Mauriciens. Il y a, par exemple, des enseignants, des infirmiers hindous, musulmans qui donnent du temps supplémentaire aux élèves faibles ou aux malades, qu’ils soient créoles ou pas. Mais malheureusement, à un certain niveau, le mauvais message que véhicule le Best Loser System laisse croire que seuls les créoles peuvent défendre les créoles et ainsi de suite. La confiance des uns dans les autres du point de vue communautaire existe, mais il faut rappeler son existence, non seulement par des messages, comme je le fais actuellement, mais aussi par des processus, un système qui ferait qu’on soit appelé à travailler ensemble sur des projets.

La réponse de l’Attorney General devant la commission des Nations unies pour l’élimination de la discrimination raciale, affirmant que les créoles ne sont pas discriminés a fait polémique. Cette polémique signifie-t-elle que le malaise créole existe toujours ?

– Il a toujours existé. Je salue le travail d’Affirmative Action, qui est une initiative de la société civile. Ce mouvement a eu la sagesse d’entrer dans une filière des Nations unies pour faire valoir son point de vue. Cette action a obligé le ministre à réagir. Je connais des élèves qu’on a découragés de rester dans une école où ils n’avaient aucun problème. On leur a fait comprendre que leur place était ailleurs, dans une école de leur communauté. C’est très difficile de mettre le doigt sur ce genre de comportement qui découle d’une peur ou d’un refus de la différence pour le dénoncer. Je constate que les jeunes ont moins peur de la différence.

Que faire pour faire changer les choses ?

– D’abord, arrêter de croire dans certaines idées fausses. Croire qu’on va réussir sa vie quand on aura beaucoup d’argent n’est pas vrai. On ne peut pas vivre que pour avoir une belle maison, une belle voiture, une montre dernier cri, etc. De plus en plus, on voit des jeunes très compétents qui n’en peuvent plus de ce monde de l’argent et de l’apparence. Ce n’est pas la quantité d’argent qui fait le bonheur de l’homme, mais la pertinence de ce que l’on fait et de ce que l’on offre. La confiance qu’on fait et qu’on reçoit, c’est ça qui fait le bonheur de quelqu’un. Si la seule chose qu’on promet à une population c’est d’accéder au club des hauts revenus, cela ne motive personne. Mais si on parle de protection de notre écologie, de solidarité, de promotion des métiers, les gens peuvent dire que c’est intéressant.

Dans notre monde centré sur le gain acquis le plus rapidement possible et le paraître, ce que vous venez de dire est-il entendu ?

– Pas beaucoup, sans doute, quand c’est moi qui parle, mais quand des gens le vivent et témoignent, quelque chose se passe. Il y a de plus en plus de personnes qui refusent la course à l’argent, acceptent que leurs revenus diminuent pour augmenter leur qualité de vie. Le problème principal c’est que cette manière simple et fondamentale de voir la vie n’est pas enseignée dans nos écoles. On formate les élèves à ne rêver que de réussite matérielle. Mais il y a des initiatives pour faire penser et agir autrement, comme le projet d’éducation écologique dans les écoles catholiques pour intéresser les élèves à d’autres sujets, d’autres matières que ceux qui figurent au programme. Le travail de la terre, même dans un petit jardin, est une grande éducation. Il y a tout au mouvement dans ce sens-là à travers le monde qui va finir, tôt ou tard, par l’emporter sur la finance internationale. Un ami disait : « Le mur de Berlin est tombé en 1989, le prochain à tomber sera celui de Wall Street. »

J’ai bien peur que cela prenne beaucoup de temps !

– Je n’en suis pas aussi sûr. N’oubliez pas la crise subie par la finance internationale en 2008. On est passé à côté de l’effondrement du système.

Abordons des questions d’actualité. Que pensez-vous du rapport de la Commission d’enquête sur la drogue ?

– C’est un excellent rapport que mes collaborateurs sont en train de décortiquer. La différence que fait le rapport entre les trafiquants et les consommateurs est très importante. Il faut reconnaître que beaucoup de petits consommateurs de drogues sont des malades qui doivent être traités comme tels. Le rapport préconise qu’une des prisons soit reconvertie en centre de réhabilitation. J’espère que cette mesure sera mise en pratique. J’en profite pour revenir à l’argent pour dire que celui de la drogue est en train de gangréner toutes les couches de notre société et que les institutions légales et financières doivent tout mettre en œuvre pour traquer et faire condamner les trafiquants.

Vous suivez les travaux de l’autre commission d’enquête, celle sur l’ex-présidente de la République ?

– Je le fais comme tous les Mauriciens en regrettant que cela éclabousse le sommet de l’Etat. Encore une fois, la source du problème est l’argent, dans ce cas l’attrait d’une source inespérée et illimitée de fonds. Cette affaire dit quelque chose du fonctionnement de notre société. Ce n’est pas seulement Mme Gurib-Fakim qui a eu contact avec M. Sobrinho, mais tout le gratin du pays. Donc, c’est facile de pointer le doigt dans une seule direction.

Le DPP a décidé de poursuivre l’ex-vice-Premier ministre Soodhun pour des propos à caractère raciste. Votre commentaire ?

– C’est triste à en mourir. Mais cette affaire met en lumière, par ailleurs, les défis qui sont les nôtres. Parce que, malheureusement, ce n’est pas seulement M. Soodhun qui tient de pareils propos. Lui a été attrapé, mais il y en a beaucoup d’autres qui utilisent le même langage et qui ne sont pas traduits devant la justice. Dans notre manière de parler, de blaguer, de rigoler n’utilisons-nous pas ce genre de termes ?

Si je reprends les thèmes abordés depuis le début de cette interview, je pourrais dire que la société mauricienne est bien malade…

– Oui, on pourrait le dire. Mais, en même temps, heureusement il y a des Mauriciens qui disent et font des choses bien. Et, malheureusement, on en parle peu. Il faudrait donner priorité à toutes les choses positives que font la société civile et les citoyens de Maurice. Il faut aller chercher ceux qui font des choses valables au lieu de se cantonner dans le sensationnalisme. Certains journaux le font, mais pas suffisamment.

Nous venons de célébrer le cinquantième anniversaire de l’Indépendance. Un rapide bilan…

– Il est vrai que nous avons fait du progrès depuis l’Indépendance et que nous avons des raisons d’être fiers en nous regardant dans la glace. Mais Maurice a deux taches dans son histoire : les Chagos et le Best Loser System. Comme tous les Mauriciens, je vais suivre ce qui va se passer à La Haye la semaine prochaine. Les Chagos, c’est une cause qui unit tous les Mauriciens en dépit de leurs différences, donc le vivre-ensemble est possible. On a été obligés au moment de l’Indépendance d’instituer le Best Loser System pour calmer certaines peurs et le manque de confiance dans les autres. Mais on ne fait pas une Constitution pour ces raisons-là. Il faut qu’aujourd’hui quelqu’un au pouvoir se lève et demande d’éliminer ce Best Loser System de la Constitution. Ce sera un très grand pas pour le pays et ses habitants.

 Vous voyez un de nos politiciens, élus selon le système électoral en cours, faire cette déclaration ?

– C’est une question qui se pose à toutes les personnes qui ont des responsabilités à Maurice, que ce soit dans la politique, les affaires ou la société civile. Il faut dénoncer ce système qui provoque une situation qui n’est pas saine pour le pays.

La lettre du pape François demandant pardon pour les crimes de pédophilie couverts par l’église a été, d’une certaine manière, contredite par sa déclaration demandant aux parents d’enfants homosexuels de les emmener voir un psychiatre. Votre réaction…

– Le pape n’a pas dit que la phrase que vous citez. Avant il a demandé d’écouter, de comprendre, de soutenir, d’accompagner, de ne pas rejeter les homosexuels. Il me semble que ce pourrait être un lapsus et qu’au lieu de dire psychologue il a dit psychiatre. Je sens que parfois l’église, mais aussi la société, a un peu peur, pas de l’homosexualité, mais des homosexuels et évite de collaborer et de parler avec eux.

C’est également le cas pour l’église catholique de Maurice ?

– Il y a un peu de ça, même s’il y a des homosexuels qui sont partie prenante dans l’église. Il faut se rencontrer, parler davantage et s’accepter en dédramatisant les situations.

Est-ce qu’il y a eu des problèmes de pédophilie au sein de l’église catholique mauricienne ?

– Depuis que je suis à la tête de l’Eglise, nous avons eu deux cas qui font l’objet d’une action en justice. Pour nous, la priorité ce sont les victimes, certes, mais il faut surtout faire de la prévention. Nous avons constitué une équipe qui a établi un protocole sur ce qu’il faut faire quand une allégation est faite contre un prêtre. Dans un deuxième temps, nous allons présenter un autre protocole aux responsables et aux laïcs qui dans l’église sont en contact avec les mouvements de jeunesse pour alerter sur les signes possibles et ce qu’il faut faire.

Comment vivez-vous votre cardinalat, auquel, m’aviez-vous dit, vous n’étiez pas candidat ?

– Je n’étais pas candidat, parce qu’un cardinal est choisi par le pape. La raison principale d’un cardinal c’est d’être un électeur à l’élection d’un pape. Par ailleurs, il peut être invité à donner son avis sur des questions posées par le Vatican. Moi, je continue mon métier d’évêque et de responsable de l’église avec l’âge que j’ai et mon état de santé. Je le fais avec plaisir, parce que j’ai une bonne équipe pour régler les nombreux problèmes auxquels nous sommes confrontés.

Pourquoi est-ce que votre remplaçant au poste d’évêque de Port-Louis n’a pas encore été nommé ?

– Il faudrait aller poser la question au nonce. Je ne suis pas impliqué dans la nomination du prochain évêque et j’en suis très heureux.

Pourquoi ? Vous êtes pourtant celui qui connaît mieux les prêtres du diocèse…

– Je les connais certes, mais je suis aussi proche d’eux. Selon le système, c’est le Vatican qui nomme après des consultations avec des commissions et des collaborateurs. Le fait de ne pas être celui qui nomme me donne une grande liberté de m’exprimer auprès des personnes qui me consulteront dans le cadre de cet exercice, et puis d’accueillir, aussi librement, celui qui sera nommé.

Jean-Claude Antoine