Cela fait une année que le premier et unique service de pédopsychiatrique de l’île Maurice a été lancé par l’ONG OpenMind sous le parrainage de la MCB Forward Foundation. Ce service est né d’une étude entreprise en mars 2018 par le Dr Michel Grappe, pédopsychiatre de Paris, pour « évaluer la souffrance psychologique des enfants mauriciens et identifier les besoins de la population et des professionnels ».

Dans son rapport, le professeur Grappe a recommandé la création au plus vite d’un service de pédopsychiatrie à Maurice pour s’occuper des cas, de plus en plus nombreux, d’enfants et d’adolescents mauriciens se retrouvant dans cette catégorie de malades. Depuis août de l’année dernière, l’unique unité de pédopsychiatrie mauricienne reçoit une fois par mois la visite du Dr Christian Simon, pédopsychiatre à l’île de La Réunion, qui travaille en étroite collaboration avec l’équipe d’OpenMind. Nous avons profité de son dernier passage à OpenMind pour aller questionner le Dr Christian Simon.

l Commençons, si vous le voulez bien, par un peu de pédagogie. Qu’est-ce que la pédopsychiatrie, terme que l’on retrouve souvent dans les articles de magazines consacrés à la psychologie, et qu’on utilise sans en connaître le sens ?

– C’est une spécialité médicale de la psychiatrie. Ceux qui la pratiquent, les pédopsychiatres, font d’abord des études de médecine, font une spécialisation en psychiatrie générale avant de se spécialiser dans la pédopsychiatrie, qui est la prise en charge des enfants et des adolescents en souffrance psychologique. Nous nous occupons des enfants depuis la petite enfance jusqu’à l’adolescence.

l En ce qui concerne les maladies psychiatriques il arrive, parfois, que des adultes adoptent un comportement d’enfant. Comment alors situer les catégories d’âges de façon précise ?

– Il faut savoir faire la part des choses. Pour ces maladies, la souffrance est souvent psychique et elle s’installe sous diverses formes comme la schizophrénie et la paranoïa, chez l’adulte. Chez l’enfant et l’adolescent, il est davantage question de troubles, de mal-être, de dysfonctionnement, parce qu’en général beaucoup de choses peuvent encore se réparer chez eux. C’est d’ailleurs le principe de la pédopsychiatrie : plus on s’y prend tôt, plus on a des chances de réparer les choses chez l’enfant. Quand on voit les gens à partir de, disons, trente, trente-cinq ans, il y a un tas de choses de travers qui se sont mises en place au long des années et sont beaucoup plus difficiles — ou parfois impossibles à remettre en place.

l L’unité de pédopsychiatrie de l’ONG OpenMind a été créée suite à une étude sur la souffrance psychologique des enfants mauriciens et l’identification des besoins des populations et des professionnels dans ce domaine. Pourquoi  n’a-t-on pas pensé à créer cette unité avant ?

– Je n’ai pas une réponse précise à votre question. Mais je dirais que c’est probablement parce que cette spécialisation est relativement nouvelle. En Europe, la pédopsychiatrie n’est pas vieille, elle date de soixante ans environ. Avant, on traitait les enfants comme on pouvait en utilisant les méthodes prescrites aux adultes et on s’est rendu compte qu’il fallait traiter les enfants différemment pour avoir de meilleurs résultats.

l Le taux de souffrances psychologiques des enfants mauriciens est-il le même qu’ailleurs dans le monde, où est-ce que Maurice a ses spécificités ?

– Pour le moment, depuis que je viens à Maurice, c’est-à-dire depuis le mois d’août de l’année dernière, je n’ai pas constaté de spécificité ou de pathologie particulières. Il y a des causes de souffrances qui ressemblent à ce qui existe partout ailleurs. Mais disons qu’il y a, à Maurice, parfois des situations plus catastrophiques à cause de la misère sociale et économique, il y a des familles défavorisées, des parents illettrés, ce qui créé quand même des difficultés de développement pour les enfants. Ces situations sont un peu plus nombreuses ici qu’à La Réunion ou en France. Mais je précise que c’est plus un sentiment basé sur mes consultations que sur des statistiques.

l Comment se manifestent ces maladies qui affectent psychologiquement les enfants ?

– Les enfants qui souffrent psychologiquement ont de la souffrance psychique, ce qui entraîne une difficulté d’adaptation scolaire, une difficulté d’adaptation sociale. Ils ne sont pas suffisamment libres dans leurs têtes pour entrer en apprentissage. Si l’on souffre psychiquement, si l’on fait une dépression, on refuse l’apprentissage. Si on n’est pas suffisamment structuré dans sa personnalité, on n’arrive pas à aller vers les autres, on est isolé, on n’a pas de copain à l’école, dans la rue, on ne communique pas, on se renferme sur soi. C’est de tout cela qu’on essaye de s’occuper en pédopsychiatrie.

l Y a-t-il des causes précises qui déclenchent ces maladies chez les enfants ?

– Il y a des causes multiples à ces maladies. L’environnement social et économique sont des facteurs d’éclenchants, mais il n’empêche qu’il y a des enfants des milieux très défavorisés qui réussissent très bien à s’en sortir. De la même manière, il y a des enfants des milieux très favorisés qui souffrent également. Comme pour toute maladie, l’on cherche des causes d’origine génétique, héréditaire, dans l’environnement, dans l’alimentation, mais on n’a rien trouvé encore très probant qui prouve que c’est à cause de telle ou telle gêne qu’un enfant, qu’un adulte est comme ça. Tout ce qu’on peut faire, c’est de constater que ça ne va pas. Il y a différentes théories psychanalytiques qui expliquent que les choses ne sont pas tout à fait harmonieuses dans l’histoire familiale et les relations entre parents et que l’enfant, n’ayant pas les soutiens nécessaires, se retrouve en souffrance. Il y a les théories systémiques qui disent que dans le système ou l’équilibre familial il y a des choses qui dysfonctionnent, quelqu’un qui va être le mal-être désigné de ce système. Il y a beaucoup de théories, mais aucune qui soit absolument certaine.

l Donc, d’une certaine manière, tout remonte à la famille ?

– Il faut faire très attention aux termes que l’on utilise en parlant de ces maladies. Quand on parle de famille, on pense généralement à une maman et un papa, qui sont présents, absents, violents ou pas. On a été enclin à penser que c’est la mère qui, généralement, élève l’enfant, qui fait ce qu’elle peut, mais qui est, peut-être, elle-même porteuse de difficultés qu’elle traîne depuis longtemps, et qui par conséquent ne saurait créer les structures nécessaires pour son enfant et lui donner la confiance nécessaire. Elle ne sait peut-être pas comment faire, ne fait pas assez, mais elle n’est, en aucun cas, coupable de ce qui arrive à son enfant. Il faut vraiment sortir de ce schéma facile qui consiste à culpabiliser la mère d’office quand il s’agit des maladies psychologiques de son enfant.

l On est très mal informé sur ces maladies. C’est à cause de ça qu’on ne fait pas attention à temps, ou qu’on minimise les choses en disant à l’enfant : « Calme-toi, ça va aller mieux, va regarder la télé » ?

– Avant, la télévision était traitée comme une baby-sitter commode : on mettait l’enfant devant et on pouvait vaquer à ses occupations à côté. Aujourd’hui, c’est la tablette qui joue le rôle de baby-sitter muet. Les enfants passent des heures penchés sur leur tablette et c’est très mauvais, parce que les études l’ont démontré. Aux Etats-Unis, les enfants passent deux, trois heures avec leur une tablette…

l Ce qui est probablement le cas de beaucoup d’enfants mauriciens… 

– Et de beaucoup d’enfants à travers le monde. Certains de ces enfants-là ont des troubles qui ressemblent à des troubles de l’autisme. C’est-à-dire qu’on peut diagnostiquer un autisme, alors que c’est un enfermement pendant des heures tous les jours avec une tablette ou un téléphone portable, un smartphone qui est aujourd’hui un véritable ordinateur miniature.

l Dans la mesure où ces tablettes et autres smartphones font partie intégrante de notre vie, comment faire pour parvenir à réduire ou limiter leur accès non seulement aux enfants, mais aussi aux parents ?

– C’est un des gros problèmes de notre société. Cette évolution technologique a été tellement rapide qu’on n’a pas eu le temps de se poser des questions sur son efficacité et surtout sur ses conséquences ou ses effets collatéraux. On ne s’est jamais posé la question de savoir si donner un smartphone à un enfant de 6 six ans était préférable au lieu de le laisser jouer au ballon avec ses copains. Je ne veux pas nier l’intérêt d’Internet et de la technologie. C’est merveilleux de pouvoir se connecter au monde entier en un clic, d’avoir accès à des tonnes de bases de données, tout ce qui permet d’augmenter nos connaissances, d’ouvrir des horizons… C’est le côté positif d’Internet, mais il ne faut pas oublier qu’il comporte aussi un côté négatif.

l Vous venez une fois par mois à Maurice pour des consultations chez OpenMind. Est-ce que ce rythme suffit pour soigner un malade ?

– J’aurais envie de vous répondre que c’est mieux une fois par mois que pas du tout. Mais je fais partie d’un travail d’équipe, celle, très compétente, d’OpenMind, mais travaille aussi avec des psychologues, des éducateurs et des parents qui viennent avec leurs enfants, car la pédopsychiatrie c’est aussi un travail d’équipe avec qui on échange, on recherche et on partage.

l Le rapport du professeur Grappe parlait d’ « un travail cohérent et adapté ». Est-ce qu’il y a, dans le domaine de la psychologie et de la psychiatrie, des soins non cohérents et non adaptés ?

– Bien sûr. Si j’étais venu en disant je vais travailler tout seul, envoyez-moi les patients, j’irais les voir une fois par trimestre et je leur aurais prescrit des médicaments, c’aurait été une démarche incohérente et non adaptée. Par contre, travailler avec une équipe c’est cohérent.

l Vous n’avez accès qu’à une poignée d’enfants lors de vos visites mensuelles. Que fait-on des autres, ceux qui ne savent peut-être pas qu’ils ne vont pas bien ?

– Ils doivent savoir qu’ils ne vont pas bien, mais ne savent pas quoi faire. Mais OpenMind ne peut pas faire des miracles. Nous faisons ce que nous pouvons. Il est évident que la structure d’OpenMind, qui n’existe que depuis une année, ne peut répondre à toutes les demandes. Il faut que l’ONG se développe, mais également que d’autres structures de pédopsychiatrie soient créées à Maurice.

l Est-ce qu’il y a des signes avant-coureurs des maladies psychologiques chez les enfants ?

– Souvent les premiers signes sont visibles à l’école où l’instituteur a un regard extérieur, que les parents n’ont pas, sur l’enfant. Il faut parfois un regard extérieur pour forcer les parents à regarder ce qu’ils ne veulent pas, inconsciemment, voir. Un enfant qui n’est pas malade est un enfant qui joue, qui parle, qui crie, qui court, qui s’amuse avec les autres, n’a pas peur d’eux. Un enfant qui ne fait pas tout ça, c’est un enfant qui ne va pas bien. On sait, on voit, on sent quand un enfant ne va pas bien. A partir de là, il faut l’emmener voir un psychologue ou un psychiatre. Moi, je préfère qu’un parent emmène son enfant voir un psy qui lui dit que son enfant va bien que celui qui ne l’emmène pas consulter. Il vaut mieux prendre trop de précautions que pas assez. Ce sont des choses que les parents, pris par leur travail, leurs occupations, ne font pas toujours. Il faut dialoguer avec les enfants. De la même manière que je travaille en équipe, il faut que les parents et les enfants fassent une équipe pour partager, avancer ensemble.

l On note, dans l’actualité locale, de plus en plus d’enfants qui sont victimes d’abus et de violence. Mais l’on note aussi l’apparition d’enfants qui se comportent comme des prédateurs avec d’autres enfants. Comment expliquer cela ?

– Deux choses. D’abord c’est vous qui dites qu’il y a plus de cas, mais on pourrait se poser la question : on n’en parle pas beaucoup plus dans les médias ? Les journaux n’ont-ils pas tendance parfois à faire du sensationnalisme ? Ensuite et, je le répète, il faut prendre garde aux termes qu’on utilise dans ce domaine et les termes “prédateur” et “psychopathe”, entre autres, que l’on utilise parfois à tort et à travers, peuvent marquer quelqu’un à vie. Un enfant de 6 ans qui prend un couteau pour agresser un autre, c’est qu’il ne va pas bien et au lieu de le mettre dans la catégorie des prédateurs, il faut le mettre dans la catégorie des enfants en souffrance grave. Il faut donc faire attention aux mots qu’on utilise, surtout dans la presse, car les gens répètent souvent et automatiquement ce qu’ils lisent. Vous parlez de la violence des enfants, il faut également mentionner celle de certains parents. Autrefois, quand deux gamins avaient une bagarre à l’école, ça n’allait pas plus loin. Aujourd’hui, certains parents vont venger leurs enfants en allant agresser d’autres parents. Et il faudrait aussi parler du problème de la drogue, du synthétique, qui s’étend et touche de plus en plus de jeunes et qui modifie leurs comportements.

l Comment réagissent les parents des enfants que vous rencontrez à OpenMind ?

– En général, quand ils arrivent à OpenMind, ils ont déjà accepté l’idée que leur enfant est malade, car beaucoup de parents sont dans le déni. Et ça, je peux le comprendre, car aucun parent n’a envie de voir que son enfant ne va pas bien. Les parents que je rencontre ont franchi des étapes et sont déjà dans la démarche qu’il faut, puisqu’ils ont admis que leur enfant a besoin d’aide et ont commencé les démarches pour le faire.

l Sur le plan mondial, est-ce que le nombre d’enfants et d’adolescents atteints de souffrance psychologiques est important ?

– Selon les statistiques, il y a au moins 80 % d’enfants et d’adolescents qui ne sont pas atteints de souffrances psychologiques, qui vont bien et n’ont pas besoin de psy ou de soins particuliers.

l Les 20 % restants, les enfants qui ne vont pas bien, peuvent-ils s’en sortir avec des soins et des traitements adaptés ?

– Beaucoup oui, mais malheureusement pas tous. Tous ne sont pas décelés et soignés tôt, deux choses qui augmentent la possibilité de guérison. Il y a un nombre d’enfants à qui, grâce aux soins, on arrive à faire du bien et ils ne deviennent pas des adultes à problèmes. On ne soigne pas tout le monde, mais on a quand même beaucoup, beaucoup de bons résultats. Il y a donc de l’espoir.

l A partir de vos visites régulières à Maurice, quelles sont vos préconisations pour faire du bien aux enfants mauriciens qui sont en souffrance psychologique ?

– Développer le service offert par OpenMind, mais aussi créer et multiplier d’autres structures semblables — aussi bien dans le service public que dans le privé — pour s’occuper de tous les enfants et adolescents de Maurice qui souffrent. Car, je le redis, OpenMind ne peut pas s’occuper de la totalité de ces enfants. Il faut également encourager les étudiants en médecine à se spécialiser en pédopsychiatre et créer les structures pour qu’ils exercent. Il faudrait que ces nouvelles structures soient disséminées à travers le pays, parce qu’il est parfois difficile de faire se déplacer les patients sur de longues distances. Il ne faut pas oublier que les soins appropriés à cette catégorie de malades font partie des mesures à prendre pour maintenir l’équilibre de la société.

l Un mot sur les médicaments. On a tendance à penser qu’en général les psychiatres ont la main lourde pour ce qui est des doses de médicaments et qu’à force de vouloir calmer les patients, il leur arrive de les assommer avec trop de cachets.

– C’est le regard que l’on porte de l’extérieur sur les psychiatres. On donne moins de médicaments aux enfants, mais pour certaines pathologies les médicaments sont indispensables. Les traitements médicamenteux ont permis d’apaiser certains malades qui autrement auraient été dangereux pour eux-mêmes et la société, et d’entrer en communication avec eux pour pouvoir travailler sur leurs psychologies. Mais tant qu’il n’y avait pas de traitement médical pour les calmer, on ne pouvait rien faire. Donc, le médicament a son importance dans le traitement, mais bien sûr il y a sans doute des abus où l’on augmente la dose pour calmer. Mais en psychiatrie, on ne cherche pas à endormir le patient avec le médicament, on lui en donne pour le calmer, afin qu’on puisse communiquer avec lui et le soigner. Le médicament aide à l’échange nécessaire, au diagnostic et aux soins.

l C’est la même chose pour le traitement des enfants ?

– On donne moins de médicaments aux enfants, mais pour certaines pathologies les médicaments sont indispensables. Mais on utilise moins de médicaments dans la mesure où, au contraire de l’adulte, chez l’enfant les choses sont moins installées, parce qu’il est en mouvement. Un enfant peut avoir des périodes de maladie et en sortir complètement. C’est pour cette raison que je suis réticent à utiliser des mots comme prédateurs et schizophrène qui peuvent coller à la peau d’un enfant pour la vie, alors qu’il ne fait que traverser une période difficile et qu’il a besoin d’aide pour le faire. Il a également besoin qu’on l’aide à travers le regard que l’on porte sur lui, car il ne faut pas oublier que nous nous construisons à travers les rencontres que l’on fait à différentes étapes de notre vie et des regards que l’on porte sur nous. On est constitué de génétique, sans doute, mais aussi de toutes les expériences que nous traversons dans la vie. C’est comme si l’on construit un mur, si les briques sont bien faites, le mur tiendra, si ce n’est pas le cas et que l’on s’en aperçoit à temps, on peut faire les réparations nécessaires, sinon le mur pourrait finir par s’écrouler.

Jean-Claude Antoine