Nouvelles gares, nouvelles routes, centres commerciaux, villes « intelligentes »… Sans compter évidemment notre fameux “Tram Express”. Autant de signes d’un développement accru dans notre île, transformée depuis un bon moment déjà en un vaste chantier, n’ayant épargné aucune de nos villes, et même certains villages. D’où la question : devons-nous nous en réjouir ou, au contraire, le déplorer ? La réponse la plus évidente, et que nos décideurs ne cessent de rappeler plus ou moins ouvertement lors de leurs interventions, c’est que tout cela est évidemment positif. La logique apparaît, du moins de prime abord, comme implacable : le développement infrastructurel étant intimement lié au développement économique, l’on peut en effet en déduire que plus il y a de travaux, plus un pays est riche.

Ce que le monde a d’ailleurs traduit depuis longtemps à travers le terme de « pays développé ». Eclipsant dès lors toutes autres formes de développement, à l’instar du développement personnel, du développement intellectuel, culturel et, bien sûr, écologique. Bien que dans ce dernier cas nous ayons relativement récemment trouvé « la » parade avec l’appellation de « développement durable ».

Malheureusement, tout cela n’est qu’illusoire, un fantasme créé de toutes pièces par nos sociétés industrialisées afin de nous faire croire que le développement, du moins tel que nous le concevons, pourrait être compatible avec les aspirations environnementales. Ainsi, à ceux qui penseraient que « bien stupide (serait) celui qui s’oppose au progrès », nous rétorquerons que la stupidité équivaudrait au contraire à poursuivre dans cette voie, sachant que ce type de progrès est en tout état de cause le seul et unique responsable de la situation actuelle. Comme nous l’avons maintes fois rappelé dans ces mêmes colonnes d’ailleurs, le détonateur de la catastrophe climatique et écologique présente et à venir prend sa source dans l’ère préindustrielle, et plus particulièrement à notre soif insatiable d’or noir, lui-même moteur de notre développement économique et, donc, de notre développement tout court. D’ailleurs, faut-il le rappeler aussi, le béton, celui-là même dont nous sommes si fiers de voir transformer le vert en gris, réclame lui-même du pétrole (et en quantité astronomique) pour sa confection, et autant pour sa métamorphose en ces magnifiques bâtiments et autres infrastructures que nous affectionnons tant de voir fleurir.
Au douloureux drame de la destruction de la forêt amazonienne, Maurice entend donc bien, comme la majorité des pays de la planète d’ailleurs, apporter sa « pierre à l’édifice » en développant à tout va, au lieu de saisir cette immense opportunité qui lui est offerte de devenir le Costa Rica de l’océan Indien, et donc un exemple à suivre en termes de développement vert (notez que l’on n’emploie pas ici le terme « durable », qui ne veut strictement rien dire dans la conjoncture). La croissance, si précieuse aux yeux de nos élus du jour et de demain, est à ce prix. Un prix bien cher, en réalité. Car ce ne sont assurément pas de masques à gaz dont nous aurons besoin lorsque, la destruction de nos forêts aidant, la Terre aura gagné quelques degrés de plus, mais de nouveaux cimetières.
De nombreux écologistes à travers le monde prônent dès lors un retour aux sources, faisant ainsi référence aux temps anciens, idéalisés comme étant des périodes où l’homme n’aurait pas impacté son environnement. Une époque, donc, où nous aurions su encore entretenir, d’après eux, ce délicat équilibre entre notre développement et le respect de la nature. Utopie là encore, hélas ! Car en réalité, jamais cette époque n’aura existé, comme le rappelle d’ailleurs régulièrement Yuval Noah Harari, l’auteur du best-seller Sapiens, à travers ses écrits et ses conférences, ou encore l’astrophysicien Aurélien Barrau, ardent défenseur de la cause environnementale et lanceur d’alerte. De tout temps en effet, de l’époque des chasseurs-cueilleurs à aujourd’hui, l’homme n’aura eu de cesse d’exploiter son environnement immédiat plus que nécessaire, causant un tort d’autant plus important à son écosystème qu’il acquérait de nouvelles techniques au fil de son évolution. Et évidemment, la découverte de l’immense potentiel des énergies fossiles n’aura fait que compliquer l’équation.

Aujourd’hui plus jamais, il nous revient de remettre en question les fondations mêmes de nos sociétés industrielles. Cela ne se ferait évidemment pas sans avoir à en subir un grand nombre de contraintes, que ce soit dans notre manière de nous déplacer ou nos modes de consommation, mais tout cela s’avère nécessaire si l’on veut sauver notre espèce, et une grande partie des autres, de l’extinction. Tout dépendra au final de savoir à quoi nous accordons le plus de prix, à notre bien-être immédiat ou à notre survie sur le long terme. À voir ce que nous faisons des avertissements des experts du climat et autres lanceurs d’alertes écologiques, il apparaît malheureusement évident que nous avons déjà fait notre choix.

Michel Jourdan