S’il y a des sujets, quand bien même peuvent-ils souvent paraître futiles, sur lesquels les parlementaires sont prêts à d’incessantes joutes verbales, d’autres, en revanche, auraient plutôt tendance à susciter chez eux la crainte de se lancer dans un débat qui, même s’il est d’une grande pertinence, risquerait de desservir leurs desseins électoralistes.

C’est notamment le cas de la question du recensement ethnique, qui a refait surface ces derniers temps. Il faut avouer que la question, évoquée pour rappel par le père Jean-Maurice Labour, président du Comité diocésain 1er février, méritait d’être soulevée, qu’importe que l’on soit pour ou contre, car relative au peuplement de notre pays. Quitte à déchaîner les passions, ce qui a d’ailleurs été le cas dans les jours ayant suivi les déclarations du père Labour. Bien sûr, certains pourront toujours, comme ils en ont l’habitude, lui reprocher sa manière bien personnelle d’exprimer son point de vue sur la place publique. Reste que l’on peut légitimement se demander pourquoi le concept d’un recensement engendre un tel déferlement de réactions, pour l’ensemble plutôt réfractaire à ladite suggestion.

À cette question, il est facile de comprendre la réticence, et le mot est faible, de la classe politique – exception faite du PMSD – à supporter la proposition du père Labour. Pour certains, l’exercice équivaudrait ainsi, pour citer Paul Bérenger, à ouvrir la « boîte de Pandore », alors que pour d’autres, à l’instar de Pravind Jugnauth, un recensement risquerait de « diviser la nation », le Premier ministre semblant toutefois « nuancer » ses propos en estimant que « l’heure n’est pas la division ». « Nuancer », non pas en raison du terme « division », mais plutôt de « l’heure ». Car, au fond, de quelle « heure » parle-t-il ? S’agirait-il de « l’heure » politique, dans l’actuelle conjoncture politique, ou de l’heure de notre développement identitaire ? Quoi qu’il en soit, cette formulation laisserait supposer que « l’heure » pourrait bien malgré tout un jour arriver. D’où la question : devrions-nous nous en réjouir ou non ? Eh bien, pourquoi pas…
Si l’on écoute les arguments des uns et des autres, l’on peut en effet assez facilement comprendre l’aisance avec laquelle on peut se laisser embarquer dans un débat enflammé. Pour autant, la véritable question est ailleurs, car en réalité bien plus profondément inscrite dans notre “ADN arc-en-ciel”. En effet, suivant le postulat de Socrate (« Connais-toi toi-même »), si la question de notre identité communautaire pose déjà problème alors qu’il ne s’agirait simplement que de nous quantifier (ce qui n’a rien à voir avec « diviser »), comment pourrions-nous un jour adhérer au concept, encore vague faut-il le croire, d’une véritable identité mauricienne ?

En d’autres termes, il est temps aujourd’hui, après 50 ans d’une indépendance commune, d’enfin accepter que ce qui apparaît comme une problématique communautaire n’en est finalement pas une et que l’unité de notre nation passe d’abord par l’acceptation de nos différences. Ce travail personnel accompli, nous pourrions alors envisager la question du recensement comme celle d’un instantané, d’une photo démographique de l’instant présent (comme le font d’ailleurs de nombreux pays), et ce sans pour autant l’attacher à quelconque autre considération, y compris politique.

Il ne s’agirait alors que de données permettant de mener une évaluation culturelle et contextualisée, ainsi que de leur impact dans une société donnée (la nôtre) et, en amont, à l’échelle planétaire. Somme toute, ces groupes ethniques et religieux recensés ne serviraient donc que de statistiques, et rien de plus. Car il va sans dire que celles-ci ne devraient aucunement être récupérées à d’autres fins que de connaître toutes les composantes de l’arc-en-ciel mauricien, sous peine sinon de mettre effectivement à mal notre stabilité nationale.

Pour arriver à cette si nécessaire maturité, il importe d’abord d’arrêter de penser que seul un membre élu d’une communauté est à même de défendre les intérêts de cette même communauté. Comme le rappelait d’ailleurs très bien le cardinal Piat, faisant ainsi partager sa réflexion sur l’idée du père Labour, « chaque Mauricien élu doit pouvoir comprendre que, peu importe sa communauté, sa responsabilité consiste à s’engager à défendre les intérêts des Mauriciens de toutes les communautés ».

Ce principe posé, et dès lors que cette question identitaire serait détachée des enjeux politiques, un réel débat sur la possibilité d’un recensement pourrait enfin s’engager. En résumé, ce qui compte n’est pas tant de savoir si l’on traduit ou non les réalités locales en un recensement chiffré, mais plutôt de savoir ce que l’on fera de ces précieuses données. Le plus amusant dans tout ça, c’est qu’accepter l’idée d’un recensement ethnique et/ou religieux, dès lors enfin synonyme de maturité, pourrait en fin de compte nous permettre de nous en passer, la question ayant alors perdu de sa pertinence. Étrange paradoxe !