Notre invité est le président de la Police Officers Solidarity Union, le chef inspecteur Jaylall Boojhawon. Dans l’interview qui suit, il affirme qu’un fort sentiment de colère existe dans la force policière contre le gouvernement. Avec ce franc-parler que certains lui reprochent, il décrit la situation et énumère les raisons qui ont fait naître cette colère. Il dénonce aussi certains abus et passe-droits qui seraient pratiqués au sein de la force policière.

On dirait que le fait d’avoir autorisé le syndicalisme dans la police n’a rien changé du fonctionnement des Casernes centrales. Vous avez beau crier, manifester, faire des marches et des déclarations contre lui, le commissaire de police ne bouge pas. Il semble dire : les chiens aboient et la caravane passe.

— Le commissaire de police fait la sourde oreille à ce que disent les policiers, alors qu’il est censé défendre leurs intérêts. Il semble laisser comprendre qu’il est intouchable, que rien ne lui arrivera, s’il laisse la situation de la police se détériorer, puisqu’il a la bénédiction du gouvernement. Il oublie qu’il a aussi le devoir de veiller à ce que les conditions dans lesquelles travaillent les 14, 000 policiers mauriciens soient bonnes, qu’ils aient les équipements et les facilités nécessaires pour faire leur travail, qu’ils aient un bon moral pour pouvoir maintenir l’ordre et la loi dans le pays et assurer la sécurité des Mauriciens. On dirait que le commissaire se fiche de tout ça. S’il demandait au NNS de réaliser un sondage sérieux dans la force policière, il découvrirait que le moral de la force n’est pas bon et que son niveau de frustration est en train d’atteindre des records. Et surtout qu’il existe un fort sentiment de colère contre le gouvernement dans la force policière.

Mais cela n’empêche pas le gouvernement de soutenir de le commissaire et le Premier ministre et le ministre mentor de participer à tous les coupages de gâteaux qu’il organise. Le commissaire de police n’est peut-être pas populaire chez les policiers, mais il l’est auprès du gouvernement. En fin de compte, le droit de se syndiquer ne sert à pas grand-chose pour les policiers. 

— Si c’est le cas, le gouvernement se trompe. Le commissaire n’est qu’une personne alors que les policiers sont 14, 000 avec leurs familles disséminées dans le pays, ce qui fait un grand poids électoral. Il est vrai qu’en dehors du droit de se syndiquer, ce gouvernement n’a rien fait pour les policiers. Au contraire, soutenir les décisions du commissaire n’a fait que frustrer davantage la force policière et la situation est pire qu’en 2014. Quand on dit ça aux membres du gouvernement savez-vous ce qu’ils répondent : « Zot envi Macarena revinn au pouvoir ? » Lutter contre le possible retour de Ramgoolam au pouvoir, c’est tout ce qui intéresse le gouvernement. C’est peut-être le combat des membres du gouvernement, pas celui des policiers. Pour revenir au droit de nous syndiquer, il faut dire que ce n’est pas un cadeau que le gouvernement nous a fait. Il faut souligner que nous avons obtenu le droit de nous syndiquer parce que nous avons retiré une affaire que nous avions portée en Cour suprême contre le gouvernement. Ce n’est pas un cadeau, non, mais une astuce du gouvernement pour éviter de perdre l’affaire en Cour suprême.

Pourquoi est-ce que, selon vous, les policiers sont actuellement en colère contre le gouvernement ?

— Les raisons sont multiples et s’accumulent d’année en année. Les athlètes qui ont remporté des médailles aux JIOI vont bientôt recevoir leurs allocations qu’ils méritent. Mais savez-vous que le bonus de performance de 2010 dû aux policiers selon le rapport du dernier PRB n’a pas été payé ? Les policiers ne demandent pas la charité, mais leur dû. Le commissaire dit qu’il n’y a pas d’argent dans la caisse de la police pour payer. Savez-vous pourquoi ? L’argent a été dépensé dans le tam-tam pour célébrer les 250 ans de la police ! D’autres recommandations du PRB ne sont pas mises en pratique. Les policiers travaillent sans équipement et sans allocations et font l’objet de transferts punitifs. Prenons la question des uniformes. Depuis 2012, un comité a été créé pour que les policiers aient de nouveaux uniformes pour les différencier de ceux de la CNT et des gardes de sécurité. Sept ans après, les policiers ont toujours le même uniforme, parce qu’on nous dit qu’il n’y a pas d’argent pour cela. On a de l’argent pour louer des marquises et tirer des feux d’artifice, mais pas pour payer leur bonus aux petits policiers à qui on demande d’être performants. Le policier sur le terrain ne demande pas de fêtes grandioses, mais que son bonus lui soit payé, ses conditions de travail améliorées et les équipements fournis.

Que pouvez-vous faire contre tout ça, sinon vous plaindre à la radio, dans la presse et dans cette interview ?

— Nous sommes à la veille des élections générales. Il ne faudrait pas oublier que la police était amère contre le précédent gouvernement et a ajouté sa voix électorale à celles des Mauriciens qui ont voté pour le changement.

Vous êtes en train d’évoquer un mot d’ordre contre le gouvernement aux prochaines élections ?

— La POSU n’est pas là pour faire de la politique, mais je rappelle seulement que les 14 000 policiers et leurs familles votent et qu’ils pourraient utiliser leur bulletin de vote pour exprimer leur colère.

Vous êtes en train de dire : donnez-nous notre bonus, notre allocation et nos promotions et nous voterons pour vous, sinon… C’est presque un chantage électoral !

— Nous ne faisons pas de chantage, nous ne soutenons aucun parti politique et utilisons le même langage envers tous les gouvernements. Nous sommes des syndicalistes qui disent la réalité du terrain. C’est mon devoir en tant que responsable syndical de faire entendre la voix de mes membres qui ne peuvent pas s’exprimer en raison de menaces de représailles et de transferts punitifs. Ce n’est pas une menace, mais une mise en garde. Nous avions tenu le même langage en 2014, l’ancien régime n’a pas écouté la force policière et il en a subi les conséquences.

Malgré vos mises en garde au gouvernement, il semble qu’il continue à soutenir le commissaire de police dont on annonce la possible prolongation de son contrat avant sa mise à la retraite.

— Nous avons entendu des rumeurs à cet effet. Mais si cela se produit, ce sera un mauvais précédent et un très mauvais signal envoyé par l’actuel gouvernement sur le plan national et international. Le signal est que M. Nobin est indispensable et qu’il n’y a personne aux Casernes centrales à part lui pour diriger la force policière et que le gouvernement ne peut pas se passer de lui pour diverses raisons. Qu’il aurait rendu des services qui le rendent indispensable. Il faut déjà se poser la question du who’s next après le départ de M. Nobin le 28 septembre.

Vous avez déjà déclaré que l’actuel no. 2 des Casernes centrales ne vous convient pas…

— Tout simplement parce que M. Jhugroo doit sa nomination au fait qu’il est proche d’un membre du gouvernement, qu’il a vite gravi les échelons au désavantage de six de ses collègues, ses seniors, et qu’il ne connaît pas le terrain ni le quotidien des policiers. Il faut mettre a la tête de la police quelqu’un qui a gravi échelons un a un…

Est-ce que je peux vous rappeler que ce n’est au président de la POSU de choisir le prochain commissaire de police ?

— Nous demandons que le gouvernement nomme à la tête de la police quelqu’un qui connaît les rouages de la force, qui a travaillé sur le terrain et gravi les échelons un à un : ce genre de policiers expérimentés et ne traînant pas de casseroles existent au sein de la police. Savez-vous qu’avant de prendre sa retraite, le 28 septembre, M. Nobin, est en train de caser tous ses proches dans des unités « safe » de la police ? Il y a, par exemple, une inspectrice depuis 2016, très proche du commissaire, qui a toujours travaillé dans les bureaux, qui a été récompensée, on se demande bien pourquoi, pour les JIOI et qui a été casée à la MRA. Or, cet officier, qui n’a jamais travaillé dans un poste de police, n’a aucun diplôme, aucune compétence dans le domaine des finances ! Nous sommes en train de travailler sur une liste de ces proches promus et casés avant le départ de M. Nobin, liste que nous allons envoyer à l’ICAC, même si nous n’avons pas tout à fait plus confiance dans cette institution. Surtout depuis l’affaire de ce sous-inspecteur, très proche de M. Nobin, qu’on appelait même « Ti-Comiser ».

De quelle affaire parlez-vous ?

— De celle de ce haut gradé qui travaillait tout le temps au Police Headquarters, mais qui depuis le 22 juillet, a été subitement muté à la Division Sud, suite à une enquête de l’ICAC ouverte à partir d’une lettre anonyme sur des maldonnes concernant les extra duties des policiers. Le 30 juillet, il est convoqué à l’ICAC avec son homme de loi. Le lendemain, il soumet sa demande de retraite, qui est approuvée par le Divisional Commander de la Division Sud. Le sous-inspecteur se rend ensuite au Police Headquarters, mais la haute hiérarchie lui demande de ne pas prendre sa retraite, mais plutôt 100 jours de congés, qui ont été approuvés sur-le-champ. Pourquoi tant d’agitation ? Pourquoi refuse-t-on la retraite à ce sous-inspecteur ? A-t-on peur qu’il ouvre sa bouche, qu’il raconte ce qu’on lui a demandé de faire et au profit de qui ?

Vous ne comptez pas envoyer cette liste au Premier ministre et au ministre mentor, les responsables de la police ?

— Vous savez combien de lettres le syndicat a envoyées au PM et au ministre mentor qui sont restées lettres mortes, sans accusé de réception ? Cette indifférence aussi fait partie de la frustration des policiers. Moi, je suis sur le terrain et je reçois tous les jours des appels de policiers, des quatre coins du pays, qui expriment leurs doléances. Mais quand ces doléances sont transmises et ne reçoivent aucune considération, on se demande à quoi ça sert de les faire parvenir aux ministres responsables. De plus, quand les questions sont posées au Parlement, on promet une réponse écrite qui n’est pas émise et le commissaire de police vient de recruter 24 cadets officers venant du civil.

Justement, abordons cette question dont vous avez fait une affaire d’Etat. Est-ce que la POSU est contre la modernisation et le rajeunissement de la police par le recrutement de gradués ?

— Dans la vie, les qualifications sont importantes certes, mais l’expérience aussi. Il n’est pas possible que des 24 recrutés 22 soient des civils et seuls 2 viennent de la police alors qu’il y a, au sein de la force, des dizaines d’officiers qui ont des degrés et des diplômes. Il n’est pas suffisant pour devenir un chef de la police de détenir seulement un degré, sans aucune expérience pratique, car ces nouvelles recrues vont devenir des assistants surintendants en sautant sept échelons au grand dam de tous les officiers en place. Pour caser ces nouvelles recrues, le commissaire a posé comme critère la limite d’âge, 30 ans, ce qui exclut d’office tous les officiers qualifiés.

Vous pensez que cette limite d’âge a été imposée exprès pour écarter les policiers chevronnés et gradués ?

— Comment l’interpréter autrement ? Nous ne sommes pas contre le recrutement de jeunes gradués, mais nous ne sommes pas d’accord quand ils sont promus au détriment des policiers qui travaillent depuis des années dans la force. Je vous donne un exemple précis, le mien. Je suis détenteur d’un LLB, j’ai fait des études de droit et travaille depuis trois ans comme prosécuteur de la police. Il y a trois nouvelles recrues qui ont le même diplôme que moi, sans les études de droit, qui sont devenues mes supérieures ! Autre élément de discorde, la liste des nouvelles recrues a été gardée secrète pendant des semaines, jusqu’à ce qu’une question parlementaire du député Balamoody soit posée à ce sujet, mardi dernier. Cette question demandait aussi si le commissaire de police avait eu des réunions avec le syndicat. Comme par enchantement, la liste a été publiée et une réunion sur cette question entre le syndicat et la direction des Casernes centrales organisée. Mais nous n’allons pas en rester là. Nous allons demander une judicial review pour contester le recrutement des cadets fait par le commissaire.

Soyons cyniques : par rapport à vos précédentes déclarations, vous pensez que cette interview et vos propos vont changer quelque chose dans la manière dont le gouvernement gère la police ? Ou alors que la caravane va continuer à passer ?

— Je ne sais pas si cela va changer les choses, mais je vais continuer à tirer la sonnette d’alarme sur les multiples problèmes qui affectent la force policière. Je suis le porte-parole des policiers et je dois faire entendre leur voix, même si on ne nous écoute pas. Tous les régimes qui ont négligé ou maltraité la force policière ont payé les conséquences aux élections. On ne peut pas dire aux policiers de travailler plus et de ensuite leur dire qu’il n’y a pas d’argent pour les payer. Savez-vous pourquoi il n’y a pas suffisamment de policiers pour régler les problèmes de la circulation ? Parce que le commissaire les a envoyés surveiller les chantiers de la compagnie privée qui a obtenu le contrat pour le métro léger. Sans les payer. Pourquoi est-ce que cette compagnie ne paye pas les compagnies de surveillance privées ? Pourquoi est-ce que le commissaire accepte d’envoyer des policiers surveiller des chantiers privés ?

Le nombre de policiers — et même des chefs — impliqués dans des fraudes ou des affaires douteuses est en augmentation. Ces pratiques ont-elles toujours existé ?

— Il y a toujours eu des scandales et des incidents au sein de la force policière. Mais beaucoup de choses auraient pu être évitées si la direction avait pris les mesures appropriées à temps. Au contraire, elle semble encourager certaines situations, certains passe-droits, certains copinages, le fait que des gens non méritants aient des promotions. Tout cela fait que les policiers n’ont plus envie de travailler, ce qui laisse le champ libre à des écarts de conduite. Je ne défends personne, mais je dis que tous doivent prendre leurs responsabilités à commencer par la direction des Casernes.

Excusez-moi : quand un officier de police demande des photos dénudées pour attribuer un permis, c’est le commissaire qui est responsable ?

— Dans le cas que vous citez, il y a une enquête en cours et je ne ferai aucun commentaire…

Vous employez le même langage que le commissaire…

— Pas du tout. Je ne ferai aucun commentaire pour le moment, mais si l’enquête révèle que l’officier est coupable, nous ne le défendrons pas. Ceux qui ont fauté doivent assumer leurs responsabilités.

Pensez-vous que la situation de la force policière ait des chances de s’améliorer et ses problèmes réglés par le gouvernement ?

— Je n’ai pas beaucoup d’espoir, étant donné que depuis cinq ans, il fait la sourde oreille à nos revendications. Il aura à en assumer les conséquences. Il ne pourra pas dire qu’il n’a pas été prévenu, que ceux qui sont chargés de l’avertir n’ont pas fait leur travail. En ce faisant, il laisse la situation empirer et la frustration des policiers augmenter. Si la police n’est pas bien physiquement et moralement, n’est pas satisfaite de ses conditions de travail, n’a pas les équipements nécessaires, comment voulez-vous qu’elle fasse respecter le la loi et l’ordre dans le pays? Et tout le monde sait qu’un des thèmes récurrents des campagnes électorales, c’est loi et l’ordre. Il reste à ce gouvernement un petit peu de temps encore pour rectifier le tir et satisfaire les policiers.

Pourtant, tout récemment, le Premier ministre a déclaré qu’aucun autre gouvernement n’a apporté autant de développements à la force policière.

— Mais de quel développement est-il question ? A part le droit de se syndiquer, le gouvernement n’a rien fait pour la force policière. Tout ce qu’il a fait c’est de nous donner le droit de dire nos problèmes et notre frustration, pas de les régler.

Et vous croyez qu’un autre gouvernement sera meilleur pour la force policière ?

— Tirer X pour mettre Y ne résoudra aucun problème. Pendant la campagne électorale les politiciens tiennent un langage et quand ils sont au pouvoir, un autre. Nous nous adressons au gouvernement du jour. Il faut se pencher sérieusement sur les problèmes de la police et apporter de vraies solutions si l’on veut qu’elle puisse faire correctement son travail pour le bien-être des Mauriciens. Si on ne le fait pas…

La police pourrait se mettre en grève pour faire entendre sa frustration ?

— Je ne suis pas là pour menacer qui que ce soit, mais pour demander aux responsables d’assumer leurs responsabilités vis-à-vis de la force policière. Nous ne sommes pas les ennemis du gouvernement, mais les défenseurs des policiers dont les droits sont lésés. Cela fait cinq ans que nous disons que nous ne sommes pas écoutés. Le gouvernement ne pourra pas dire demain qu’il ne savait pas qu’il y avait une telle frustration au sein de la force policière. J’espère que le gouvernement finira par assumer ses responsabilités, mais je vous avoue qu’avec la manière dont il a fonctionné jusqu’ici, je n’ai pas beaucoup d’espoir. Nous aurions aimé pouvoir travailler en collaboration avec le gouvernement et avec le commissaire pour une force policière plus saine, plus efficace, plus au service du pays. Quand le pays a un bon système de la loi et l’ordre, c’est le gouvernement et le pays qui en tirent profit, pas les policiers. J’espère que cette idée finira, même tardivement, par entrer dans la tête de ceux qui nous dirigent.