— Tu as vu ces inondations-là, toi ? Tu as vu les eaux des- cendant la rue Labourdonnais à Port-Louis ? On aurait dit une scène de film catastrophe.
— Et là, c’était du direct, sans effets spéciaux, toi. Mais il n’y a pas que Port-Louis : il y a des inondations partout dans le pays. — C’est normal, toi : on a trop bétonné et bouché les drains naturels. Résultat : la pluie cherche son chemin pour aller vers la mer et emporte tout sur son passage.

— Comme disait ma vieille tante : il ne faut pas attaquer la nature, un jour elle va se venger.
— En tout, la nature elle se venge souvent ces-jours et pas qu’à Maurice, toi. Tu as vu ce que ce cyclone-là a fait comme dégâts au Mozambique !

— C’est terrible, toi ! Heureusement pour nous qu’on est arrivé à la fin de la saison cyclonique.
— Ne crois pas ça. Il y a souvent des cyclones et des ouragans contre-saison maintenant. Tu as vu ce qui s’est passé en Australie.

— Ayo, toi, comme dirait ma tante : la fin est proche. Mais heureusement que nous, dans les hauts, on n’a pas connu tout ça. Moi j’ai eu un peu de pluie qui a fouetté, mais pas plus. Et toi, c’est pareil, sûrement, non ? C’est bien d’habiter dans un flat, finalement.

— Dans le flat, on n’a pas eu grand-chose. Mais sur le terrain où on devait faire construire
— Ah bon ? Je ne savais pas que vous deviez construire, moi. Tu ne m’as rien dit.

— Tu sais comment les choses se passent on a eu une occasion il fallait se décider rapidement on avait un peu d’économie on a pris un loan je n’ai pas pu te dire
— et moi qui croyais qu’on se disait tout !

— Ayo, sorry toi. J’aurais dû t’en avoir parlé Mais en fin de compte c’est mon bonhomme qui m’a dit de ne rien dire
— Pourquoi, il pensait que j’allais passer derrière son dos pour lui voler son terrain ?

— Pas du tout. Mais tu sais comme il est alors j’ai attendu un peu que les affaires soient réglées pour te dire. Sorry, bonne femme. Comprends ma position.
— Mais j’aurais pu vous aider. Tu sais très bien que mon bonhomme a un cousin qui travaille dans l’immobilier.

— Je sais, mais tu sais bien comment mon bonhomme est. Il veut tout faire par lui-même même si parfois quand il a mis une idée dans sa tête, personne ne peut la tirer.
— Enfin, qu’est-ce que je vais te dire, moi ? Alors où c’est qu’il est votre terrain ?

— A la campagne, toi. Moi, franchement te dire, j’aurais préféré qu’on achète un flat dans une résidence avec piscine, pas loin de la mer, mais mon bonhomme n’a pas voulu. Il voulait pouvoir un jour habiter à la campagne comme quand il était petit. C’est quelque part dans le Sud, toi, il faut passer par plusieurs villages, puis prendre des chemins de cannes pour arriver là-bas.

— Il y a du monde qui habite là-bas ?
— Il y a quelques maisons de planteurs de légumes. Mais on a dit à mon bonhomme que tous les autres terrains avaient été achetés par des gens qui vont faire construire. Il ne restait qu’un dernier lot. C’est celui qu’on a pris.
— Donc, vous êtes au milieu des cannes, il n’y a pas de route, pas d’eau et d’électricité j’imagine et quelques maisons par là. Et c’est là-bas que vous allez faire construire ?
— Le courtier a dit à mon bonhomme que l’endroit allait se développer très rapidement et que les prix allaient rapidement grimper.
— Tu connais un courtier sur le point de vendre un terrain qui va dire que ce terrain-là n’a pas une grande valeur ?
— Qu’est-ce que tu veux ?
— Rien. Dis-moi comment il est le terrain ?
— Franchement te dire, il sera bien mieux quand on aura enlevé les grosses roches qu’il y a dessus.
— Parce qu’il y a de grosses roches dessus ?
— Tu sais, avant c’était une plantation de cannes et il y au milieu un tas de grosses roches qu’il faut tirer.
— Mais pourquoi ton bonhomme a acheté ce terrain couvert de roches au milieu de la campagne. On peut trouver des terrains pareils pas trop loin, par ici même.
— A cause du ruisseau, toi.
— Ah bon ? parce qu’il y a un ruisseau sur le terrain ?
— Oui, toi. Le terrain descend en pente vers un mari joli petit ruisseau, je te dis. C’est ça qui a séduit mon bonhomme. N’oublie pas qu’il a passé son enfance sur un tablissement, où il avait une rivière dans sa cour.
— Ah bon ?
— Oui, toi. Quand il a vu le terrain, il a dit qu’on allait construire la maison en pente, faire une petite muraille pour retenir l’eau du ruisseau, faire une cressonnière et un bassin juste devant la varangue ouverte.
— Dit comme ça, c’est très sympa. Quand est-ce que vous allez commencer à construire ?
— On on ne peut pas toi on ne peut pas
— Mais ce qui t’arrive comme ça pourquoi tu pleures ?
— parce que le marchand de légumes a téléphoné
— quel marchand de légumes encore ?
— pas le marchand le planteur
— je ne comprends rien qui est ce planteur de légumes ? — il habite dans les environs du terrain il a téléphoné
— pourquoi il a téléphoné?
— pour dire que le ruisseau avait grossi, était devenu une rivière — et alors ?
— La rivière a recouvert notre terrain qui est maintenant une grosse mare !