GILLIAN GENEVIÈVE

RUBEN SANDAPEN

Décembre 1993, j’ai 18 ans…

Il y a quelques jours se sont achevés les examens de la HSC. Je n’ai pas trop envie de me poser la question de ce qui m’attend. Je n’ai jamais aimé les certitudes. Les résultats seront en février et j’entrerai à l’université en septembre. En attendant, je veux juste vivre l’instant.

J’ai 9 mois pour goûter à l’inutile, l’aléatoire, le non défini, l’imprévu ; j’ai 9 mois pour explorer le champ des possibles, faire mon Bildungsroman initiatique, me confronter au hasard et accoucher d’un nouveau « je ».

Je n’ai rien prévu de particulier. Pas de trajectoire déterminée. Le seul fil conducteur : le plaisir. Et Carpe Diem. Sucer la moelle sécrète de la vie. Ne rien regretter. Vivre. Dès l’aube, dès 4 heures.

Je quitte la maison à 5 heures. Nous sommes en été. Le jour est déjà là. Je prends la direction de Camp Levieux. Au pied de la montagne, le Corps de Garde, quelques amis m’attendent. Comme chaque samedi. Pour un match de foot.

On monte sur le terrain et on commence à jouer. Sans s’étirer, sans s’échauffer. On est jeunes. Le corps subit les coups et les accélérations sans broncher.

J’intercepte le ballon, je dribble un, puis un deuxième joueur, je lève la tête, je cherche Ruben. Il est à une trentaine de mètres de moi. Instinctivement, je me positionne, je regarde le ballon et je frappe.

Dans ma mémoire la passe est millimétrée…

Face au gardien de but de l’équipe de Mayotte (JIOI 2019), Perticots (Club M), à trois minutes des prolongations, tire…

La trajectoire du ballon était-elle déterminée? Oui. Une fois frappé, le mouvement du ballon est déterminé par la loi fondamentale de la dynamique telle qu’énoncé par Newton en 1687 dans son célèbre Philosophiæ Naturalis Principia Mathematica. Cette loi nous permet de prédire la trajectoire de la balle lorsqu’on connaît toutes les forces qui agissent sur elle. Si la trajectoire du ballon était bien déterminée, cela ne veut pas dire qu’elle était déterminée à être la bonne. Pour cela, il faut que le tireur lui communique les bonnes conditions initiales afin que sa trajectoire, telle qu’ensuite déterminée par la loi de Newton, soit la bonne. La loi de Newton découle elle-même du principe de moindre action. Ici, le mot « action » n’est pas utilisé dans son sens habituel. Il s’agit d’un terme du jargon technique de la physique. Mais peu importe. Il suffit de dire ici que ce principe de moindre action dit que le ballon de foot suit toujours la trajectoire qui minimise l’action. Cette trajectoire s’appelle la trajectoire classique.

… et transforme le penalty…

Par contre, la physique quantique, qui régit le comportement des particules à l’échelle atomique et subatomique, n’est pas déterministe. Il n’y a plus de trajectoires déterminées. La physique quantique permet de calculer des probabilités : la probabilité de transition d’un état quantique à un autre. Un état quantique peut spécifier soit la position ou la vitesse d’un électron mais jamais les deux en même temps. Donc, si on connaît la position de l’électron, on ne sait rien de sa vitesse et si on connaît la vitesse d’un électron, on ne sait rien de sa position. Or une trajectoire classique, c’est justement un ensemble de données sur des positions et vitesses simultanées. La notion de trajectoire est donc incompatible avec la physique quantique.

… Une fois frappé, le mouvement du ballon est déterminé par la loi fondamentale de la dynamique telle qu’énoncé par Newton en 1687 dans son célèbre Philosophiæ Naturalis Principia Mathematica.

Il y a cependant moyen de garder l’image des trajectoires en quantique. Le prix à payer est qu’il faut imaginer que toutes les trajectoires soient possibles. Cette approche a été promue par le célèbre physicien américain, Richard Feynman, un des plus grands génies de toute l’histoire de la physique. Feynman nous dit que si on observe l’électron à une position initiale et que plus tard on l’observe à une autre position finale, entre les deux observations, il a emprunté toutes les trajectoires possibles du point initial au point final, c’est-à-dire une infinité de trajectoires. La physique quantique permet de calculer l’amplitude de probabilité associée à chaque trajectoire. Il faut ensuite ajouter ces amplitudes pour trouver la probabilité que l’électron « transite » de sa position initiale à sa position finale. L’avantage de l’approche de Feynman est que si on remplace l’électron par le ballon de foot, on trouve que la trajectoire classique, celle qui minimise l’action, est celle qui est la plus probable. Tellement plus probable qu’elle devient une certitude pour le ballon de foot. Ce n’est pas le cas pour un électron.

Le curieux peut se poser la question: est-ce que dans la « réalité » un électron prend « vraiment » toutes les trajectoires possibles pour aller d’un point à l’autre? Bien sûr, il y a quelque chose qui fait violence à notre intuition que de penser qu’une particule ou pire un ballon de foot puisse emprunter ne serait-ce que deux trajectoires différentes en même temps. Comment une particule peut être à deux endroits en même temps ? Les experts s’empresseront de préciser qu’il ne s’agit pas d’une particule ordinaire mais bien d’une particule quantique et que cette dernière peut être partout en même temps. Mais si la particule quantique semble avoir si peu de parenté avec ce qu’on appelle habituellement une particule, pourquoi persiste-t-on à l’appeler quand même particule? Les experts répondront qu’on ne la détecte jamais à deux endroits en même temps mais que, tant qu’on ne la détecte pas, elle peut être partout en même temps. Pour s’épargner des maux de tête inutiles, il est plus sage de nuancer et de dire que « tout se passe comme si » la particule quantique pouvait être à plusieurs endroits en même temps. La physique ne dit pas la réalité; elle formalise nos façons d’appréhender la réalité.

Pour le ballon de foot, l’approche quantique confirme l’approche classique et il suffit d’utiliser cette dernière qui est beaucoup plus conforme à notre intuition. Mais, on n’a pas le choix pour l’électron que d’emprunter l’approche quantique car l’approche classique donne des résultats en total désaccord avec les expériences. L’électron est régi par les lois quantiques et ce sont ces dernières qui permettent de comprendre son comportement dans la matière. Cette compréhension est à la base de toute la technologie moderne.

Ruben reçoit le ballon… dans les meilleures conditions, bien sûr… À l’époque pas de Var et de téléphone portable pour immortaliser l’action et la restituer. L’imaginaire, la mémoire et un brin de mégalomanie suffisaient…

Donc, Ruben reçoit le ballon… La loi fondamentale de la dynamique aidant. Mais, à l’instant de tirer, il ne pense pas à Newton, ni au principe de moindre action et encore moins à la physique quantique. Le foot n’est pas une science exacte. Tout comme nul ne possède le manuel de la vie juste et parfaite, le footballeur ne possède pas la science infuse qui lui garantira le tir idéal et le but assuré.

La pratique a certes imprimé dans son corps la gestuelle qu’il faut pour cadrer au mieux le tir à venir. Mais il suffit d’un vent contraire, de quelques gouttes de pluie et d’un terrain transformé en marécage par le mauvais temps pour que le tir se désaxe. L’imprévu est au cœur de la vie et le corps et l’esprit n’ont pas toujours le temps de s’ajuster à ses paramètres mouvants. C’est ce qui fait aussi son attrait et son charme… Rien de plus ennuyeux qu’un destin écrit d’avance.

Ruben titube, semble perdre l’équilibre, le retrouve in extremis et tire…

26 ans plus tard, à 3 minutes de la fin des prolongations, Perticots s’avance pour tirer un penalty devenu mythique dans l’imaginaire collectif des Mauriciens. Nul ne connaît d’avance l’issue de son tir. Mais, dans le stade comme devant leurs téléviseurs, le cœur des Mauriciens bat au même rythme : celui de la peur mais aussi celui de l’espoir du but à venir.

C’est dans l’indécis, face à l’étranger, que se façonnent les conditions de l’amour du pays et de la prise de conscience de l’identité. Pas de gymnastique intellectuelle, juste l’évidence d’un sentiment d’appartenance à la terre natale.

En physique quantique, la place est à l’aléatoire et aux possibilités multiples. Tout est possible… en même temps. Pas de récit possible. À notre échelle, même si ce n’est qu’une illusion, une seule issue est possible à la fois. C’est ce qui définit notre temps et le récit à venir.

Perticots fait quelques pas, tire, et c’est le but.

Le reste appartient à l’Histoire.