Leçons particulières : comprendre où nous avons échoué

C’est lors du lancement du campus virtuel du Mauritius Institute of Education le mercredi 8 février que la ministre de l’Education, Leela Devi Dookun-Luchoomun, a annoncé l’intention de son ministère de désoxygéner le système de leçons particulières, voire de l’abolir. Et ce, en rendant accessible en ligne tout matériel scolaire pertinent à l’étudiant. Mais est-ce là une solution efficace et pérenne à un système bien ancré dans la culture mauricienne et ne sommes-nous pas à égratigner la surface d’un « problème » qui en dit beaucoup sur les failles de notre système académique ?
Avant tout autre chose, il faut comprendre les raisons qui poussent des milliers de parents mauriciens à investir des sommes astronomiques dans des leçons particulières et les frais de déplacements que cela inclut. Il faudrait aussi se demander ce qui incite nos étudiants à renoncer à tant d’heures précieuses, qui auraient pu être consacrées à des activités de détente, à la découverte de soi et surtout au sommeil — éléments tout aussi essentiels les uns que les autres à l’épanouissement et au développement physique et mental d’un jeune.
Pour comprendre ce phénomène, il faut se poser les bonnes questions :
Est-il surprenant, dans un monde de compétition acharnée à s’en rendre malade, qu’un parent veuille s’assurer que son enfant aille dans les meilleures universités et obtienne un boulot qui lui permettra de « bien débuter » dans la vie ?
Pouvons-nous remettre en question les raisons pour lesquelles beaucoup d’enseignants choisissent cette profession ? Sont-ils tous aujourd’hui aussi qualifiés, motivés, que leurs aînés, cette génération mythique dont la dévotion et le sacrifice ont été sans pareils ? Qu’est-ce qui poussent tant d’enseignants à exercer dans le privé ?  Le font-ils tous par vocation ou pour d’autres raisons ?
Est-ce que notre système éducatif actuel, plus élitiste que jamais, met véritablement tous ceux qui y évoluent sur un pied d’égalité ? Est-ce que des classes remplies d’élèves offrent à nos enseignants l’opportunité de répondre aux besoins individuels de chaque étudiant ?  Est-ce que digitaliser l’enseignement dans son ensemble viendra à bout de problèmes tels que l’absentéisme, l’échec scolaire et complémentera efficacement ce que nous apprenons déjà dans nos textes scolaires ? Enfin, est-ce possible de faire fi des pressions culturelles et sociales qui créent l’impression que les chances de réussite académique sont obstruées si l’on ne se limite qu’aux cours donnés sur les bancs de l’école ?
Tant de questions qui mènent à penser que pour mettre toutes les chances de son côté, opter pour des leçons particulières semblent être de rigueur et ce, malgré le fait que ce système est souvent mis à mal par bien des détracteurs qui invoquent des arguments tels qu’absentéisme, professeurs avides d’argent et élèves stressés. Pourtant, les leçons particulières sont une pratique qui existe depuis belle lurette dans de nombreux pays ; elles opèrent comme un accompagnement académique privilégié qui a su se montrer fort bénéfique pour ceux désireux de fournir des efforts additionnels pour réussir et pour ces profs qui peuvent offrir une aide spécialisée, tout en s’assurant d’un revenu d’appoint.
Il n’en demeure pas que ce système a ses lacunes. Les sommes investies laissent parfois bouche-bée. Et que dire à la jeune fille qui a laissé tomber ses cours de ballet car ils coïncident avec ses leçons de mathématiques le samedi après-midi ? Ou de celui qui manie le ballon comme Ronaldo, mais qui n’a pas vu la couleur d’un terrain de foot depuis des lustres car tous ses dimanches, jusqu’en fin d’année, sont réservés à des cours privés d’anglais ?
Il est clair que réguler et redéfinir le système des leçons particulières est nécessaire. Mais est-ce que le ministère de l’Education devrait en faire son cheval de bataille dans l’immédiat ? Non, dirions-nous. Aussi longtemps qu’une analyse critique de notre système académique ainsi qu’une réflexion profonde sur ce qui s’apparente aujourd’hui à une machine à lauréats n’auront pas lieu, nous ne serons pas capables d’aller de l’avant.
Les récents résultats du Higher School Certificate de la cuvée 2016 sont là pour nous le prouver. Entre joie et déception, les sentiments étaient partagés. Pourtant, tous ces efforts, ces sacrifices et ces compromis ont été résumés à de banales statistiques, des pourcentages, des taux de réussite – des termes déguisés pour s’assurer que notre attention reste centrée sur la minorité d’élèves qui brillent et non sur ceux qui, d’une part, réussissent avec des résultats assez quelconques et, d’autre part, les rejetés d’un système défectueux. Sans doute s’attaque-t-on au problème de trop loin... S’assurer que tous les petits aient de bonnes maternelles et un éveil stimulant dès l’âge de 3 ans, car tout se joue à cet âge, c’est contribuer à ce que chacun ait de solides bases sur lesquelles bâtir son parcours éducatif.  
Savons-nous vraiment aujourd’hui où nous avons échoué ?