GILLIAN GENEVIEVE

« XXIe siècle : le Moyen-Orient se déchire, Homère décrit la guerre. Les gouvernements se succèdent, Homère peint la dévoration des hommes. Les kurdes se battent avec héroïsme sur leur terre, Homère raconte la lutte d’Ulysse pour recouvrer son pouvoir usurpé. Les catastrophes écologiques nous terrifient, Homère brosse la fureur de la nature devant la folie de l’homme. Tout événement contemporain trouve écho dans le poème ou, plus précisément, chaque soubresaut historique est le reflet de sa prémonition homérique.

Ouvrir L’Iliade et l’Odyssée revient à lire un quotidien. Ce journal du monde, écrit une fois pour toutes, fournit l’aveu que rien ne change sous le soleil de Zeus: l’homme reste fidèle à lui-même, animal grandiose et désespérant, ruisselant de lumière et farci de médiocrité. Homère permet d’économiser l’abonnement à la presse ». C’est par ces mots que Sylvain Tesson résume les vers d’Homère.

Il n’est pas simple de lire des textes datant de plus de 2500 ans. Sylvain Tesson le reconnaît volontiers. Il est pourtant malheureux qu’à l’école ou au hasard d’une visite dans une bibliothèque, on n’a plus le réflexe, même par curiosité, de lire ces poèmes qui n’ont pas pris une ride. Ces textes nous parlent de vous et de moi et nous éclairent aussi bien sur notre condition que sur notre destinée.

J’avoue que j’ai moi-même longtemps hésité avant de lire Homère, de lire L’Iliade et L’Odyssée. Les deux textes m’intimidaient. Tous ces dieux, ces peuplades, ces hommes et ces demi-dieux qui se livraient bataille, qui pouvaient s’entretuer pour une femme ; toute cette folie, cette démesure dans le déferlement des passions humaines ne faisait pas tout à fait écho au ressenti de l’enfant que je fus, de l’adolescent que j’allais être et du jeune homme que j’allais devenir. Ce n’est que fort tard, vers mes vingt-un ans, que j’osai enfin ouvrir les premières pages de l’Iliade. Je fus alors emporté, soulevé. Oui, soulevé, car lire Homère soulève. Pour citer Tesson: « Tout se déploie en quelques hexamètres : la grandeur et la servitude, la difficulté d’être, la question du destin et de la liberté, le dilemme de la vie paisible et de la gloire éternelle, de la mesure et du déchaînement, la douceur de la nature, la force de l’imagination, la grandeur de la vertu et la fragilité de la vie… »

Le jeune homme de 21 ans venait de se découvrir un manuel de survie pour affronter le temps, son cortège de désastres, et l’idée de la mort, cette intuition terrible de la fin des temps et de toute chose, ce sentiment que le tragique est la condition même de la vie, que le néant est notre ultime destination.

De ce sentiment, en guise d’antidote, sont nés mythes et textes religieux. Ils nous offrent l’espérance et la promesse d’un au-delà qui réconforte, qui annihile l’angoisse et nous offre un palliatif à l’absurde.

Rien de tout cela chez Homère. Il ne nous promet rien et ne nous offre aucune illusion. Il fait beaucoup mieux: il nous propose d’habiter la lumière car elle féconde la vie et elle est source de réjouissances; il nous propose de nous abstraire de l’idée de la mort comme possibilité de salut et nous réconcilie avec l’existence et le tout.

Sortir du soleil, nous dit Tesson, constitue le plus funeste destin. Il s’agit de ne pas imiter Achille et devenir une ombre. Il s’agit de s’inscrire avec force et vigueur au cœur même du temps et de la lumière et ne pas oublier que quand un homme meurt: « La nuit ténébreuse couvre ses paupières ».

Tesson nous rappelle que: « Les Grecs ont tiré des enseignements de cette averse lumineuse. À force de vivre dans un rayon d’or, ils ont compris que le séjour terrestre ressemblait à ce court intervalle entre le matin et le soir, où tout se dévoile, et qui s’appelle le jour et dont l’addition constitue une vie ».

Dans un monde qui perd la mémoire, qui méconnaît le sens des choses, occulte le réel et s’entre-déchire au nom de fables, de mythes, de croyances erronées, de spéculations métaphysiques, dans un monde où la pulsion de mort érode petit à petit les possibilités d’une fête des sens et la glorification nécessaire de l’éphémère et de la vie, par le biais d’une lecture érudite et pertinente de L’Iliade et de L’Odyssée, Sylvain Tesson nous offre les clefs de lecture d’une œuvre monumentale et nécessaire et nous parle de nous les hommes :  aussi bien de notre singularité que de notre constance dans le temps et de nos digressions illusoires. Il nous ramène, par la force du texte, et à l’aide d’Homère, à l’essentiel de ce qui nous définit et de ce qui nous attend.

Il nous exhorte aussi à laisser monter en nous ces chants homériques sublimes car: « d’horribles siècles s’avancent. Demain, des drones surveilleront un ciel pollué de dioxyde, des robots contrôleront des identités biométriques et il sera interdit de revendiquer une identité culturelle. Demain, 10 milliards d’êtres humains connectés les uns aux autres pourront s’espionner en temps continu. Des multinationales nous proposeront la possibilité de vivre quelques décennies de plus en monnayant des opérations de chirurgie génique. Homère, vieux compagnon d’aujourd’hui, peut chasser ce cauchemar post-humaniste. Il nous offre une conduite : celle d’un homme déployé dans un mot chatoyant et non pas augmenté sur une planète rétrécie ».

Il faut consentir au monde et non pas se laisser porter par la possibilité de paradis inaccessibles ou des vies éternelles promises par le mirage métaphysique et religieux ou celui trans-humaniste et génique. « À quoi bon vivre sur la terre, dans le vent et la lumière, sur cette géographie offerte, si ce n’est pour y danser éperdument, baignés de la lumière d’un monde sans espoir, c’est-à-dire sans promesse » nous dit Tesson. Et il ajoute: «  Homère continue de nous aider à vivre ».

Alors, lisons Homère et, pour mieux entendre la force de ses vers et de son chant, pour mieux jouir de la lumière et nous projeter dans l’enchantement du réel, lisons Sylvain Tesson.