L’heure est au développement urbain à Maurice. La superficie des espaces verts diminue pour laisser place aux constructions. Si les grands propriétaires des champs de cannes tirent leur épingle du jeu, quand est-il des petits planteurs ?

Bientôt 7h. Les rues du village de Mont Ida commencent à s’animer. Les petits écoliers se rendent à pied à l’école primaire, les plus grands à l’arrêt de bus. Quelques kilomètres plus loin, à l’ouest de la rue Camp-Thorel, les travailleurs des champs de cannes à sucre sont à l’œuvre depuis déjà plus d’une heure. Dans cette région, les champs ne sont pas des terres franches, mais des terrains marginaux bosselés et semés de pierres. C’est donc un travail de dur labeur, entièrement manuel, qui attend, comme chaque jour, les planteurs. Si la période est bientôt celle du dépaillage, certains sont pourtant en train de replanter. C’est le cas d’un groupe d’hommes, qui fait des allées et venues pour acheminer des dizaines de boutures au centre du champ. Parmi eux, une femme, âgée de 80 ans, se charge de les placer parallèlement. « L’espèce de canne que nous avions plantée dans plusieurs arpents n’était pas assez productive, nous en plantons donc une nouvelle », explique Prosand, 55 ans, planteur depuis quinze années. Ils restent toujours groupés pour travailler. « Nous nous occupons ensemble des champs de chacun, les uns après les autres », explique-t-il. Un esprit de solidarité indispensable, tant la situation qu’ils connaissent aujourd’hui est délicate.

« Il y a de moins en moins de main-d’œuvre », soupire Prosand. Beaucoup de planteurs ont déjà cessé de cultiver leurs terres, et les enfants des propriétaires ne reprendront pas non plus le flambeau. « Ils préfèrent travailler dans les bureaux, faire du business », ajoute le planteur. « Là-bas, c’est ma tante », Prosand montre du doigt la vieille dame, dont on distingue au loin le dos courbé. « Si elle tombe malade, c’est nous qui irons nous occuper de son champ. Aucun de ses trois fils n’irait s’en charger », confie-t-il, avant d’ajouter que ses trois filles vendront sûrement les terres une fois qu’elles les auront reçues en héritage : « Les enfants savent qu’ils tireront moins de profit de la production de sucre de canne que de la vente des terres. »

“Une taxe sur le développement immobilier, qui serait ensuite versée aux planteurs”

La raison de ce désintérêt se trouverait dans les difficultés financières que rencontrent les agriculteurs. « Le prix du sucre a chuté, on ne reçoit pas assez après la récolte, alors que ça coûte toujours cher d’acheter les boutures et de payer la main-d’œuvre », poursuit Prosand. Malgré des subventions depuis 2010, un travailleur gagne en moyenne Rs 225 pour quatre heures de travail par jour. Une somme jugée insuffisante par les planteurs, qui ont souvent une deuxième profession pour arrondir les fins de mois.

C’est donc avant tout par amour pour ces terres héritées de leurs ancêtres que les travailleurs persistent à cultiver la canne, et refusent de vendre leurs terres. « Certains le font, car ils ne peuvent plus les entretenir. Ils ne pensent pas à leurs descendances, mais moi, j’aime mes terres, j’aime travailler dans mon champ », conclut Prosand. Mais c’est aussi pour certains par intérêt économique. « Si l’on vend un terrain, on reçoit, disons Rs 5 millions. Le taux d’intérêt pratiqué par la banque ne vaudra pas le coup. Mieux va garder ces terrains, leur valeur augmentera beaucoup. Près des Smart Cities, un arpent se vend 125 millions », explique Chabeelall Dabydoyal, 57 ans, secrétaire de la coopérative des planteurs Médine Camp de Masque CCS. En effet, si les champs sont synonymes pour certains d’efforts physiques, ils sont pour d’autres, source de profit. Notamment pour les grands propriétaires et les grands usiniers, qui portent aussi la casquette de promoteurs. « Ils sont rusés, ils ne mélangent pas l’argent issu de la vente des terrains pour le développement immobilier, et l’argent de l’activité sucrière. Évidemment, le côté immobilier est plus rentable que le côté sucre, mais ils ne partagent pas », résume le secrétaire que l’on surnomme Sen, lequel a sa petite idée à cet égard : « Peut-être le gouvernement pourrait-il introduire une taxe sur le développement immobilier sur ces terres, qui serait ensuite versée aux planteurs. Cette compensation serait légitime, car après tout, ils reçoivent toutes les facilités du gouvernement pour vendre ces morcellements. »

À la peur de la diminution continue de main-d’œuvre s’ajoute donc celle de la diminution de la superficie des champs de cannes. « Le nombre des champs de cannes sur l’île a diminué », explique Armand. À 22 ans, il est un des seuls jeunes à venir s’occuper du champ de son père, en absence de ce dernier. Il explique s’être déjà rendu compte de la situation. Un ami de son père, qui est venu lui prêter main-forte, planteur lui-même depuis 36 ans, confirme son propos: « C’est la superficie des espaces verts qui diminue dans son ensemble. Si l’on prend la région de Réduit à Port-Louis sur l’autoroute, l’espace vert a complètement disparu en l’espace de 20 ans. Il ne reste qu’un verger. » Alors, pour ces planteurs, la lutte pour la préservation de leurs champs a commencé. C’est le cas des planteuses de la famille Luukhoo. « On pourrait planter des fruits ou des légumes, s’il faut faire une croix sur la canne », propose Devi. À 67 ans, elle s’occupe des champs de son défunt mari. Sa belle-mère, Dayaonti, est aussi déterminée à ne pas baisser les bras. À 87 ans, cette doyenne des champs, qui détient deux arpents de terres, affirme avec prestance que « tant qu’on peut travailler, on travaille ».

Pourtant, ces femmes, autant que l’ensemble des petits planteurs, sont lucides. Ils ont conscience que leur force de travail seule ne suffira ni à convaincre les générations suivantes de perpétuer leur activité ni à empêcher le développement immobilier de leur région. D’où le fait que les travaillent aient, malgré tout, « le moral assez bas », confie C. Dabydoyal, lequel côtoie au quotidien 450 planteurs, tous membres de sa coopérative. Si cette région, constituée uniquement de petits arpents de terres, n’est pas la cible de projets immobiliers, rien ne dit qu’à l’avenir, elle ne sera pas le cas.  « Ce sera alors à l’autre génération de voir comment il faudra s’adapter »,souhaite Devi.

Pour l’heure, les planteurs tentent de perpétuer, du mieux qu’ils le peuvent, l’activité de leurs ancêtres.