AVINAASH I. MUNOHUR — POLITOLOGUE

Cher Monsieur,

C’est avec un grand intérêt que j’ai suivi votre intervention du 7 décembre à l’Assemblée nationale, dans le cadre des débats sur la réforme électorale. Votre courte leçon d’histoire n’a pas seulement eu le mérite de permettre aux Mauriciens de mieux situer le contexte de l’apparition du Best Loser System, mais elle a également illustré le recul critique qu’il est nécessaire d’avoir dans un débat comme celui-là. D’autres intervenants ont manqué de ce recul et nous ne pouvons qu’en être désolé. Un peuple qui ne connaît pas son Histoire ne pourra jamais s’en émanciper et sera toujours en proie à la démagogie populiste et partisane. À l’heure où certaines personnes réclament un recensement ethnique – au lieu plutôt de réclamer, au nom de la justice et de l’égalité, que l’on abolisse tout ce qui fait référence à l’ethnie, la communauté, la caste et la pratique religieuse dans tous les recensements effectués par l’État – nous avons toutes les raisons d’être inquiets.

Comme vous l’avez dit, si nous nous imposons cet exercice, sur quelles bases pourrons-nous décider des catégories identitaires ? Et une fois ce principe accepté, jusqu’où ira cette logique de la division et du morcellement social ? Là où nous aurions dû tout faire pour former des collectifs politiques puissants afin de combattre la division et l’exclusion, nous voyons émerger le désir de créer encore plus de divisions – divisions qui éparpillent notre potentiel d’action commune dans la dissémination identitaire, avec l’immense danger de faire basculer un climat social déjà tendu dans une anxiété généralisée. Il suffirait alors de très peu pour que les Mauriciens se retournent les uns contre les autres. C’est comme cela que le cauchemar des Balkans a commencé, divisant un peuple que des siècles de vivre-ensemble avaient uni jusqu’au basculement dans la plus ignoble des guerres, celle qui oppose les membres d’une même Nation.

Vous le savez mieux que quiconque, il y a dans notre pays une longue histoire de la lutte des classes qui s’est trop souvent heurtée à ce que je nomme la politique des identités. Seewoosagur Ramgoolam et Gaëtan Duval avaient, avant l’indépendance, manqué le rendez-vous qui aurait pu unir tous les « subalternes » permettant l’institution d’un paradigme politique à partir duquel un mouvement d’émancipation proprement national et patriote aurait pu émerger – il y aurait eu là une grande justice et la pose d’un fondement solide pour la construction de la Nation mauricienne. Ce rendez-vous manqué a créé dans notre société une scission qui ne cesse de grandir… un fossé qui ne cesse d’empêcher les Mauriciens de « faire peuple » même.

Il ne s’agit pas pour nous de réactiver les douleurs du passé, nous ne sommes plus une société coloniale – ce qui ne veut pas dire que des débris du colonialisme ne survivent pas encore dans notre présent –, et nous avons effectué de très grands progrès sociaux depuis notre indépendance. Nous devons être fiers de ces acquis, mais ils ne doivent pas détourner notre regard d’un horizon politique qui permettra encore plus de progrès et encore plus de justice pour tous. En deçà de l’ethnie, de la religion ou de la caste, chaque Mauricien est avant tout le fils ou la fille de l’immigration et du déracinement. Nous ne pouvons pas changer notre longue et douloureuse Histoire, mais nous pouvons la mobiliser afin d’y puiser la ressource d’une nouvelle éthique du vivre-ensemble et d’un nouveau pacte sociétal. Ce pacte doit établir comme objectif politique le devoir de la création d’un monde meilleur et d’une société plus juste, plus égalitaire et plus libre. Or, nous avons aujourd’hui le sentiment que la possibilité même de ce monde meilleur est en train de nous glisser entre les doigts. La raison principale à cela : notre division.

Comment pourrons-nous affronter les immenses défis qui nous attendent si nous continuons à nous diviser ? Nous sommes devant l’impératif de repenser notre modèle de développement et notre modèle social. Nous sommes face à l’urgence de la conversion écologique. Nous sommes devant l’obligation de réussir la transformation de notre pays d’une société de la plantation en une société moderne, qui sache consolider ses acquis économiques et sociaux. Nous devons également insuffler une autre énergie à nos écoles, à nos hôpitaux et à toutes les institutions du welfare afin de permettre le bon fonctionnement de l’ascenseur social qui, en retour, permettra l’exercice d’une plus grande liberté et d’une autonomie accrue à tous les Mauriciens. Car voilà, je le crois profondément, le rêve mauricien : une société libre, mais qui ne laisse aucun de ses citoyens sur les bords du développement et du progrès. C’est ainsi dans la perpétuelle marche vers la justice, la liberté et l’émancipation que notre Histoire aura pour nous un sens renouvelé.

Il y a également une autre raison au glissement qui est le nôtre depuis le milieu des années 1990 : le manque de vision et de leadership politique. Vous appartenez, Monsieur Bérenger, à une génération qui a vécu l’effondrement des idéologies de gauche – qui ont longtemps guidé les luttes politiques dans les pays émergents – ainsi que la fin de la Guerre Froide, qui a signifié le basculement du monde dans la logique de l’hégémonie de l’économie de marché. Ma génération est bien différente. Ce n’est pas qu’elle ne souhaite pas s’engager et se battre pour un monde meilleur, c’est plutôt qu’elle est dans une opacité qui l’empêche encore de découvrir sa mission. Cette mission est pourtant claire : mettre fin aux discriminations qui rongent notre présent, et libérer les forces créatrices et productives qui permettront la modernisation de notre pays dans un partage plus juste de l’économie, et sous l’impulsion d’un développement social et écologique responsable et visionnaire.

Nous aurions déjà dû avoir réussi cette métamorphose mais, malheureusement, nous perdons encore notre temps à débattre sur ce qui nous divise plutôt que de nous unir autour de ce qui nous rassemble. Surtout que les dangers des dérégulations, des pratiques spéculatives et de la tentation des privatisations du néolibéralisme nous guettent et que nous sommes dans l’obligation d’agir si nous ne souhaitons pas que notre avenir nous échappe entièrement. Il est encore temps de renverser cette tendance, et heureusement d’ailleurs. Mais ce renversement requiert une mobilisation qu’il est aujourd’hui difficile de produire. La dissémination communale trouve dans la pratique politique une dissémination des masses qui avaient longtemps fait la force des appareils politiques que sont le Parti Travailliste et le MMM – les deux dernières élections ayant témoigné d’une érosion de plus en plus importante de votre base électorale par exemple. Mais la paralysie du désenchantement et de la désillusion doit faire place à un réenchantement fondé dans un espoir retrouvé quant à la capacité même d’une action politique commune et éthique. Il ne s’agit pas là d’un simple choix, mais d’une urgence.

La fibre patriotique de votre intervention du 7 décembre n’a pas manqué d’interpeller un nombre important de nos concitoyens – j’en fais également partie. Vos prises de position étaient justes et raisonnables ; vos mises en garde envers les aboutissants d’une réforme faite sans mandat du peuple et dans l’empressement d’une réponse à un rapport d’une institution supranationale – qui doit certes éclairer l’action du gouvernement mais qui n’a sur lui aucune souveraineté politique – ont témoigné d’une sagesse et d’une prudence que les jeunes membres de l’Assemblée Nationale feraient bien d’émuler.

À l’heure où le Parti Travailliste semble incapable de se moderniser ; au moment où le MSM et le PMSD peinent à s’extraire de leurs assises familiales et communautaires afin de devenir des partis nationaux, saurez-vous revigorer le MMM afin d’en faire une force d’avenir ? Saurez-vous renoncer à la tentation de la transmission familiale de l’héritage politique, qui anime quasiment tous nos politiciens, afin d’œuvrer pour le bien commun ? Saurez-vous rassembler autour de vous, et dans une démarche démocratique et patriote, tout ce que notre pays compte de talents afin de lui donner toutes les chances de triompher des défis à venir ? Il me semble que vous avez toutes les cartes en main pour faire du MMM une force retrouvée pour les prochaines échéances électorales, quelle que soit la forme que lui donnera la réforme proposée – si elle aboutit – ; et il n’appartient qu’à vous de décider de convertir votre MMM en un parti politique national, en une force de proposition progressiste qui sache défendre une vision sociétale moderne aux Mauriciens, et en un appareil politique qui sache rassembler tous les Mauriciens contre les forces obscures qui nous hantent et nous menacent. Ou bien resterez-vous encore et toujours dans l’errance idéologique qui vous a longtemps enfermé dans la logique des alliances, des négociations et des compromis ?

Alors que vous approchez lentement mais sûrement du crépuscule de votre vie, il y a là Monsieur, tous les éléments d’un dernier grand combat qu’il vous reste à mener avant que la nuit ne s’abatte. Puissiez-vous trouver la sagesse, la force et le courage de cette conversion car vous trouverez enfin peut-être, dans cet ultime acte de patriotisme, ce que vous avez passé votre vie entière à chercher : une place au panthéon des grands hommes qui éclairent la marche de notre Histoire.

Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mes respectueuses salutations.