Jean-Marc Poché

L’independent Commission against Corruption (ICAC) a visiblement sorti le grand jeu cette semaine pour prendre à bras-le-corps la mission qui lui a confiée le gouvernement, à savoir faire la lumière le plus vite possible sur « enn pake alegasion ek enn pake kose lor zafer Sobrinho » faites par les politiciens et par le public en général. Le Premier ministre avait, à l’annonce de sa décision de confier à l’ICAC cette enquête, de manière que la lumière soit faite le plus vite possible qu’à travers une commission d’enquête, invité tous ceux qui disposaient d’informations à les transmettre à l’ICAC. Il avait par la même occasion joint le geste à la parole en annonçant sa décision de remettre à la commission une lettre anonyme qui, par définition, provenait donc d’un auteur inconnu.

L’annonce du Premier ministre avait soulevé un tollé instantané. Personne ne pouvait comprendre la raison pour laquelle cette mission n’avait pas été confiée à une commission d’en- quête présidée par une personnalité judiciaire réputée et dont les conclusions et recommandations auraient été respectées et acceptées par tous. Les interrogations subsistent encore en raison de l’absence d’une confiance absolue en l’ICAC. Les partis de l’opposition ne se sont pas privés de mener une attaque en règle contre le Premier ministre et I’ICAC, que les leaders de l’opposition estiment avoir été « instrumentalisée » par le gouvernement. Il s’agit pour eux d’une tentative subtile de cover-up afin de mieux protéger ceux qui orbitent autour du pouvoir et qui figureraient parmi ceux qui auraient bénéficié des largesses d’Alvaro Sobrinho d’une manière ou d’une autre afin qu’il puisse poursuivre, en toute tranquillité, ses activités financières qui, selon ses détracteurs, s’apparentent à des tentatives de blanchiment d’argent.

L’ICAC, dont la réputation est déjà écornée par les nombreuses attaques et critiques de l’opposition depuis longtemps, se retrouvait au pied du mur. Déjà, les nombreuses interpellations parlementaires sur les conclusions des “fact findings”, dont ceux concernant Vijaya Sumputh et Youshreen Choomka, étaient restées sans réponses parce que les rapports avaient été soumis à l’ICAC. Ce qui a mené les parlementaires de l’opposition à considérer que la décision de confier un dossier à l’ICAC constituait un subterfuge pour entretenir l’opacité sur les dossiers les plus controversés. Le leader de l’opposition, Xavier-Luc Duval, et celui du MMM, Paul Bérenger, ainsi que leurs collègues de cette partie de l’échiquier politique, ont été unanimes à dénoncer ce qu’ils estiment être une « politisation de l’ICAC ». Au MMM, la source du mal réside dans la décision de l’ancien Premier ministre de modifier les procédures de nomination et de la révocation du directeur de l’ICAC, qui dépend désormais entièrement du Premier ministre alors qu’auparavant, elle concernait le président de la République, le Premier ministre et le leader de l’opposition. Ce qui amène ce parti à considérer le directeur de l’ICAC comme étant « un pion » dont se sert le Premier ministre.

C’est dans cet environnement que l’ICAC s’est attaqué ces dernières semaines au dossier concernant les ramifications d’Alvaro Sobrinho dans le pays. Il s’agit aujourd’hui pour cette institution de relever le défi consistant à se refaire une nouvelle image. Déjà, elle a pris les taureaux par les cornes en effectuant des perquisitions spectaculaires à la State House et dans des locaux de différentes institutions ou compagnies ayant eu affaires d’une façon ou d’une autre avec Alvaro Sobrinho. Des personnalités “high profile” sont également convoquées dans les locaux de l’institution sous l’œil vigilant de la presse pour donner leur témoignage. La balle est désormais dans le camp de l’ICAC, qui a le devoir de démontrer son indépendance et qu’elle mérite le respect de tout un chacun. On s’attend également à ce que le Premier ministre et les membres de son gouvernement acceptent de jouer le jeu de la transparence en accordant le champ libre à la commission et en donnant les informations dont ils disposent. Il se chuchote que, pour montrer sa bonne volonté, le gouvernement se pencherait d’ailleurs sur l’établissement du “best tailor-made model of the Financial Crime Commission”. Des consultations ont été menées par le ministère des Finances, l’ICAC et la FSC avec, entre autres, de “Serious Fraud Office” britannique. Pour le moment, les regards sont braqués vers le directeur de l’ICAC, Navin Beekarry, qui a retrouvé ses fonctions en 2016 après avoir passé 11 ans à l’étranger, durant lesquels il a acquis une longue expérience auprès des institutions internationales, dont le FMI. Son avenir et celui de l’ICAC dépendent de lui, en sachant qu’il lui revient de démontrer au monde que Maurice n’est pas le pa- radis du blanchiment d’argent.