À Maurice, les institutions indépendantes ne commencent à fonctionner réellement que lorsqu’elles reçoivent l’ordre de le faire. C’est la conclusion à laquelle on est obligé d’aboutir après ce qui s’est passé cette semaine dans les enquêtes Sobrinho et Sivaramen ouvertes respectivement par l’Independant (!) Commission Against Corruption (ICAC) et la Child Development Unit (CDU).

Cela fait plus d’un an qu’au Parlement, dans la presse et sur les réseaux sociaux, de graves allégations sont faites contre les agissements de l’homme d’affaires angolais Alvaro Sobrinho à Maurice. Il y a eu des allégations sur ses petites et grandes entrées à la présidence, dans certains bureaux ministériels et autres institutions de l’Etat qui lui auraient accordé de grandes facilités pour ses permis d’opération. Il y a eu des allégations sur la facilité avec laquelle il utilisait le VVIP Lounge de l’aéroport pour ses proches et lui-même.

D’autres allégations encore furent faites sur ses acquisitions de villas de luxe et de voitures haut de gamme. Sans compter celles concernant la proximité de l’ex-présidente et l’homme d’affaires angolais dans le cadre des activités de Planète Earth Institute, une ONG supposée accorder des bourses d’études scientifiques, mais qui a surtout, à travers une carte de crédit bancaire, financé des achats de bijoux, de vêtements et de chaussures. Ces allégations, qui ont circulé pendant des mois et ont été démenties par le Premier ministre et son vice-prmier, n’ont pas interpellé l’ICAC dont la fonction est de mener la lutte contre la corruption.

Il aura fallu que le Premier ministre reçoive une lettre anonyme reprenant toutes les allégations pour que l’ICAC ouvre des enquêtes, convoque des personnes pour interrogation, vérifie les faits et effectue des descentes de lieux. C’est ainsi que les limiers de l’ICAC sont allés perquisitionner le château du Réduit un peu tardivement dans la mesure où ceux qui auraient intérêt à cacher certains dossiers aient le temps matériel – plus de deux semaines – de s’en débarrasser. Bref, après un an de léthargie, l’ICAC semble bien décidé à faire le travail pour lequel ses employés sont payés des fonds publics. Est-ce que l’ICAC aurait déployé un tel zèle s’il n’avait pas reçu l’autorisation de l’Hôtel du gouvernement ?

La Child Development Unit du ministère des Droits des enfants n’a jamais eu la réputation d’être un organisme dynamique et efficace. La lenteur de son fonctionnement est dénoncée depuis des années par les ONG et l’année dernière même l’Ombudsperson for Children a égratigné cette unité dans son rapport annuel. Or, cette semaine, il semblerait que, comme l’ICAC, la CDU soit subitement sortie de son grand sommeil. Il l’a été par une déclaration de la ministre de tutelle essayant d’utiliser à son profit l’affaire Nad Sivaramen qui, comme tout le monde sait, fait l’objet de graves allégations contenues dans un affidavit juré par son ex-compagne. La ministre a déclaré : « Il faut protéger les victimes mineures et garder la confidentialité. » Pour ce faire, elle a balancé dans sa déclaration le nom du père, ce qui est suffisant pour identifier l’enfant mineur en question. Et comme si cela ne suffisait pas, la CDU est entrée en scène.

Mercredi dernier, à 19h30, un officier du CDU se rend au poste de police de Terre-Rouge. Il dit avoir reçu des instructions de ses supérieurs pour faire une déclaration sur un affidavit juré présenté devant le Family Court, mardi dernier. Dans sa déclaration, l’officier de la CDU donne les noms des parents et celui de l’enfant qui est jeté en pâture dans un document qui va faire le tour des stations de police et des rédactions du pays. C’est ainsi qu’au ministère des Droits des enfants on interprète les termes « protéger les enfants mineures » et la « confidentialité » ! Il faut se demander si la démarche de la ministre ne relève pas plus d’un calcul politique — ou d’une tentative de règlement de comptes pour des articles sur le nombre de ses rencontres quotidiennes avec des trafiquants de drogue en prison — que d’une réelle volonté de protéger les mineurs.

Terminons en soulignant qu’il ne s’agit pas ici de défendre qui que ce soit dans ce qui se présente, au fur et à mesure que les détails sont révélés, comme une affaire d’une très grande complexité. Il s’agissait simplement de souligner que dans notre République, certaines institutions indépendantes doivent attendre des ordres pour faire leur travail. Et que d’autres sont utilisées pour tenter de régler des comptes.