LINDLEY COURONNE : “La culture rend les gens plus humains”

Scopeinterroge Lindley Couronne. Non seulement par rapport à la sortie d’un nouvel ouvrage pédagogique mais aussi à propos du système éducatif. Nous abordons la culture des droits humains, avant de conclure sur une note politique.

Scopeinterroge Lindley Couronne. Non seulement par rapport à la sortie d’un nouvel ouvrage pédagogique mais aussi à propos du système éducatif. Nous abordons la culture des droits humains, avant de conclure sur une note politique.

 

Commençons par un scoop. On apprend dans votre ouvrage Belles Lettres que Ti Zan n’est pas Mauricien !

Si vous parcourez la littérature des îles (Haïti, Guadeloupe, Martinique, etc.), vous verrez que Ti Zan est aussi Mauricien, mais je pense que dans le vécu des îles, certaines choses se ressemblent. Si vous lisez Maryse Condé et d’autres romanciers de cette région du monde, vous serez étonné de retrouver un peu de Maurice. Les contes appartiennent à la tradition orale des îles et Ti Zan appartient à cette oralité insulaire.

 

Nous connaissons les manuels scolaires signés Lindley et Mirella Couronne. À quand un roman de votre plume ?

Il faut avoir du talent pour un roman. Je ne pense pas avoir ce talent-là. Je n’ai pas l’imaginaire voulu. Il faut avoir un vécu pour être romancier. Il faut savoir écrire. Je peux écrire; j’ai une plume. Mais pour être romancier, encore faut-il avoir une tête qui grouille de personnages. Je suis peut-être trop terre à terre. Je suis trop dans l’ici et le maintenant. Pas assez contemplatif. Je ne suis pas Shenaz Patel…

 

Quelle est la lecture du pédagogue que vous êtes à propos du Nine Year Schooling ?

L’idée d’une réforme ne peut pas être mauvaise. On a voulu en finir avec le CPE, ce cauchemar pour enfants, accepté par le système depuis tant d’années et créant un impressionnant pourcentage de personnes laissées sur le carreau. L’idée de changer cet état de choses me plaît. Mais y a-t-il une réelle volonté politique de changer ? Y a-t-il une vision ? Je ne suis pas si convaincu que la ministre Dookun ait la vision nécessaire pour mener à bien cette réforme-là. Peut-être me surprendra-t-elle ? J’aurais aimé qu’elle me surprenne. Mais elle ne m’impressionne pas comme quelqu’un ayant une vision claire et nette. À Maurice, on veut et on ne veut pas. On a le cul entre deux chaises.

 

Sans transition, qu’est-ce que Belles Lettres ?

J’ai toujours voulu pédagogiser. Faire quelque chose pour les jeunes et partager ma passion pour la littérature. Je n’ai jamais pu le faire avant parce que l’ancienne direction des éditions de l’Océan Indien n’était pas intéressée. J’espère que ce livre aidera les professeurs et que les mamans le feront lire et comprendre à leurs enfants.

 

La culture humaniste et littéraire est minorée à Maurice. Quelles sont les répercussions de ce manquement ?

La culture rend les gens plus humains. Cela donne une sensibilité propre à changer beaucoup de choses. J’entends des gens à la radio qui parlent sans savoir. J’entends parler de “prison cinq étoiles”; c’est une bonne chose de s’exprimer, mais l’on sent par moments un peuple sans culture. Un peuple avec 35% d’échecs au CPE, année après année. N’oublions pas non plus que c’est un peuple qui ne connaît pas sa propre histoire. C’est un peuple aride, assez sec. La culture humaniste et littéraire engendre des personnes éduquées dans le respect de l’autre. Le respect des droits humains, sans se montrer homophobe ou sexiste. Pour moi, la littérature est fondamentale. Or, la littérature est le parent pauvre du présent système éducatif.

 

Que dit le directeur de DIS-MOI à propos des droits humains à Maurice ?

Comparés au continent africain, nous sommes à l’avant-garde. Attention ! Le continent est extrêmement homophobe. Un président africain a déjà dit de shoot at sight les homosexuels ! En Afrique du Sud, on brûle des lesbiennes; on les viole pour les “corriger”. Maurice est un pays puritain et conservateur, mais les Mauriciens forment un peuple tolérant. Une gay pride est possible ici. Je pense que par leur tolérance, les Mauriciens ont une culture des droits humains, aussi minime soit-elle.

 

Revenons à Maurice. Quid des confessions obtenues de force ?

Je vais vous surprendre. Je pense que la police est en train de faire des progrès. J’ai lu dans un journal qu’un jeune disait avoir été frappé par un policier. Mais les deux autres agents présents l’ont rabroué : “Tu n’as pas le droit de faire ça !” La police est un truc corporatiste, mais je pense qu’un tug of war existe entre les anciens et les nouveaux. À terme, les nouveaux l’emporteront.

 

Concluons par l’actualité. Votre lecture de la situation politique du pays ?

Je parle en tant que citoyen. Je ne suis pas légaliste ni constitutionnaliste, mais ma lecture est que celui qui command majority commande le gouvernement. Je ne reproche pas aux Jugnauth le fait que Pravind Jugnauth devienne Premier ministre. Mais ce gouvernement est selon moi le pire gouvernement depuis l’indépendance en matière de cohérence. Peut-être nous surprendra-t-il dans les trois prochaines années par la création de choses extraordinaires ? Ce que j’ai vu jusqu’à présent se révèle extrêmement décevant. C’est un gouvernement élu pour être l’antithèse de Ramgoolam mais qui, selon moi, fait comme Ramgoolam, si ce n’est pire, proportionnellement au temps passé au pouvoir : des passe-droits et un certain cynisme. Ils ont créé un ministère de la Bonne Gouvernance mais sont allés à l’encontre de cette bonne gouvernance. Bhadain avait reproché à Ramgoolam d’instrumentaliser la police. Ce gouvernement a fait pareil, si ce n’est pire : ils ont voulu arrêter le DPP. C’est extraordinaire !


Les passions de Couronne

“J’ai trois passions dans la vie. La passion des droits humains. Je fais mienne la fameuse phrase de Victor Hugo : vivre, c’est s’engager. Ma deuxième passion, c’est le sport (football et jogging dans les champs de cannes, gym, tennis). Je suis un sportif. C’est mon jardin secret. C’est quand je cours que je réfléchis à ma vie.

Et ma troisième passion, c’est la littérature. J’ai été dans le temps un  spécialiste de la littérature féminine engagée du sud-ouest de l’océan Indien. Lindsey Collen, Michèle Rakotoson et Nadine Gordimer ont constitué mon corpus. Je dissertais à un certain moment sur l’existence d’une écriture féminine. Révèle-t-on une part de féminité en écrivant, ou alors l’écriture féminine n’existe pas ?