Lindsey Collen : « Greenpeace intéressé par le projet d'un bateau pour les Chagos »

Greenpeace a manifesté de l'intérêt pour le projet d'un bateau pour les Chagos à la suite de l'appel lancé fin de l'année dernière par les dirigeants de Lalit, a indiqué Lindsey Collen, dirigeante de Lalit, dans un entretien accordé au Mauricien. Cette dernière, qui fait partie du paysage politique mauricien depuis près d'un demi-siècle, jette un coup d'œil sur la situation politique de Maurice et s'interroge sur les raisons profondes qui ont pu motiver le départ du PMSD du gouvernement. Elle exprime également son inquiétude par rapport à ce qu'elle appelle « la dilapidation des terres fertiles par la bourgeoisie locale » tout en insistant sur l'importance de la culture des produits agricoles, qui peuvent être traités dans des usines de transformation, créatrices d'emplois. Elle tire enfin la sonnette d'alarme contre la création des Smart Cities qui, selon elle, donne lieu à une « recolonisation de Maurice ».

Voilà deux ans que la présente législature est en fonction. En tant qu'observatrice expérimentée de la société mauricienne, quel regard jetez-vous sur la performance du gouvernement et de l'opposition ? Commençons par le gouvernement.
Le gouvernement est sorti des élections très fort en terme numérique avec une majorité de trois-quarts. Mais depuis le commencement, il avait certaines faiblesses. En premier lieu, l'Alliance Lepep ne s'attendait pas à remporter les élections. De plus, elle n'avait pas une cohérence politique et ne savait pas ce qu'il fallait faire pour avoir une vraie création d'emplois. Certaines autres faiblesses structurelles sont venues s'ajouter à cette situation, dont le cas de Pravind Jugnauth, qui est supposé remplacer sir Anerood Jugnauth à son départ. C'était un problème technique et il l'est encore compte tenu que le DPP a signifié son intention de faire appel devant le conseil privé. Il y a eu également des conflits internes : un ministre traite son collègue de KGB, un autre est associé à « bal kouler ». À cela s'ajoute l'épisode Badhain-Sanspeur. On entend cette fois Ivan Collendavelloo s'en prendre à Sherry Singh, de Mauritius Telecom. On n'a jamais vu ça auparavant. Ce sont autant de choses qui ont beaucoup affaibli le gouvernement. Après deux ans, voilà que le gouvernement connaît une cassure majeure avec le départ du PMSD, qui a été un choc et qui mérite d'être analysé en profondeur.

Qu'est-ce qui, à votre avis, a motivé ce départ ?
Il y a une petite possibilité que le PMSD ait été poussé vers la sortie. Il est possible qu'il ait été attiré par Navin Ramgoolam. Est-ce qu'il a voulu s'autodétruire ? Ce ne sont pas toutefois des raisons suffisantes pour justifier son départ, d'autant que le PMSD n'a jamais été aussi fort, avec 11 députés, une maire, des ambassadeurs et des nominés politiques. À l’évidence, son départ n'est pas normal. Par conséquent, il faut qu'il y ait eu des raisons beaucoup plus solides pour qu'il décide de quitter le gouvernement. Je suis convaincue que la bourgeoisie aujourd'hui considère que le seul parti politique mauricien qui est ouvertement pro-capitaliste depuis sa création est le PMSD. Le Ptr, le MMM et le MSM, même s'ils règnent en faveur des capitalistes, représentent d'autres segments de la population. Je pense que lorsque la bourgeoisie a constaté la position du PMSD, elle a voulu saisir l'occasion pour avoir un parti politique à elle et qui peut revenir au pouvoir. Cette tendance peut être observée à travers le monde. Les capitalistes veulent régner directement. Cela s'est produit dans les années 70’ avec l'arrivée de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher au pouvoir dans leurs pays. La situation s'est aggravée au fil des années et avec l'élection de Donald Trump, ce sont les capitalistes qui sont directement au pouvoir. Inutile de parler de financement des partis politiques avec Donald Trump. C'est lui-même le principal bailleur de fonds. On n'a qu'à voir son cabinet, composé surtout de milliardaires, des “warmonger”, des anti-femmes et de ceux qui nient les problèmes environnementaux. Peut-être que la bourgeoisie locale veut également suivre la tendance et essayer de prendre le pouvoir à Maurice.

Vous n'avez pas l'air d'être convaincue que le Prosecution Commission Bill, qui prévoit l'amendement de la Constitution, est un argument suffisamment fort pour quitter le gouvernement...
Non. C'est clairement un prétexte. Nous l'avons analysé au niveau de Lalit. On a vu que le PMSD vient de voter l'amendement constitutionnel dans le cadre de la POTA. De plus, c'est le leader du PMSD qui pilotait le Prosecution Commission Bill. Il faut qu'il y ait eu une très forte pression pour qu'il quitte le gouvernement.

Il se pourrait qu'il y ait eu un désaccord profond au sein du gouvernement pour amener Xavier-Luc Duval à prendre sa décision. Qu'en pensez-vous ?
Pourquoi ne pas l'avouer ouvertement dans ce cas. Il a  fallu qu'il y ait une forte pression extérieure pour amener ce désaccord. Il ne faut pas oublier qu'il était resté avec le Ptr jusqu'à la dernière minute. Pour nous, il n'y a pas de doute : c'est la bourgeoisie qui est responsable de cette démarche. La bourgeoisie connaît beaucoup de problème. Elle est endettée. Elle dépend de l’État pour se tirer d'affaire. La seule chose qu'elle fait consiste à dilapider les terres agricoles. C'est le cas aussi bien pour la bourgeoisie historique que pour la bourgeoise d'Etat, dont les grands planteurs. Pour réaliser cela, il faut contrôler aussi bien le tourisme, les terres, les finances et l'agriculture. Même le ministre de l'Agro-industrie, à la lumière de son interview au Mauricien, veut agir comme un “sirdar” pour les établissements sucriers. Même cela n'est pas suffisant. La bourgeoisie veut un contrôle direct sur ses projets immobiliers.

Au niveau des projets, qu'est-ce qui a retenu votre attention ces deux dernières années ?
Ce qui nous a le plus frappé, c'est le problème de chômage. Les gouvernements successifs ont nié le problème du chômage et utilisé le bureau des statistiques pour masquer ce problème. La MCB ainsi que les principaux économistes ont relevé que les autorités utilisent un chiffre selon lequel il suffit de travailler une heure par semaine pour ne pas être considéré comme un chômeur. De plus, tous ceux qui suivent des stages de formation ne sont pas comptés comme sans-emploi. Dans son message à la nation le 1er janvier, le Premier ministre ne parle pas de création d'emplois mais affirme que le pays deviendra un chantier. Il parle de métro léger et de Smart Cities mais cela ne permet pas la relance de la production. Le gouvernement n'est pas assez cohérent pour forcer davantage de production.

Que pensez-vous de l'opposition ?
Avec l'arrivée du PMSD dans l'opposition, il en sera le moteur. En dehors du PMSD, le MMM a connu un déclin en termes de soutien populaire au fil des années. La seule exception a été 1982. Le problème, c'est que le MMM ne sait plus quelle classe il représente. Historiquement, il ne représente pas la bourgeoisie comme le fait le PMSD et ne représente aucune autre classe ouvertement. Il est simplement contre un programme. Il parle de valeurs, mais cela n'a pas de sens en politique, où c'est le programme qui compte. Ces derniers mois, il a connu deux scissions successives avant les élections avec le départ d'Ivan Collendavelloo et celui d'Alan Ganoo et son groupe. Tout cela l'a beaucoup affaibli. En observant le MMM et le Ptr, nous constatons que la stratégie consistant à conclure des alliances pour obtenir le pouvoir a atteint ses limites. En 1968, nous avions eu une coalition pour l'obtention de l'Indépendance. Par la suite, nous avions eu une coalition entre la bourgeoisie d'Etat et la bourgeoisie traditionnelle pour régner. En 1976, le MMM a remporté les élections sans obtenir la majorité en raison de l'alliance post-électorale entre le Ptr et le PMSD pour régner. L'alliance du MMM avec le PSM, en 1982, visait à obtenir le pouvoir au détriment d'une partie de son programme, car c'était une alliance communale. Ces alliances pour remporter les élections ou pour régner ne durent souvent pas longtemps en raison des contradictions internes.

Le fait que le gouvernement ne dispose plus de la majorité des trois-quarts ne crée-t-il pas un équilibre sain pour la démocratie ?
Cela peut empêcher certains changements pour le pire sous le règne de Jugnauth.  

À deux reprises ces derniers temps, nous avons entendu le leader du MMM évoquer la possibilité d'une plateforme commune de l'opposition. Comment ces projets avaient interpellé Lalit ?
Depuis longtemps nous considérons que le MMM n'a rien en terme de programme pour permettre un rapprochement.

Vous n'auriez donc pas été partie prenante de ces plateformes communes ?
Non. Je ne crois pas maintenant que le MMM sera en faveur de ces plateformes vu que c'est le leader du PMSD qui est le chef de l'opposition.

Qu'est-ce qui peut vous amener à travailler avec un autre parti ?
Il faut qu'il y ait un programme. Pendant longtemps, la politique tenait en considération la gestion de l'économie. Par la suite, on a exclu l'économie de la politique. Les gens croient que la politique, c'est le social. La plupart des partis sont entrés dans cette logique petit à petit. Nous pensons qu'un parti politique doit pouvoir forcer la bourgeoisie à créer de l'emploi dans la production. En l'absence d'une stratégie économique, le gouvernement doit suivre la bourgeoisie, qui est en train de dilapider les terres menant le pays vers la ruine. Il faut également voir la position des partis par rapport à la démocratie ou la lutte contre le communalisme et ce qu'ils proposent afin de permettre plus d'égalités dans la société. Il faut surtout s'attaquer à l'économie.

Comment les débats autour de la passation de pouvoirs entre sir Anerood Jugnauth et Pravind Jugnauth vous ont-ils interpellé ?
Nous pensons que les arguments utilisés sont enfantins à l'extrême. Nous avons un système selon lequel le parti qui détient une majorité au Parlement nomme le Leader of the House. C'est inévitable à l'intérieur du système actuel. Dire que cela n'est pas démocratique ne tient pas la route, à moins que vous préconisiez un changement de système. N'y a-t-il pas d'autres arguments pour critiquer le gouvernement ? Le gouvernement n'a pas de cohérence et c'est également le cas au sein de l'opposition.

Quid de la corruption ? Est-ce une source d'inquiétude ?
Bien sûr. Toutefois, c'est un problème qui découle du système économique, où le pouvoir de décision se trouve entre les mains d'une minorité de personnes. Pour qu'un établissement sucrier fasse des milliards de profits en vendant ses terres, il faut la signature de plusieurs ministres. Cela crée des situations comparables à « bal kouler ». La corruption est un problème qui découle de l'inégalité. Il faudrait une vraie démocratisation de l'économie, et pas comme le préconisent les travaillistes.

Un sujet qui a passionné Lalit en 2016 a été les Chagos...
La seule chose que ce régime a finalement réalisée a été de se rendre aux Nations unies avec une résolution pour porter le dossier des Chagos devant la Cour internationale de Justice. Nous ne comprenons pas toutefois pourquoi ce dossier à un certain moment a été « put on hold ». Mais l'initiative gouvernementale a été une démarche bien importante. Elle faisait suite à une autre démarche importante initiée par les travaillistes, qui avaient porté l'affaire devant l'UNCLOS sous la pression de Lalit, des Chagossiens, de Cassam Uteem et d'autres encore. L'action aux Nations unies est importante dans la mesure où elle a permis à Maurice d'attirer l'attention internationale. Beaucoup de pays ont annoncé qu'ils soutiendront la démarche de Maurice. Ce n'est pas la seule action qui peut être entreprises. Nous pensons que Maurice devait également demander à l'African Committee on Nuclear Energy, dont elle est membre, de faire des inspections aux Chagos pour voir s'il y a des armes nucléaires stockées à Diego Garcia. De plus, conformément au nouveau traité concernant les « cluster bombs », il faudrait nous assurer qu'il n'y ait pas ce genre de bombes aux Chagos, qui font partie de notre territoire national. De plus, il faut forcer le secteur privé à développer une industrie de la pêche en investissant dans une flottille qui pourrait aller pêcher dans les eaux chagossiennes.
Nous devons toutefois reconnaître que sir Anerood Jugnauth a démontré son engagement concernant les Chagos. D'ailleurs, il est le dernier représentant mauricien encore vivant qui avait participé à la conférence constitutionnelle.

Vous avez remis sur le tapis le projet d'un bateau pour Diego. Comment cela a-t-il été accueilli ?
Nous attendons l'avis du nouveau leader de l'opposition à ce sujet. Son prédécesseur qui, dans un premier temps, était contre l'idée de bateau, s'est prononcé en faveur du projet, surtout à la suite de l'UNCLOS.

Sur un point au moins vous êtes d'accord avec le MMM...
C'est lui qui est d'accord avec nous. Nous pensons que  le gouvernement, l'opposition, la présidente de la République, les Chagossiens et les journalistes locaux et internationaux pourraient participer. À la suite de notre appel, nous avons reçu une réaction de Greenpeace par le biais de Sunil Dwarkasing, qui nous a demandé de faire une demande pour obtenir un navire. Nous avions dans le passé songer à organiser un voyage à bord d'un navire de Greenpeace. Malheureusement, le navire était resté bloqué dans la glace. Nous avions à cette époque voulu profiter du jugement de la Cour suprême de Londres en faveur du GRC. Par la suite, le gouvernement britannique a publié un Order in Council pour contrer le jugement et a annoncé qu'il affrétera un navire pour permettre aux Chagossiens de se rendre aux Chagos pour rendre hommage aux défunts.

Pensez-vous que ce projet pourra se concrétiser maintenant ?
Nous ne voulons pas aller trop vite en besogne avec notre projet. Nous préférons attendre que le gouvernement prenne un engagement à ce sujet. Nous voulons que le gouvernement se prononce sur le projet, même si c'est pour dire que le projet sera envisagé après l'adoption de la résolution de Maurice aux Nations unies et après que la Cour internationale de Justice ait donné son avis. Il faut se mobiliser politiquement pour que, dans le cas où l'avis de la CIJ soit en notre faveur, cela se traduise dans la réalité.

Que pensez-vous de la façon dont se déroulent les discussions avec les Britanniques ?
Les Britanniques ne disent rien et se contentent de provoquer. Dans le passé, le gouvernement a toujours cédé lorsque la bourgeoisie mauricienne obtenait quelque chose, que soit sur le sucre ou d'autres facilités commerciales. Ce n'est pas pour rien que les Britanniques et les Américains ont menacé de rendre notre vie difficile à Maurice. Qui nous dit que les Américains et les Britanniques ne sont pas étrangers aux instabilités politiques à Maurice ? Si la Russie peut influencer les élections aux Etats-Unis, quel est le poids de Maurice face aux Etats-Unis et la Grande-Bretagne ?

Alors que nous abordons 2007, quels sont les principaux défis auxquels la société mauricienne est confrontée ?
Notre grand problème est la recolonisation de Maurice. J'habite non loin d'une Smart City et je peux vous dire ceux qui y travaillent sont fouillés à leur entrée pour travailler. Ils sont également fouillés à leur sortie. C'est un signe de colonisation. Beaucoup d'acheteurs viennent avec leur propre personnel. Et pourtant, ces acheteurs obtiennent la nationalité mauricienne. Je pense que lorsqu'on vend les terres pour des projets immobiliers ou pour la création de terrains de golf, on vend la terre qui permet de créer de l'emploi. Nous insistons sur la nécessité d'utiliser les terres fertiles pour cultiver des produits alimentaires, qui pourront être traités dans des usines de transformation. Cela permettrait de créer beaucoup plus d'emplois que dans les Smart Cities.

Un mot sur la situation des femmes à Maurice ?
L'oppression contre les femmes continue. Ce n'est pas parce qu'on a nommé plus de femmes dans des institutions décisionnelles, ce qui est une bonne chose, que cela a changé. Les femmes n'ont pas beaucoup de pouvoirs dans une société capitaliste. Il est rare de voir une femme à la tête d'une grande banque. Regardez le cabinet de Donald Trump. À part quelques femmes milliardaires, la majorité sont des hommes costumés. Ces hommes sont encore au pouvoir.

Pensez-vous que Lalit a toujours sa pertinence dans la société d'aujourd'hui ?
Je pense bien. D'ailleurs, beaucoup de personnes ont peur d'engager des débats sur des questions fondamentales, dont le logement, qui constitue un problème que les statistiques ne reflètent pas.